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CHAPITRE DEUXIÈME

En l’an de grâce mil huit cent quatre-

vingt — Julio Grévy regnante — naquit à

| Paris (France), au pied de la rue des Martyrs, le lundi 2 décembre, « par une belle matinée de printemps », un enfant du sexe féminin. Ne vérifiez pas sur vos vieux al-

manachs si le 2 décembre 1880 fut bien un

lundi, printanier ou non; j'ai donné ce dé:-

tail au hasard, tout à fait au hasard.

Jen’aggraverai pas par un présomptueux

mensonge l'ignorance où je suis des ori-

gines paternelles de mon héroïne. Son père

n’était pas fils lui-même d’un ancien officier supérieur... il n'était pas même fils juimême... il n’y avait même pas de père.

Cet enfant du sexe féminin était l’enfañc du Mystère (prononcez « Michet »).

Sa mère (il y avait une mère, également du sexe féminin) promenait chaque soir, depuis tant d'années, de la rue Drouot à la Grande Opéra les promesses de son cordial accueil et le vague frou-frou de plus vagues soieries. On l’appelait Flora. Pas jolie, jolie, elle avouait, aux hospitalisés bons garçons, qu’elle n’était pas une bath affaire. « Mais, tu sais, la noce, ca vous éreinte ; à

seize ans j'avais un corps épatant. »

QUI S'AVOUE RÉTROSPECTIF 33 ‘A quarante ans, il n’était plus épatant du tout; mais à minuit ça ne coûtait pas bien cher, et à deux heures on ne payait que quart de place. D'ailleurs elle avait des spécialités, la vieille baladeuse. On montre une injustice révoltante pour les quinquagénaires maquillées qui s’entêtent; chez elles il y a du feu, elles sont bien gentilles, et puis elles vous reboutonnent vos bottines. Flora réunissait toutes ces qualités.

A force de se promener, illui vint une fille. Quand une fille naît de père inconnu, la primipare (j'en appelle à toutes les fillesmères !) lève les bras au plafond et s’écrie : « Elle sera honnête!» Cela part d’un excellent cœur. Flora leva les bras au plafond et s’écria: « Elle sera honnête! » Cela partait d'un excellent cœur Un employé de mairie. qui sentait le

chien mouillé et le cigare éteint, inscrivit:

« Zélie Vouillard, fille d'Aurélie Vouillard, dite Flora; père inconnu. » Les témoins signèrent ; on absorba quelques tournées ; la jeune Zélie s’en fut en nourrice.

Flora convalesça, puis se regarda dans la glace : quel déchet ! Les petites économies avaient fondu, les nichons aussi; fallait payer les mois de nourrice, savon et sucre, Il y a des heures gaies dans la vie!

Flora descendit dans la rue, mal fardée, les joues grises, le regard fou, et une toisette ! Jupe verte élimée, chapeau amazone avec la plume en arête de sole, visite en cachemire noir, débrodée de jais. Au coin de la rue Lepelletier, un Odéon-Clichy massif l’éclaboussa ; elle s’arrêta sous un bec de gaz pour examiner le dégât; sa soirée était perdue; elle eût été désespérée si elle avaiteu le temps; mais il fallait

que Zélie fût honnête.

oo

QUI S'AVOUE RÉTROSPECTIF 35 On lui toucha l’épaule. Elle se retourna, vit un grand jeune homme blond, en deuil.

— Voulez-vous venir poser chez moi tous les soirs, comme vous êtes là ?

Elle ne comprit pas, crut qu'il se mo quait, hocha la tête sans répondre.

— Voulez-vous poser ce soir ? Je vous donnerai un louis.

Elle le suivit.

Tout seul, Eric Arkel vivait, triste, dans un grand hôtel triste, amoureux de tristesse, peintre des tristesses.

Chaque soir Flora posa pour lui. Debout, relevant ses haillons de soie, derrière elle les vitres gaies d’un restaurant de nuit, les yeux caves, la bouche sanglante, elle regardait la nuit boueuse du Boulevard.

Ce fut peut-être un chef-d'œuvre. Arkel ne l’exposa pas.

La toile finie, Flora demanda :

— Où que je vais aller, moi ?

Il hésita un peu :

— Si vous voulez rester comme concierge de mon hôtel

Elle accepta comme si on lui eût jeté la vie. Zélie serait honnête!

Dans la monotonie de son existence tranquille, elle oublia. Elle ne haïssait personne, elle fut bonne, et bébête. Du hideux passé brutal, elle ne se souvint plus que

comme d’une grande fatigue dont elle se

reposait. Elle cousait, maladroïtement, en

pensant à sa fille qu’elle allait voir souvent, qui grandissait, qui allait avoir sept ans.

Un jour, Arkel la fit appeler:

— Aurélie, si vous voulez garder votre fille près de vous, je vous le permets. Vous veillerez à ce qu’elle ne soit pas bruyante.

Elle balbutia et sanglota. Le lendemain,

elle passa la nuità regarder sa fille dormir.

PE PER E SR PRES EPRR RÉ EDÉEREE ON MCE

QUI S'AVOUE RÉTROSPECTIF 37 (Tout cela à l'air traduit d’un roman anglo-pleurard, mais qu'est-ce que vous voulez que jy fasse? C’est arrivé. D'ailleurs, j'abrège le plus que je peux, j'abrège.) Zélie eut huit ans, puis neuf; sa mère continua à la regarder dormir. Elle eut dix ans, puis onze. [l ne semblait pas qu’elle dût devenir particulièrement jolie ; sans doute qu'elle n’avait pas eu de chance, conime père. Elle eut douze ans, puis treize, apprit à lire, à écrire, connut les rois de ‘rance iusqu'à Félix Faure inclus, et les quatre règles. À quatorze ans ce fut la cinquième règle ; sa mère lui expliqua que ce désagrément arrivait à tout le monde. A quinze ans, elle avait d’assez beaux cheveux et ne se rongeait plus les ongles.

Décidément, elle serait plutôt laide, et hargneuse avec cela; sa mère l’adorait.

Eric Arkel mourut, leur laissant une pe-

Le)

tite rente. Aurélie le regretta tout de même; d'ailleurs elles se trouvaient plus pauvres.

On s'installa aux Batignolles, très haut,

rue des Épinettes; Zélie prit la meilleure

chambre ; un mois après l'installation, elle eut seize ans. Et c'est à seize ans qu'il lui

arriva de s'appeler Ysolde.

Même rue, même numéro, deuxième audessu, de l’entresol, vivait un compositeur wagnérien.

Il y a deux sortes de wagnériens : les vrais wagnériens et les faux wagnériens ; | ceux-ci foisonnent. Un littérateur peut ar- | river — pas souvent — à comprendre

Wagner, je dis comprendre à fond ; un musicien, jamais ; ça lui est défendu; n’insistons pas.

Richard Buvard était un wagnérien Lère-

Cathelain, qui faisait de l’effet aux lumières;

pas méchant d’ailleurs et convaincu (de

quoi ? de tout), il consacrait plusieurs heures

par jour à se monter le bourrichon sur les amours de Tristan; au bout de vingt minutes il se forgeait la conviction que tout ça était de lui. (Mince!) Alors il se passait la main dans les cheveux. Son rêve, son bleu rêve, était de pouvoir un jour se payer un orgue ; heureusement pour ses voisins, il était pauvre comme les rimes de la nouvelle école, et se contentait de manipuler un Gaveau loué quinze francs par mois ; ça faisait moins de bruit, beaucoup tout de même.

Zélie Vouillard rencontra un jour le musicien dans l'escalier, et roug'it.

Le lendemain, le musicien rencontra Zélie Vouillard dans l'escalier, et sourit.

Deux jours après, à la suite de certaines

cogitations, il lui demanda si elle consen=

QUI S'AVOUE RÉTROSPECTIF 41 tirait à lui raccommoder ses chemises qui en exprimaient le désir.

Elle consentit.

Ah! les idylles, les idylliques idylles, décidément il n’y a que ça!

Zëlie rapporta les chemises et rougit..……

Richard sourit et lui joua le prélude du Un de Tristan avec ces passionnés traits ascendants — les fougueuses gammes en triples croches où s’exalte le motif de la Bereitschaft — que Lamoureux presse quelquefois, et que Colonne bafouille toujours.

Cette musique inconnue chatouilla Zélie dans le dos. Or, vous n'êtes pas sans savoir que depuis les Récents-Progrès (ces bons vieux Récents-Progrès), il semble définitivement acquis à la Science que le Plaisir est un chatouillement diffus. Zélie eut plaisir dans le dos. Cela lui fit plaisir

d’avoir plaisir dans le dos, et elle prit l’ha-

42 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES bitude de rapporter les chemises une à une ; c'était moins lourd. En même temps, Buvard prenait l'habitude de déchirer ses boutonnières chaque matin. Ces habitudes réagirent l’une sur l’autre, et il en résulta que tous les jours Zélie illumina de sa présence, trois heures durant, l'appartement du croque-notes.

Après l'avoir chatouillée avec le pre-

mier acte, Buvard la chatouilla avec le

second ; puis il la chatouilla avec le troi-

sième.

Puis 1l recommença, da capo, insistant sur les duos d'amour! Herz an Herz dir, Mund an Mund !

Ii la trouvait exquise. Et puis elle ne lui coûterait rien...

Le quatorzième jour (je précise), il lui demanda son nom de baptême.

— élie.

Le quinzième jour, il lui confia qu'il se trouvait bien seul sur la terre.

Le seizième jour, il lui jura qu’elle s’appelait Ysolde.

Le dix-septième jour, elle le crut.

Le dix-huitième, il lui jura qu’il s’appelait Tristan.

Le dix-neuvième, il lui fit comprendre que Tristan-Ysolde s'écrivait avec un trait d'union.

Le vingtième jour, à trois heures de l'après-midi, Richard Buvard, wagnérien, les mains aux épaules de Zélie Vouillard, dite Ysolde, l’attira peu à peu (trois mesures pour rien) très près de lui, plus que près, et. et... « et le dernier cri de dou- » leur de la vierge qui mourait se con- » fondit avec le premier cri de volupté de la » femme qui allait naître » (1).

(1) Cette phrase est de M. Xavier de Montépin,

Accorder son instrument pendant vingt

a jours avant d’en jouer, cela me semble un

assez joli scrupule de musicien; mais, rendons justice à tout le monde, si Zélie- Ysolde avait su (ôjeunesse!), les formalités préliminaires n’auraient pas duré plus de vingt-quatre heures.

Cetévénement fut riche en conséquences, comme tous les événements :

A) Ysolde Vouillard, un peu terne jusqu’alors, s’aperçut qu'elle avait une vocation, et serra les genoux, le soir, dans son lit.

B) Richard Buvard s’aperçut que l'on pouvait encore tirer des effets nouveaux de procédés qui passent pour usés à fond, et se promit d'appliquer ces principes au

consciencieux plagiat du maître.

mais, comme elle exprime merveilleusement ce que je voulais dire, je me l’annexe.

C) I ne fut bientôt plus >ermis de douter qu'Aurélie Vouillard (ex-Flora) ne s'apercevrait jamais de rien. Elle appartenait à la catégorie des Mères-Aveugles.

Elle continua à coudre. Bon, classée.

Donc :

a) À seize ans et deux mois, Zélie devint Ysolde.

b) Richard Buvard jeta les bases d’une grande Pentalogie, l’Anneau de W/asmuth.

c) Et le calme régna dans Aurélie.

Ysolde s’intéressa à elle-même.

Chaque jour, après le déjeuner, elle prévenait l'obtuse : « Bonsoir, maman, je vais à l'atelier. »

Elle descendait deux étages, tournait la clef restée sur la porte, entrait. Une heure

sonnait au coucou de Buvard.

À une heure cinq, elle se décorsetait. A une heure vingt-cinq, elle se lavait les mains. À deux heures cinq, elle se lavait les mains.

Puis Buvard travaillait (cinquante cigarettes par jour), et, jusqu’à six heures, elle flânait ou bâillait. À six heures quinze, elle se lavait les mains. À six heures dix-huit, elle remettait son corset. A six heures quarante-cinq, sa mère lui disait : « Ne te dépêche donc pas tant pour rentrer, fifille; tu es en nage, et tes yeux brillent comme s.

tu avais la fièvre. »

Ysolde raffolait de ce passe-temps.

Quelquefois, elle redescendaiït, à minuit.

Au bout d’un mois de ce régime, Buvard avait perdu quatorze kilos cinq cents; Ysolde se portait assez bien.

Un jour, son musico lui rapporta le der-

nier volume, acheté sur le quai, de Sotau-

krack : La Sphynge aux yeux mauves. Ce jour-là, de deux heures cinq à six heures, Ysolde, s’ennuyant plus que de coutume, prit le roman, et lut.

Elle n'avait guère fréquenté jusqu'alors que les feuilletons ficelés des cabinets de lecture. C’est tout le long de ces colonnes graisseuses que la majorité des petites dindes sans truffes qui sont « la Femme française » s’informent des événements de la vie; en ces élucubrations éperdument lunaires elles puisent le goût du luxe.

Ah! les grands larbins, qui, le mollet ganté de soie blanche, vous apportent le matin, sur un plateau d'argent (massif), votre chocolat dans une tasse de la manufacture de Sévres! Ah! les élégants coupés attelés d’un pur-sang qui part « au galop! »

(J'ai lu ça!) Ah! les escaliers imposants des

hôtels, les escaliers dont la rampe (le fer

forgé a été sculptée par Ghirlandajo (sic).

Ysolde avait lu toutes ces choses, et d’autres.

La Sphynge aux yeux mauves l’étonna un peu.

Sotaukrack, à cette époque, jouissait d’une situation enviable, il était le romancier idéaliste ; d’où les chèques de quelques éditeurs, les injures de quelques journaleux, les encensements de quelques éphèbes agressivement chevelus, les faveurs de quelques vieilles hystériques, et l'estime timide de quelques écrivains de valeur déplorant que, pour « faire rendre » son réel talent, il s'abaissât à des trucs de réclame outrancière, à ce point éhontés qu’ils n’osaient pas en user pour eux-mêmes.

En snmme, il étaitnotoire: Grand-Maître des Chevaliers du Graal d’or, ordre mys-

tico-artistique (Exposition ouverte du

1% avril au 10 mai. Prix d'entrée 1 fr. Le vendredi 5 fr. Le catalooue avec Préface du Grand-Maïtre, 50 centimes) par lui fondé poür faire plaisir à Jésus, le Courrier de la Presse, vu la quantité des coupures, lui concédait des prix spéciaux.

Il se proclamait wagnérien (tous, je vous

dis !) encore qu'incapable de solfer « J'ai

du bon tabac », ne jurait que par le prélude de Parsifal, qu'un avocat de Nîmes lui avait révélé péniblement, baptisait « Leitmotiv »

chaque refrain de ses poèmes, disait « Filles-Fleurs » les petites rouleuses, ou- | blieux du wir spielen nicht um Gold, . et pour engager les commanditaires, si vagues!

à casquer l'argent, se comparait volontiers à Lohengrin, également casqué d’argent comme on sait. Jamais dans aucune de ses «éthopées » on ne seserait permis de s’aimer

sans qu'un orchestre (invisible, natürlich)

ressassät l'irnévitable Prélude de Tristan, déjà nommé. C'eût été aussi le‘rêve du pauvre Buvard qui, n'ayant malheureusement que deux mains (Ysolde ne trouvait pas que ce fût trop), ne pouvait s’accompagner que pendant les entr’actes.

Dans le roman de Sotaukrack, Ysolde, d’une première lecture, comprit nettement que le monde se divise en deux classes : l'Elite quiestbelle et qui sent bon, et la Masse, qu’il convient de mépriser. La néophyte ne balança pas une seconde; elle décida qu’elle appartiendrait à l’Elite et mépriserait la Masse. Puis elle relut.

Elle découvrit alors que celui qui faisait partie de l'Elite se reconnaissait à quelques caractères généraux: il devait

puiser dans son orgueil un suffisant dé-

dain des Foules stupides pour ne pas hé-

siter à porter des redingotes en velours na-

QUI S’AVOUE RÉTROSPECTIF carat, et revigorer sans cesse ses sentiments idéalistes à l’aide de citations empruntées aux penseurs les plus conséquents : Mosché, Sandro Botticelli, Dante Alighieri, Lionardo da Vinci, Nijni Novgorod, etc...

Ysolde ne se douta pas que jadis, à la laïque, on lui avait enseigné l'histoire de Mosché, sous le pseudonyme bien pirisien de Moïse, et imagina d’abord Botticelli comme un coiffeur très cher. Mais tout de suite, elle fut fervente. Buvard lui inculqua les premiers renseignements, pas compli-

qués ; ce vieux gibelin de Florence dont la

tête, sur la bibliothèque, raidissait son profil de pipelet grincheux, elle apprit qu'il avait été l'amant de Béatrice, une blonde qui jouait du Wagner, tandis que le Vinci, qui s’occupait aussi d'architecture, faisait d’a-

près elle un portrait (quatre ans sur le che-

52 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES valet ! on le sait! «mn le sait!) qui s'appelait la Joconde.

En trois semaines Ysolde eut dévoré les dix romans de Sotaukrack et les deux douzaines d’in-18 indispensables à tout idéaliste qui se respecte.

Son procédé était bien simple: chaque fois qu’un des héros de Sotaukrack feuilletait un volume ou citait quelques vers d’un

poème, Ysolde courait à la bibliothèque

pour y avaler la prose et la poésie qui

avaient eu l’heur d’être distinguées par le Maître; ainsi elle se maintenait dans « l’état d’âme ». Elle lut deux fois Baudelaire, s’imbiba de Guillaume de Tyr, tripota des tarots avec foi, quêta le Graal avec un peu d’incohérence... Puis, tout se tassa peu à peu, très peu à très peu.

A la fin de la première semaine, Ysolde

ge coiffa en bandeaux.

À la fin de la seconde semaine, elle suppriima le corset (même elle affirma, depuis lors, n’en avoir jamais porté de sa vie), et s’affubla d'une robe en popeline violette, sains taille.

À la fin de la troisième semaine, elle s’accouda devant un miroir, qui aurait pu être de Venise, et se proclama intérieurement perverse. Le fait est qu’elle devenait compliquée, un peu; c’est une rage qu’elles omt, ces petites, d'expérimenter leurs lectuires, et certains de ces romanciers ont des imaginations d’un stupide!

Buvard s’essoufflait.

Le soir, avant de s’enfiler dans sa chemise de nuit, Ysolde allumait quatre bougies, se trouvait belle devant l'armoire à glace, et méprisait les Foules stupides, du haut de quelques épithètes choisies dont

ellle eût malaisément précisé le sens.

Elle en était de l’Elite, elle en était en plein, et, telle la Joconde, elle avait le Sourire.

Ohé, les subtils psychologues, professionnels des états d’âmes, venez donc nous expliquer comment une gamine un peu So-

sotte, plutôt rosse, à peine jolie, conviée à

quelques gymnastiques de canapé par un

musicastre économe, se transforme en un mois, sous l'influence des petits sens éveillés, d’un peu de musique énervante et de quelques romans mal compris, en une parfaite marionnette des Snobismes qu’elle vient de découvrir. Expliquez ! Elle est aujourd’hui Wagnérienne, Esotérique. Néo- Platonicienne, Occultiste, Androgyne, Primitive, Baudelairienne, Morbide, — Nietzschéenne même lorsqu'elle éternue, — hier elle pédalait en machine à coudre

Expliquez, et puis concluez pour le

QUI S'AVOUE RÉTROSPECTIF 55 déterminisme, ou contre, à votre choix.

Vous n’expliquez pas ?... alors je continue.

« Les êtres s'adaptent aux milieux. »

Vous ne l’ignorez point depuis que les chroniques! scientifiques des journaux ont fourni aux conversations de café cet arœument des laboratoires d'hier

Zélie s’adapta à Ysolde.

Après le changement à vue qui ia muaït en Princesse du! Graal d'Or, en Dame du Lys, en Reine à la Licorne, une transformation plus lente vint insensiblement arrondir les angles, corriger les fautes de proportion, atténuer la violence des ors et des azurs; la caricature s’épura, tournant à la manière de ces dessins intentionnistes sur lesquels, leurs défauts ayant le toupet de se prétendre Beautés, le Snob s’illu-

sionne. Ysolde ne comprit pas davantage,

mais elle gaffa moins. Chercheuse d’attitudes « hiératiques » (elle employait cemot comme synonyme de « chic », la chère enfant), elle évita le grotesque et atteignit au

prétentieux.

Soucieuse « d’intellectualité », ses Pen-

sées, dont elle ne parlait qu'avec révérence, furent si floues, — mettons générales — qu'ilimportait peu qu’elle les exprimât avec tels ou tels mots; elle choisit les mots sonores, et cela fit bien.

Quand d'aventure elle comprenait ce qu'elle voulait dire, quand une émotion vraie faisait craquer ce vernis mystique, le naturel revenait au galop de charge, et, par la bouche de la Prêtresse, l’ancienne Zélie crachait largot batignollais de jadis, non sans y laisser traîner quelques termes idéaux. D’elle, cette lettre: « Être inhar-

monique ! Espèce de sale cochon ! Ame

vile! Si tu ne me mandes pas de suite ma

trousse pourles ongles je te foutrai ma main sur ta gueule d’huître. Penses-tu que je vais te laisser avoir l'air de m'acheter, mufle incapable de formuler la Beauté divine ?.. » En cette épiître panachée se résument de façon satisfaisante plusieurs côtés de l'âme d’Ysolde, âme polygonale s’il en fut, ah ! que poly.

Indélébilement cousette, et conservant l'amour de ses congénères pour les pots de fleurs alignés sur le rebord des fenêtres, au lieu de géraniums, elle y plantait des orchidées.

Autre adaptation: Zélie était presque laide, Ysolde devint presque belle.

Vous me direz et je le sais bien, que cela cst très « phy-si-o-lo-gique », qu’il n’est pas rare (heureusement !) de voir telles

jeunes mariées s'épanouir plus jolies que

58 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES ne s'avéraient les fiancées, et que l’adaptateur fut Buvard.

Il yeut cela : les salières se remplirent, les hanches s’arrondirent, la gorge se gonfla, les cheveux s’animèrent... mais il y eut davantage. Son banal visage de modiste vicieuse, Ysolde, par son application, parvint à l’ennoblir. Elle devint belle parce qu'elle le voulut.

Paresseuse et patiente, amoureuse d’ellemême comme une chatte, elle étudia ses

gestes, ses attitudes, ses sourires, ses

regards etses frissons. Intuitive, elle sentit

qu'une chose la rendait belle, la jouissance, et dès lors s’appliqua à reproduire sans cesse ce qui en elle, trois fois par jour environ, embrasait ce pauvre Buvard, lequel continuait à maigrir.

Elle eut jusqu’au fanatisme le culte de

son corps; cette fille qui apportait aux

œuvres d'art la naïveté totale de son in-

«compréhension, sut s’aimer elle-même <omme le plus haut artiste aime son chefd'œuvre, et, parce qu’elle passa des heures à regarder ses yeux en se limant les ongles, si ses mains ne furent que passables, ses yeux sea green devinrent beaux, comme s’ils eussent creusé eux-mêmes la profondeur de leurs regards.

A seize ans et demi, Ysolde fut en forme.

Richard Buvard commençait à tousser.

Un brave garçon, ce musico, si délicieu-

sement flemmard! Son petit Monsalvat des Batignolles où il collectionnait des rêves inachevés, quiet, avec quel entrain la demoiselle Vouillard vint le bouleverser!

Jusqu’alors, Buvard avait saintement adoré une belle et blonde Ysolde imaginaire qu’il laissait à la maison, mensuellement,

pour acheter à prix réduit, dans les mau-

vaises 1 ues, la gueule de bois et le précieux remords. L’ex-Zélie lui fit connaître, à la fois, la volupté, dont il ne savait que le leit-motiv (les développements, on vous les vend trop cher), et la douceur de la présence. Avoir quelqu’un auprès de soi! Irrésistible illusion de bonheur qui colle aux

plus déplorables peaux de bons jeunes gens

de lettres, lâches à l’idée d'être seuls, pour

ce qu’ils s’embêtent avec eux-mêmes.

Toute la journée, Ysolde fut là, grincheuse, rosse, exigeante, mais là, douce au tendre cœur de Buvard. Elle était là pour lui, et, par lui, dans ses bras, s’entourait d’un rayonnement. Elle réalisait pour lui, tout de même, pour lui qui rêvassait depuis des années, un peu des concepts de beauté où il aspirait; ses grands drames lyriques, si sublimes, il sentait bien qu’il ne les achè-

verait jamais; peu à peu il aiguilla vers

QUI S'AVOUE RÉTROSPECTIF 61 Ysolde tout son désir ; il l’aima, se résignant volontiers à s’épuiser chaque jour plus foncièrement pour faire étinceler l’éclat de son rêve aux yeux verts de l’égoïste.

Lorsqu'il l’aima tout à fait, elle lui annonça qu'elle l'avait assez vu;

Qu'il ne pouvait lui donner le luxe nécessaire à sa beauté;

Qu'elle était de ces âmes spéciales qui sont destinées à régner;

Qu'elle voulait servir l’Idéal sur une plus orande échelle ;

Que d’ailleurs il était fatigué ; qu'il maigrissait, toussait beaucoup, et ferait bien de se reposer, ou de travailler, ou n'importe quoi, enfin... Elle, Ysolde, allait vIVRE.

Buvard, le cœur crevé, supplia, pleura, sanglota. Elle, très classique, le baisa au front, regrettant pour lui que sa décision

fût «irrémédiable », lui confirma qu’elle était &

es

sa Muse, qu’il importait qu’il gravât son nom « aux Thermopyles (!?) du Temple du Génie » — et fila.

Malade, anéanti, il s'en fut retrouver, à Saint-Sauveur en Puisaye (Yonne), la vieille mère — naturellement — qu’il avait quittée pour chercher fortune dans la capitale. Il guérit, se maria, engraissa, et fut presque heureux. Jamais Lamoureux ou Colonne n’exécuteront en leurs dominicaux

après-midi des fragments de L’Anneau de

Wasmuth — mais Buvard, chez le sous-

préfet de Joigny, organise chaque mois

une séance de musique de chambre.

Ysolde n’eut pas à oublier Buvard; jamais elle ne s'était occupée que d’elle-

même.

Tout le long des aventures cutumières aux petits modèles montmartrois, elle vécut.

« Elle sera honnétel » s'était écriée sa poire de mère dix-sept ans auparavant.

Ilonnête? — Ne le fut-elle pas?

Elle eut des amants (parbleul), beaucoup (avec ce caractère!), simultanément (avec ce tempérament !), mais toujours elle sut si

bien conserver l’air de n’y point attacher

d'importance que, jamais, aucun d’eux ne

pût se croire de droits exclusifs sur elle,

et c’est l'essentiel.

Elle choisit ses amants comme des bijoux, voulant que chacun d’eux apportât, en cadeau d’illégitimes noces, quelque nouveau frisson à ses chères muqueuses, à sa chère âme quelque ornement nouveau.

Elle eut une érudition de caresses, réelle, et une érudition d'idées, factice.

Celui-ci lui ensergna telles attitudes et des termes de médecine: celui-là telles étreintes et des jugement sévères sur les poètes de l'Ecole romane; à un troisième elle dut quelques notions élémentaires de sadisme, et les noms des constellations.

(Voyez-vous là, au bout de mon doigt, ce W?

— Oui.

— C'est Cassiopée.)

T'ous lui donnèrent leurs meilleurs essouf-

flements et la vague technique deleur art.

Ysolde posa pour des peintres Sur des « thrônes », et se crut reine. Elle jabota parmi les plus embrumées parlottes, et se crut& intellectuelle. Elle jugea sans appel les œuvres, et se crut esthète. Ces artistes, comment eût-elle pu supposer qu'aucun d'eux se moquât d'elle, puisque, elle le savait bien, entre ses genoux, pâmés, tous | étaient sincères? Ses rosseries les plus

âcres, elle les réserva aux messieurs « d’un

| certain âge » qui fournirent à la spéciale | élégance destoilettes, plutôtvoyantes, dont, derrière elle, les populations s’éjouirent.

Chaque jour elle rentra coucher chez sa mère.

Lorsque Franz Brotteaux la rencontra à la Revue Mauve, Ysolde était dans la plénitude de son talent, si j'ose m'exprimer

ainsi. Wallace d'idéal, elle abreuvait les verslibristes de brasserie, les métaphysiciens d'atelier, les néo-wagnériens à la manque; un peloton essoufflé de jeunes ba.

gotiers en mal de littérature pilonnait derrière son sapin triomphal.

Sixte Mouront lui-même (le seul poète vraiment amorphe) l'avait initiée aux subtilités de sa féconde « Théorie des métaphores hexagonales », si supérieure à la

« Théorie des mots homogènes et incoerci-

bles » sur laquelle s’édifiait la réputation

de Constantin Boétis.

Arsenn Dubois lui-même (le seul peintre vraiment sensationniste) lui avait enseigné sa nouvelle façon de concevoir la « sympathie des valeurs » en même temps que le dédain de cet art convenu du dessin que perpétue u” enseignementsénile, qui, etc., etc.

Hélias Helsungeister lui-même (le seul

penseur vraiment abscons) avait entr ouvert pour elle, en même temps que ses draps, quelques-uns des mystères de son audacieuse philosophie de « la quintuple racine de la déraison pure ».

Enfin Sotaukrack lui-même (le seul qui ne blanchisse pas en se mariant et n’engendre jamais la constipation), Sotaukrack, sa première admiration, le Grand-Maïtre, avait daigné, en pyjama étoilé de pentagrammes, — unique harnachement idoine à mouler les formes de qui parcouru le périple de la Gnose — s’attarder à reconstituer avec elle le fameux Androgyne primitif et cyclique que Jehovah fit dédoubler par l’archange de service.

Comme plat du jour, Ysolde le trouva faiblard, mais comme Hiérophante, épatant.

Elle copia ‘son écriture archaïque, apprit

par cœur l'Art ochlocratique, fit graver

sur un cachet-talisman l’un des nombreux noms-de-dieux du Tesmothète : bref, il fut la sauce espagnole dont elle lia, vaïlle que vaille, son petit arlequin intellectuel.

Il s’amusa d'être à ce point gobé et devint son directeur de conscience (la conscience d’Ysolde, joli cadeau à faire à un kabbaliste) pour le plus grand bénéfice des jeunes esthètes auxquels il l’accordait en récompense. Il y eut toujours un chevalier du Graal-d'Or dans le répertoire de la douce Ysolde : les membres se la repassaient, vitai lampada.…

Elle connaissait alors, trois fois par se-

maine, le jeune et blond Arill Vainpur,

qui, à vingt ans, touchait de temps en temps « au sens de Dieu! » (Tu payes un bock?) Il la partageait, ou mieux, elle le cumulait avec Charlie Campbell, Franc-

kiste eraspéré, Blanc d'Espagne irréduc-

sif, et jaloux en même temps, Ô logique!

QUI S'AVOUE RÉTROSPECTIF 69 tible, naturiste féroce, et avec quelques autres esthètes trop brillants pour éclairer. Aussi, les toilettes, plutôt voyantes, dont, derrière elle, les populations s’éjouissaient, étaient dues aux générosités goguenardes de notre éminent critique Férascenn ; l’aidaient aussi notre éminent financier baron Abraham Frankfurtammain (chemins de fer en perspective; ordonnances de non lieu; belles galeries de primitifs), et un croupier du Club Anglais, un « prince de la palette », le qualifiait Maucgis.

Lorsqu'elle rencontra Franz à la Revue Mauve, elle le connaissait déjà, pour avoir souvent entendu Sotaukrack vanter ce talent « si noblement psychique ».

Un sculpteur! Cette profession manquait dans son livre d'adresses. Justement le

néoplatonicien Arill Vainpur devenait pous-

Le,

70 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES Un sculpteur, pourquoi pas? Elle se voyait déjà « Sphynge » en marbre, elle l’éterrellement peinte, elle déjà vingt-sept fois « Madone », neuf fois « Princesse » et trente-deux fois (jadis, à ses débuts, par des peintres sans talent, fil...) « Baigneuse. »

Ga la changerait.

La tête de Franz lui plut. Et ses vestons aussi, largement colletés de velours, et ses chemises de soie aux ingénus rubans, Etre

la Madeleine de ce Christ! Lui répandre

du corylopsis sur les pieds et les essuyer

avec ses cheveux! Ces perspectives de saloperies mystiques l’excitaient frénétiquement. Dès leur première rencontre, elle fut très satisfaite, d’ailleurs

(Relire le chapitre premier que l'on ne

saurait trop relire.)

CHATITRE TROISIÈME

De la fenêtre de mon cabinet, on a une belle vue de quais, certainement.

La Seine, le Louvre, les Tuileries, les Champs-Elysées, le Trocadéro, le Point-du- Jour, «tout le monde descend! »

Et ces couchers de soleil du printemps

Ce qu’ils m'ont fait perdre de temps! (Ce

72 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES ne sont point des vers de Laforgue « notre Novalis », ne criez pas au chei-d'œuvre.)

Assis devant mon grand bureau, bien assis, laissant, sur la feuille commencée, l'encre violette sécher en petits reflets mé talliques, en ai-je éjaculé des rêveries flou, de veules rêveries sans jarretières !

Et toutes ies belles entreprises que je n’achèverai jamais, et que je ne commencerai même pas ! Et toutes les belles femmes que je n’aimerai jamais, et que je ne ren-

contrerai même pas! O le capharnaüm de

bocaux où s’alcoolisent mes jolis rêves

mort-nés !

Je reste Ià, la plume en l’air ! le soleil descend. Puis je rallume la Bastos que j'ai laissée éteindre, et je me remets à la copie (de quoi était-il donc question? Ah! ouil mon roman sur l'Adultère. Joh sujet; bien

nouveau), à la copie, jusqu’à l’heure verte.

QUI EST LA SUITE DU PREMIER Fe

Ce jour-là (c'est le lendemain d’hier. Voir chap. TI), Clarisse se précipite chez moi, essoufflée, renversant toute une pile de volumes de vers que je n’ai pas encore eu le temps de laver chez Gougy.

— Non, chérie, ne les ramasse pas. Ils sont si bien par terre!

— Figure-toi.….

Elle relève sa voilette. Son clair visave,

alors, luit doucement, comme une lune dé-

nuagée.

| Exquise, Clarisse! Elle possède la seule qualité vraiment souhaitable chez une « femme de compagnie » : quand (par hasard) on travaille, elle se tient tranquille, sans affectation. « Je ne te dérangepas ? »

— e6, la tête sur vos genoux, elle se love à vos pieds, silencieuse et sage, soigneusement. Et puis, elle est si blonde!

— ligure-toi, mon petit Jemmy.….

— Je me figure.

— Non. Ne plaisante pas, j'ai beaucoup de chagrin. Tu ne sais pas ce qu'il fait, Franz?

— Il te plaque?

— Comment le sais-tu ?

(Chère enfant, va! Si blondel)

— Parce qu’il me l’a dit hier, mon petit Clary. Mais d’abord il ne te lâche pas, à proprement parler.

— Sil

— Non! Distinguo. Il en prend une autre.

— C’est la même...

— Non, ce n’est pas la même chose. Et puis là, tu veux savoir ? Moi, Jim, électeur éligible, vacciné, moi, je ne lui ai point célé que je te cuydois reprendre.

Tu vas récupérer

QUI EST LA SUITE DU PREMIER 73 ton coussin et ton coin de divan, comme autrefois, et nous allons travailler tous les deux, travailler, travailler! Ta broderie n’est pas encore finie, je suis sûr?

Toute consolée, elle bat des mains. Dieu qu’elle est blonde!

— Je suis contente... Je vais aller chercher mes affaires. Tu verras... Tu sais, j'ai eu beaucoup de chagrin, autrefois, quand tu m'as dit d'aller avec Franz... J’ai bien compris que c'était à cause d’Odette.. Elle chante faux, Odette, et puis elle devait t'empêcher de travailler; tandis qu'avec moi... tu verras...

— C’est ça, je verrai.

— Mon p'tit Jimmy!

— Ma p'tite Clary!

(Il faudrait manquer du plus élémentaire savoir-vivre pour omettre de consacrer ces

nouvelles noces...)

Après ces formalités, Clarisse me ren-

seigne :

— Figure-toi que j'étais chez Franz à deux heures. Je remettais un peu d'ordre; tous les livres étaient par terre en pagaie, au milieu de l'atelier. Je remplissais d’eau les vases à bouquets. Il y avait un tas de bouquets, je ne sais pas pourquoi. Franz arrive avec une tête vannée, et d’une humeur! Ün loup de sept ans! Je pense :

« Ça y est! Il m’a encore fait des... des.

des infidélités. » Je ne lui demande rien, parce que tu m'as dit qu’il ne fallait jamais lui chercher des raisons et que c'était pour son métier qu'il était obligé de me tromper.

Seulement, moi, je n’aime pas ça, n'est-ce pas? Quand je suis avec un type, je fais pour lui ce que je peux, et ça ne m'amuse pas qu’il aille s'esquinter avec d’autres ; tu

comprends, c’est bien naturell

QUI EST LA SUITE DU PREMIER vis

— Voui, mon chou, voui, bien naturel.

— « Pourquoi qu’ t'es venue aujourd’hui?

qu’il me fait; je t'avais dit que je ne vien-

drais pas à l'atelier ce soir. » C'était une

blague, tu sais; à preuve qu'il y était bien

venu, lui, à latelier. Je ne lui réponds rien,

parce que tu mas dit qu'il ne fallait

jamais rien lui répondre quand il m'attra- | pait; que c'était parce qu'il avait mauvais caractère, mais qu'il ne m'en voulait pas après.

— Alors?

— Alors, il se met à travaiiler après son machin, tu sais, le bougeoir qu'il fait avec une gœueule-de-loup.

— Et toi, qu'est-ce que tu faisais ?

— de lisais la Mère du Forçat ; c’est vraiment beau! Et puis, vers cinq heures, voilà qu’on sonne. Il a l’air embêté. « Allons

bon, » qu'il marronne, « il ne manquait

78 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES plus qu’ ça! » Je vais ouvrir, c'était uno femme.

— Trémolo à l'orchestre.

2 Quoi?

— Rien, continue; je palpite.

— Ah mais, une drôle de femme, tu sais!

Elle avait une robe rouge avec des fleurs vertes et un chapeau rose avec des plumes noires. Moi, je n'oserais jamais sortir fagotée comme Ça, Pas laide si tu veux, mais un air méchant; enfin, moi, elle me déplaisait.

— Dieu que je m'amuse! Et Franz?

— Franz? C’est sûrement avec celle-là qu'il me faisait des. des. des infidélités ; j'ai vu ça tout de suite. Alors, tu comprends, ça le génait que je soye là. Il a commencé par lui dire comme ça qu'il n’espérait pas

qu'elle viendrait ce jour-là; qu'il était si

heureux de la voir, eccetera, et puis ils se

QUI EST LA SUITE DU PREMIER 79 sont mis à causer; je ne comprenais pas un mot de ce qu’elle disait.

— Tu devais te râper, hein?

— Ma foi, c'était comme quand vous parlez littérature à vos dîners : seulement, elle, ça m'agaçait, je ne sais pas pourquoi.

— Franz ne t'invitait pas à vuider les lieux

— Il me faisait des signes pour que je m'en aille; moi, je ne voulais pas, puisque je voyais que je les gênais. J'avais mon petit tablier noir... je suis sûre qu’elle me prenait pour la bonne, l’autre!

— Mais non ! mais non!

— Si, si, j t'assure! Et puis Franz rognait, fallait voir. Il a fini par me dire :

« Je crois que tu oublies que tu dois être chez Smiley à cinq heures et demie. »

C'était une blague, tu sais, je ne devais

pas être chez toi du tout; et puis il m’a

suivie dans le jardin et il m'a dit : « Toi,

je t'apprendrai à te mêler de mes affaires ; tu me feras le plaisir de ne plus fout’ les pieds ici. » C'était une blague, tu sais, moi, je ne me mêlais pas de ses affaires, seulement je ne voulais pas que l'autre ait l’air de me prendre pour la bonne. Alors, je suis partie. je suis venue ici et... et . je suis sûre... que, maintenant, ils sont ensemble en train de... J'en suis sûre...

Jimmy... mon chéri... j'en suis sûre...

Ses larmes désamidonnaient le col de ma chemise.

— Ça ne sera rien, ma chérie, mon mignon, les chagrins sont bien vite oubliés à ton âge (zut pour Ambroise!) Là, là, viens. Puisque nous allons être heureux tous les deux...

— Oui... oui... je t'aime bien mieux que

lui, tu sais, je suis contente. Seulement,

je... je... je suis sûre qu’il lui a raconté que

j'étais la bonne...

Je n’avais qu'un moyen de la consoler,

la pauvre petitel

Le soir, Clarisse couchée, sagement, avec un roman de M. Jules Mary pour m'attendre, je descends à minuit porter mes lettres à la poste. Vieille habitude : lorsque je ne suis pas sorti de la soirée, je vais

entre minuit et une heure porter mes lettres

à la poste, même lorsque je n'ai pas écrit

de lettres. À cette heure-là, il me vient généralement quelques idées, je les note sur des bouts de papier en rentrant, et, le Jendemain, j'égare les bouts de papier;

c'est ce que j'appelle ma méthode de tra-

QUI EST LA SUITE DU PREMIER 83 vail. Avis aux biographes futurs. Et puis je visite un certain nombre de cafés. pour serrer des mains amies.

Place de la Sorbonne, sous le fallacieux prétexte qu’un assassin récent a déjeuné, il y à trois ans, au d'Harcourt, quarante agents, « saouls à emballer des becs de gaz, » si j en crois une petite brunette qui me demande de la « faire traverser », — mais comment donc! — affectent une allure intermédiaire entre celles « militaire second Empire » et « bonneteur troisième République ». C’est gentil tout plein. Moi je préfère les assassins ; d’abord il y en a moins. La brunette me révèle : « Tu sais, les mœurs, c'est des vaches! » Bien possible.

D ailleurs, je lui reviens, à cette étudiante : « Tu ne memmènes pas, mon chéri? — Non je ne t’'emmène pas, ma chérie. »

Et l’on prétend que l’amour est rare de

SA MAÎTRESSE D'ESTIHÈTES nos jours! Mais il court les rucs, l'amour !… J’entre au New-Bar où j'ai chance de trouver Franz Brotteaux.

Il n’est pas encore venu.

— La Loute, prépare-moiunmilk-punch.

Pendant que je lappe ce lait pour lequel

je me sens une bien humaine kindness

(Macbeth, que me veux-tu?), Franz arrive.

Oh! oh! ce qu’il a l’air fatigué! Oh! quel malheur d’être sculpteur !

Il se précipite :

— Tu as vu Clarisse?

— Oui.

— Tu sais le coup qu’elle m’a fait?

— Non.

— Figure-to1.…

(Ça tombe bien, j'adore les histoires à double déclanchement.)

— Je me figure.

— Non, ne plaisante pas. Elle à failli me brouiller avec Ysolde.

— Pas possible !

— Figure-toi que tout à l’heure, à trois heures, je rentre, et je trouve Clarisse installée chez moi, en train de ranger; c'est une manie qu’elle a, le rangement. On ne retrouve jamais rien après. Elle était en train de changer tous mes livres de place.

(Ah! Seigneur ! Seigneur! ne m'auriezvous concédé d’autre plaisir que celui de constater, plusieurs fois par jour, combien mes chers contemporains — et moi-même :

mea culpa... pa... pa... xima culpa — se plaisent à violer savoureusement cette pauvre Vérité, que je me déclarerais heureux et satisfait. Vous m'avez donné cette joie, Seigneur : que votre Saint Nom soit

béni !)

86 MAÎTRESSE D’ESTIÈTES

Je sucefrénétiquement mon milk-punch.

Franz va toujours :

— Elle fait une tête! sa tête de martyre chrétienne, tu sais ; elle a posé comme ca chez Bouguereau. Je ne lui dis rien, parce que pour le moindre mot elle se fiche à pleurer, et ça m'agace. Je travaille. Elle tripote. Nous n’ouvrons pas la bouche.

— Ça devait être gai.

— Tu parles! Je cherchais un biais, une façon gentille de lui dire que je la plaquais. À cinq heures on sonne. J'ai comme un

pressentiment. Elle va ouvrir.

— C'é-tait-Y-sol-de! (Air connu.)

— Elle-même !}Enfin, comprends-tu cette rosse de Clarisse qui venait justement ce jour-là ? J'étais furieux !

— Il y avait de quoi.

— N'est-ce pas? Heureusement qu’Ysolde

a été très bien, ah! ça, très bien! Elle a

fait semblant de ne pas remarquer Clarisse qui restait là, plantée comme un poteau. Je l'aurais tuée!

— Ysolde?

— Mais non, Clarisse. Crois-tu, mon cher, qu’elle a dû attendre plus d’un quart d'heure...

— Clarisse ?

— Mais non, Ysolde! Plus d’un quart d'heure sans pouvoir me parler, pendant que l’autre me faisait des signes! Je n’y tenais plus! Je lui ai dit : « Clarisse, n’oublie pas que tu dois être chez Smiley à cinq heures et demie. » Elle s’est décidée à comprendre; dans le jardin, je lui ai interdit de revenir. Non, mais qu'est-ce que tu dis de cette façon de s'imposer, de se mêler de ce qui ne la regarde pas? Il y a longtemps que j'avaisassez d'elle, d'ailleurs,

et je plains celui qui me succédera.….

— Ne t'inquiète pas, je la reprends.

— Ah! tu la...

— Oui, je la reprends. Cela te contrarie?

— Du tout, mon cher, du tout. Je voulais justement te dire de ne pas la recevoir si elle allait chez loi, parce que je trouve qu’elle a agi aujourd’hui d’une façon inqualifiable….

(ILest étonnant; et dire que nous sommes tous comme cela!)

— Oui, inqualifiable... Mais tu es tout à fait libre. Seulement.

— Seulement quoi? Clarisse était avec moi. Tu partais à la campagne un peu souffrant et ne sachant qui emmener. Sur ton

désir, je te la prête; d’abord parce que

j'étais heureux de te rendre service, et en-

suite — tâchons d’être sincère — parce qu'Odette m'intéressait. A ton retour, tu ne

me la rends pas, je ne la réclame pas.

QUI EST LA SUITE DU PREMIER 89 Maintenant, tu la lâches avec la plus sereine mauvaise foi; je la reprends et tu n’es pas content ? AR bien!

(Un petit silence. C'est de ces petits si- Jences-là que se font les amitiés solides, qu'elles se défont aussi.)

— Tu me disais donc que ton Ysolde?

(Franz hésite un instant. Quatre contre un qu'il se fâche..…. Non, il continue son histoire. All right !)

__ Elle a été très bien, Ysolde. Elle m'a dit : « Elle est gentille, votre bonne. » J'ai répondu: « Oui, mais je ne vais pas la garder. » Je l'avais échappé belle !

— Et tu es toujours heureux ?

— Ah! monchert Est-ce que je n’ai pas l'air un peu fatigué ?

— Plutôt.

— Vois-tu, cette femme, je ne me monto

90 MAÎTRESSE D’ESTHÈTES pas le coup, elle a des côtés fâcheux, évidemment; elle portait aujourd'hui un grand coquin de chapeau rose avec des plumes noires! Et puis elle a confondu Carpeaux et Corot! Mais, tiens, quand JA DERSE:..:.

— Tu as travaillé à ta « Volupté? »

— Oui, non, c’est-à-dire... Nous avons cherché la pose... Tu comprends.

— Ah! Bien!

— Situ savais. Il n'y a que ça, mon cher, il n’y a que ça!

— Peuh! ça dépend, ça dépend.

— Mais non, ça ne dépend pas. Avoir

près de soi une bûche blonde, ou au con-

traire une femme... une femme... qui se

tord comme un serpent... qui se présente à vous de...

— Gazons! Gazons!

— Une femme qui...

— Mon petit Franz, moi je vieillis; je m’enlève plus mon chapeau chez Lamoureux à cause des vents coulis, et bientôt je ne pourrai plus voir le bout de mes bottines en marchant. Les belles ardeurs, ça te passera avant que ga me revienne. Aujourd'hui, j'en pince pour les petites femmes bien tranquilles, qui ne dérangent rien...

— Peuh! Les bûches blondes !

— Ily a de mignonnes bûches blondes avec lesquelles on peut faire de très bon feu, quand on sait s’y prendre.

— Petit feu!

— Ça chauffe tout de même et ça dure, tandis que les grands feux de flamme...

ffftl... ça flambe un instant et puis on peut se fouiller.

— Est-ce que tu prétends insinuer.…..

— Que tu peux te fouiller? Non. de

92 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES ne prétends pas. Pas encore. Et cependant tu as d’assez jolies poches, sous les yeux.

(Un re-silence, que je romps pour demander :)

— Et cette « Volupté », quand la commences-tu ?

— Demain.

— Quand pourra-t-on voir l’ébauche ?

— Sais pas.

— Travaille, du moins.

— C’est assez mon habitude.

— Et ne t’éreinte pas trop.

— Tues bien gentil de t’occuper de ma santé.

— Dis donc?

— Quoi ?

— Tu t’en vas? Bonsoir.

— ...Onsoir.

(Décidément il à un sale caractère, co

hérisson-là! En sortant, il croise Maugis

qui entre.) — C'que t'as l’air flapi, mon pauv’ sculptier ! Tu te tires ? Bonsoir.

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