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Ysolde Vouillard, et ses regrets d’avoir manqué Franz Brotteaux.
Ysolde ne sait jamais l'heure.
Ysolde oublie toujours ses cartes de visite.
J'avais probablement l'air ahuri ; on au-
rait dit l'écriture de Sotaukrack ! ! ! La mère
Granger eut pitié de moi : « C’est une dame blonde, qu'a une robe rouge et verte. En Russie, y en a souvent d’habillées comme ça. » Je ne trouvais pas. Je ne connaissais pas d’Ysolde…
— Bref?
— Bref, vendredi soir, je vais m'’édifier au Théâtre de l’Ame. Y étais-tu, toi? Je ne t’ai pas vu.
— Non, j'opérais à côté, au Casino de Paris.
— Je voulais parler à Suzanne Gazon, lui fixer un jour pour terminer son buste. Je flâne aux coulisses après le Un, et, pendant le Deux, je reste à fumer dans le couloir avec Maugis, aussi incapable que moi de subir autant de vers de Mouront à la queue leu leu. C’est vrai... on n’a même pas le
temps de les trouver ridicules; aiors,
qu'est-ce qu'il leur reste ?
— Mais marche donc. Pas de critique littéraire!
— Au milieu de l'acte, Maugis, toujours distingué, me chuchote : « Pige donc c’te gueule qui s’amène. » Je pige. C'était mon incantatrice de la Revue Mauve. Toilette impressionnante, mon cher! Gaïînée dans un un fourreau de velours orange broché d’immenses iris, des gants de peau mauve jus” qu'au coude, et une coquine de toque Henri II empanachée comme un corbillard de première classe.
— C'était d’un goût discret.
— Je ne dis pas; mais une démarche, mon vieux, une ligne et puis des cheveux... Oh! oh 1. Je salue. Elle s'approche.
« Maître, j'ai été désolée de ne pas vous trouver hier. » Ysolde Vouillard! c'était
elle!
— Tu sais, moi, je m'en doutais.
— Je pense bien. Mais moi, je ne m'en doutais pas. Elle était charmante:
une bouche pourpre, des yeux pailletés d'or...
— Eau-de-vie de Dantzig ; connu.
— Je bafouille : « Tous les regrets sont pour moi et j'espère qu’une autre fois... »
(Sourire.) « Vous venez entendre le poème de Mouront?.… (Sourire.) Ce sont des vers qui... » (Sourire.) Et ce regard, mon cher!
et puis elle s'était accoudée à la balustrade des baignoires : une ligne de hanches... ah!
— Et Maugis, qu'est-ce qu'il faisait pendant ce temps-là?
— Maugis ? Il nous considérait allèore-
ment à travers son monocle; il m’a prétendu
depuis que j'étais tout à fait grotesque. Je
continuais à dire n'importe quoi : « Et.
Vous avez vos places? » Elle tendit le
menton, avec un geste! « Sixte Mouront est inesthétique ; je me fous pas mal de ses drames; il a l’âme sale. »
— Le fait est que s’il ne se lave pas l'âme plus souvent que les mains.
— Ensuite, elle me propose : « Allons parler de votre Art au foyer. » Je l'accompagne; Maugis veut nous emboîter le pas :
« Enjoignez à votre ami de rester, il me déplaît. » Maugis lève son bords-plats avec une gravité désopilante. Je commençais à la trouver très drôle. Et puis une façon de poser le pied, une ondulation de la nuque!
Je salue Maugis en me mordant les lèvres et je monte au foyer avec elle.
— C'est vrai toute cette histoire-là ?
— Bé dame!
— Et elle s'appelle Ysolde Vouillard?
— Oui.
— Jlé ben, mon cochon!
— C'est ce que Maugis m'a dit le soir même.
— Continue, tu m'intéresses.
— Tu connais le foyer de l’AME, rocaille en délire. Elle s’assit en plaquant tout son velours orange à droite. Elle avait l’air de la caricature d’un Helleu de 1906, mais, pour la courbe du genou, j'aurais vendu mon âme.
— Tu n'aurais pas trouvé acheteur. La mévente des âmes, depuis quelque temps, est...
— Tais-toi donc, fumiste, je ne sais plus où j'en étais.
— Tu étais emballé.
— Oh! pour ça, à fond! J’imaginais déjà,
d'après elle, plus de figurines qu’il n'existe
de poètes ayant inventé le vers lib:e. Elle me regarda ; j'attendais ; elle se leva, étendit les bras en l'air et prononça : « Je suis
belle. »
— Mon petit Franz, je ne suis pas curieux, mais ce que j'aurais voulu voir ta tête!
— Je la voyais, moi, dans une glace, ce qui me donnait une envie de rire! D'un autre côté, Ysolde n’était pas aussi ridicule que tu pourrais le croire; un peu anachro= nique, voilà tout.
— Enfin, elle est vraiment belle?
— Empoignante, plutôt! Je blague ici, mais là-bas, j'étais pincé en plein, comme je l’étais il y a une heure...
— Ça se voit, autour des yeux.
— … Et comme je le serai encore demain. Elle parlait lentement, avec la visible préoccupation d’être imposante, hiératique.
— Descends d’tontrépied, hé, feisnante!
— Elle disait: «Je suis belle. Je t'ai
choisi pour que tu offres ma beauté à Dieu.
20 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES Je veux que tu crées d’après Moi des œuvres où se reconnaitront les Archanges, »
— Enfin, elle se proposait comme modèle.
— Oui, c'était lyrique, mais clair. « Veux- ? ,
tu être le prêtre de ma Beauté? Je suis
libre de neuf heures du matin à huit heures du soir, sauf les jours où je suis saoûle. »
— Oh la, la, la, la!
— .… Les couloirs s’emplirent de hurlements. « C’est idiot! — C’est génial ! — C'est surhumain! — C’est du gâtismet — Vive l’anarchi-i-i-e! » Les écrivains du prochain siècle auréolaient de questions insidieuses les « Trois critiques » impassibles.
— Tableau bien parisien.
— Lors, je fus séparé de ma prêtresse.
Maugis me rejoignit, hilare. Un chucho-
tement ricocha : « Le Grand Maître, le
Grand Maïtre»et, près de nous, suivi de quelques-uns d’entre les meilleurs archontes, Sotaukrack passa majestueusement, tout en velours noir, très décoratif, ma foi. Maugis me poussa Île bras; le « Grand Maître » s’appuyait sur l'épaule d'Ysolde.
— Ga devait faire un attelage réussi.
__ Je saluai Sotaukrack. Elle me regarda:
«Demain matin à neuf heures, pour Votre Art. » Ils descendirent. Nous retournâmes aux coulisses encenser Suzanne Gazon et recueillir un peu de poussière le long dos portants. Puis Maugis voulut absolument quitter ce lieu de délices, soutenant que les vers de Sixte Mouront faisaient craquer les
boutons de son caleçon, qu’il valait beau-
coup mieux ne pas avoir l'air de courir après ma femme orange, et que, d’ailleurs,
il crevait de soif...
29 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES — À propos, veux-tu boire quelque
chose ?
— Oui, donne-moi du curaçao et de l’eau.
— Des seimigen Methes süssen Trank
mô2st du mir nicht verschmæhn...
— Tu vas faire pleuvoir, Sieglinde ; un peu plus decuraçao: c’est de lalavasse, ça.
— Reprends ton fil, ami, ton petit fil, pendant que je prépare ta drogue.
— J'arrive à l'atelier le lendemain, ponctuel comme un billet échu, à huit heures, Cet animal de Maugis, la veille au soir, m'avait fait boire inconsidérément. J'étais encore très excité.
— Trink’erst, Held, aus meinem Horn!
Franz avala un breuvage moins compliqué que celui de Hagen et poursuivit :
— À latelier, je m'énerve, je touche à tout. Je range des moules à pièces. Neuf
heures : j'essaie de l’harmonium. Neuf
heures et demie : je ratisse un peu les boucles de Suzanne Gazon. Dix heures. On
SOnne.……
— Péripétie!
— C'était un petit bleu adressé à Phranz Brotteaux (P-h-r-a...) Le voici. Toujours l'écriture compliquée et pas de fautes d’orthographe. C’est une femme qui ne fait rien comme les autres. Lis-moi ça.
— Voyons:
« Je ne viendrai pas ce matin.
» Je suis trop éreintée d’avoir toute la nuit révé de célestes amours pour me lever avant midi et demi.
» Et ce matin mon corps n’est pas beau.
» Je viendrai demain pour être ad-
| mirée.
| « YSOLDE. »
— Chouette!
— Non. Pas chouette ! J'étais furieux.
Est-ce qu’elle croyait, par hasard, qu'elle allait s'amuser à me faire perdre mon temps, et à ne me poser que des lapins? Elle m'embêtait avec son velours orange, et ses palabres Se Dame du Graal d'Or, ot...
— Et le reste. Continue.
— Quand ce matin.
— Oh! oh!
— .…. je travaillais à l'atelier d’après une orchidée dont je veux faire un chandelier pour Decauville. La mère Granger m'expliquait dans tous les détails que son fils Prosper venait de passer sergent au
104 de ligne et que, si elle était restée en
Russie, il commanderait une sotmia de co-
saques à l'heure qu’il est... On sonne.
— C'était un petit bleu.
— Non. C'était Ysolde Vozillard, dans la robe bleue et jaune, toujours fourreau, où je l’avais vue à la Revue Mauve, tenant son ombrelle verte comme un lys. « Maître je suis venue... » Je le voyais bien, parbleu! Je déblaye un coin du divan. As-tu remarqué que, sur un divan, il y a toujours des livres à l'endroit où l’on veut s'asseoir?
— J'ai remarqué.
— Je fais signe à la mère Granger de calter.
— A’s'harre….
- Et je reprends la conversation.
« Vous êtes venue... —Je n'ai pas pu venir hier... — Je regrettais que vous ne vinssiez pas... »
— Deuxième conjugaison. Exercice sur les verbes irréguliers.
— Et elle explique : « Aujourd'hui, je tenais particulièrement à venir, car, hier,
j'ai prostitué mes yeux et mes pas à l’im-
monde vernissage des Champs-Elysées, et j'ai grand besoin d’être purifiée. »
— Mon vieux, Purificateur de grues esthétiques, c'est une jolie profession à graver sur tes cartes de visite.
— Blague toujours ! Si tu avais vu son geste pour s'asseoir les deux pieds en avant, croisés. Décidément, elle n’était pas jolie, même elle aurait été assez ordinaire sans sa petite mise en scène de hiératisme, de je ne sais quoi...
— De battage.…
— Si tu veux. Mais c'étaient les yeux, les cheveux, le teint, la moue de la lèvre, les gestes surtout! Un coude dans un coussin, tout le corps appuyé, l'épaule remontée un peu, la tête alanguie.
— N'en jette plus, tu m’'incendies.
— J'essaie quelques phrases diverses sur
QUI EST UN CHAPITRE D'EXPOSITION 27 l'Art, la Beauté, l'Idéal, la Vie... Elle ne m'écoute pas. Elle se lève : « Que ferezvous de moi? »
Je n'ai pas le temps de rien lui dire.
Sans attendre ma réponse, la robe jaune et bleue glisse, puis des dentelles, et la voilà devant moi, nue, en bas noirs, gants noirs avec un immense chapeau rose sur la tête.
— Un chromo obscène, quoi!
— Non, Jimmy, non. Je t’assure que je n'avais pas envie de rire devant la splendeur de cette gorge, de ces reins, de ce bassin! Tu sais comme elles ont ordinairement le bassin déformé, même à seize ans, les femmes.
— Oui, on m'a parlé de ça.
— J'étais ébaubi. Je ne savais que dire.
— Et tas rougi d’abord. Gretchen, va !
— Je me mis à genoux, tant pis! Elle
enleva le chapeau et les wants : « Tu me trouves belle? » J'y allai du lyrisme :
« Ysolde! Ysolde! »
— Avec épithètes choisies dans les meilleurs auteurs, j'espère ?
— Elle parut satisfaite et dénoua ses cheveux : « Je suis encore plus belle lorsque l’on m'aime! »
— Mince!
— dJ'étendis les bras vers ses épaules.
Elle prononça : « Ote d’abord les livres du
divan. » Ils sont encore au milieu de l’ate-
lier, les livres!
Le narrateur vida son second verre de curaçao à l’eau et souffla un peu. Mais je tâchai d'obtenir de lui les dernières préci- SIONS :
— Maintenant, Franz, prodigue-moi les détails.
— C’est ça! Et la pudeur, alors? Non,
je ne veux pas, mon vieux. Les détails, cela pourrait sembler malpropre, parce que je ne te ferais pas comprendre ma conviction. J'ai eu des femmes amoureuses, toi aussi (c'étaient les mêmes, souvent). Mais ça, comment veux-tu que je te dise? La conviction, vois-tu, il n’y a que ça. Si l’on va au fond des choses.
— Intus et in cute.
— Des étreintes comme celles-là! Non, tiens, n’en parlons plus, ça m'énerve trop.
Franz se leva, marcha dans la chambre, les jambes mollettes, et conclut :
— Voilà comment j'ai depuis ce matin pour maitresse une esthète qui sera un modèle admirable, mais qui s’habille en jaune, vert, bleu, rouge, orange et rose, fréquente Sotaukrack et parle comme un néo-mystique belge. Qu'est-ce que tu penses de ça?
— Mon Lieu, je pense. 1° qu'il ne FE
faut pas trop t’éreinter ; 2° que ta « Volupté »
sera une belle chose; 3° que cela va bien m'amuser de vous regardeï.
— Voyeur, va!
C’est ainsi que mon ami Franz « trouva belle » Ysolde Vouillard.
Informons-nous d'Ysolde Vouillards