FRANZ
Cela devait arriver. Je suis venu. Il y a déjà une demi-heure que j'attends Franz dans son atelier.
Aujourd’hui, tous les ateliers de peintre où conduit un escalier à peu près convenable (gaz, tapis, concierge non hydrophobe), sont accaparés par la tourbe des littérateurs qui s’y rue — ou ruent — pour recevoir à leur jour. Le petit hôtel, leurrêve à tous, on ne peutle conquérir tout de suite;
il y faut la chance d’un gros tirage ou d'un
léger chantage, et les temps sont durs.
Tant de concurrents cherchent à faire éclairer les idoines — struggle for light!
Donc, pour des plumitifs, l'atelier s'impose, et les pose.
Ils expliquent : « Oui, je ne peux pas travailler sans beaucoup d’air. Oxygène !
Poumons! » Et, tout le long de leur vaste
salle éclairée par le haut, ils marchent à
grandes enjambées pour vous montrer :
« C’est vaste. »
Au beau milieu, ils installent un chevalet et dessus — les jours de réception — une quelconque toile d’ami, pour la couleur locale. (Tout ça, tout ca, c’est la faute aux Goncourt !)
Les autres jours, le chevalet ne leur sert à rien, à moins qu'ils n'aient du linge à faire sécher.
Les ateliers de sculpteurs sont moins demandés. « C’est un peu humide. » Seuls, les peintres de bataille grandeur nature en font leurs choux gras et les panoplisent de fusils, également Gras. On abandonne à la Sculpture, déité purotine, ceux qui sont vraiment « sis » par trop loin, tel celui de Franz, par exemple, campé au fin bout de Montrouge. Maucis allègue, conciliant,
qu'on n’y est pas dérangé du tout par le
102 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES bruit des voitures passant boulevard des Italiens: mais les cochers de fiacre qui vous y ont conduit une fois se souviennent, et se méfient.
Il y a trente-cinq minutes que j'attends.
Un pavillon dans un petit jardin; autour du petit jardin, des massifs de lilas (si peu massifs !) qui ont eu l'intention de fleurir, il y a deux ans; tout porte à croire qu’ils persisteront dans cette intention l’année prochaine, mais réussiront-ils ? Une grande caisse pleine de glaise et d’eau. (Si j'avais fait des saletés pareilles, moi, quand j'étais petit, ce que ma bonne allemande, Babet, m'aurait fait priver de « tessert », et vive-
ment!) Sous un hangar, deux bicyclettes.
(Franz détient le record Lion de Belfort-
Place Pigalle, du pavé tout le temps, et la butte à monter, comme les Martyrs.) Une
niche à chien, sans chien. Le grand atelier
clair est de plain-pied avec le jardin.
Il y a quarante minutes que j'attends,
vautré sur un de ces divans (profonds comme... parfaitement}. J’examine.
Les goûts de Franz en ameublement se subordonnent nettement à une douce manie qui lui est chère, comme à tous les bons esprits d’ailleurs : la manie de l’encombrement.
Franz ne l’avouerait peut-être pas, et il aurait tort, car l’encombrement procure à ses fervents des joies pures entre toutes.
Ne pouvoir se procurer d’allumettes qu’en déplaçant deux tables, un fauteuil, trois vases, des gravures, et une douzaine de livres d'amis, pas coupés (je parle des livres), jamais les profanes ne sauront jouir de cette âpre volupté; n’aveindre son carnet d'adresses, dont on a si grand besoin tout
de suite, qu’en faisant glisser sur le car-
104 MAÎTRESSE D’ESTIIÈTES
tonnier les piles de journaux qui cachaïent la machine à cigarettes, jamais les enragés de classification — âmes de philatélistes — ne comprendront ce que cela peut avoir d’ineffablement intime. L'encombrement! Je n’ai pas dit le désordre! Savoir où sont les choses, mais qu’elles gîtent en des endroits compliqués !
Clarisse — chère petite Clarisse! — sait conserver un juste milieu entre l’odieux ranscement et le fouillis mal commode, entretenir le doux encombrement familier où j'aime vivre. Je la garderais rien que pour cela, la chère petite ! Si blonde |
L'atelier de Franz est encombré.
Si nous commencions par un bout, selon l'excellente méthode préconisée parle cadet de Joseph de Maistre, nous serions bien
vite émerveillés des hétéroclismes qui s’ho=
mogénisent (Maugis à raison : « belle
langue, la langue française! ») sur les murs
et entre eux. À partir de la porte à gauche:
Une petite table de laqué blanc supportant un brûle-parfum japonais rempli de crayons de pastel et de cartouches de revolver ; sur la même table un poignard florentin, un petit Larousse — le grand est vendu — quelques fascicules (fâcheuse désinence) d'une revue belge, le Songe esthétique, où des polygraphes de tout sexe, même du troisième, donnent de brillantes espérances depuis plusieurs lustres.
Continuons l'inventaire : une loupe, un flacon de pilules d’éther, un peu de musique composée par le comte de Montesquiou sur des vers de Léon Delafosse, deux cigares à trois sous (total : six sous), un cigare à soixante-quinze centimes (total : vinet etun sous), un décime percé pour porter la veine,
une paire de jarretières satin rouge et jaune
106 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES (souvenir d’une Espagnole, peut-être ?
Ollé !) un grelot de bicyclette, une fiole d'huile de pied-de-bœuf, une boîte de Salts, un canif, un fragment de porphyre bleu...
J'en passe. — Au-dessus, au mur, épinglés, trois programmes du Théâtre del’ Ame. (Ces programmes! je défie n'importe quels déchiffreurs de rébus, même les types du Café de l'Univers, au Mans, de deviner ce qu'ils représentent.) Une affiche de Beardsley, entre quatre punaises. Une litho de Fcrain dans un cadre en platane, un Tanagra sur un socle en bois vert, un « Moréas » de Cazals dans un cadre en sapin verni, hautain et monoclé, un « Maugis » de Léardre, noyé dans un sherry-cobbler, l'air damné.
— Item, plus haut : une chasuble à fleurs rouges ; plus haut encore : un hibou qui
répondait au nom d'Ubu avant d'être em-
paillé ; plus bas, sous la table: une pile de
QUI CONTIENT LA PSYCHOLOGIE 107 revues polychromes, un masque d'escrime, et trois oranges.
Peu de maquettes pour lé moment: le masque de Lug-Alian, directeur du Théâtre de l’'Ame, le buste de Suzanne Gazon, et cet admirable Sourire.
Deux ‘eunes gens qui sourient : ils sortent à mi-corps du bloc de marbre demeuré fruste, appuyés épaule contre épaule; elle penche un peu la tête en arrière et leurs lèvres sont tout près et leurs mains s’étreignent.
Elle est très jeune, la gorge frêle, les épaules graciles, délicieusement ; on devine avec quelle suavité s’effile la ligne interrompue de la hanche; sa figure longue, mince, s’ovalise encore sous les bandeaux de cheveux lourds; elle sourit, en grâce et en charme, d’un seul sourire pâmé de la
pointe de ses seins à ses paupières mi-closes
108 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES et elle se tend tout entière, elle-même, dans son sourire. |
Il est jeune ; le sourire qui détend ses traits devient sérieux devant le regard de l'Aïmée; mais il sourit parce qu’il a confiance, il sourit à Demain comme elle sourit à Aujourd'hui.
Ils sont bien, n'est-ce pas, tous deux, l'humanité jeune de ceux qui s'aiment ? Ils sont bien... Penchez-vous et regardez mieux.
tegardez leurs deux sourires : elle qui sourit presque à elle-même, lui qui sourit presque à: un rêve. Regardez leurs deux sourires!
Ils ne sourient pas ensemble !
Non, non! Les yeux de l’un ne se mirent pas aux yeux de l’autre. [regarde plus loin
qu’elle dans sa propre pensée. Et elle, par-
dessus l’épaule de l'Ami, c’est dans un mi-
QUI CONTIENT LA PSYCHOLOGIE 109 roir qu'elle se sourit à elle-même. Pourtant leurs mains s’étreignent, leurs lèvres se joindroné tout à l'heure!
Ils sont bien, n'est-ce pas, tous deux, l'humanité de ceux qui font semblant de s'aimer |
Plus loin, un masque de Lug-Allan, ri-
caneur et dur. Le visage glabre se plisse
de volonté ironique et un sourire impie de mauvais prêtre ne parvient pas à effacer ce que les traits purs signifient de noblesse intellectuelle et hardie. Ce sourire de souffrance et de mépris n'est-il pas le même sourire d’adolescent que les années de désespérance sont venues creuser? Il a regardé plus loin qu’Elle — toujours — vers quelque idéal qu'il n’étreignait pas en Elle, qu'Elle ne voulait pas réaliser, menteuse, incapable et charmante. (Elle. toutes...) Dans la recherche vaine, son sourire s’est
durci; trop fier pour sangloter, il ricane.
Au fond de l’atelier, un buste gracieux et
paré; de la jeune fille devenue femme à
présent ce sourire, qui fut au moins d’une
naïveté sincère, s’est stéréotypé, figeant
les lèvres en une coquetterie lamentable.
On sent qu’elle n'aime pas ; elle sourit, dé-
couvrant ses dents jolies pour qu'on les voie, non pour qu’on les baise. Sa fonction est de sourire, et sa bouche machinalement entr'ouverte agace jusqu'à l’énervement, jusqu’à la nausée, jusqu’au crime. La tuer | La tuer ! tuer cet odieux sourire !
Franz! mon ami Franz! comme ils hantent ces sourires, et comme ils te désolent!
C'est eux, depuis dix ans que je te connais et que je t'aime, c’est eux qui ont ainsi, à leur triste ressemblance, crispé d’amer-
fume ton sourire à toi, si gai jadis. Mon
QUI CONTIENT LA PSYCHOLOGIE 111 pauvre vieux sincère, toi aussi, tu aurais voulu réfugier ton âme meurtrie au port d’une tendresse grave et profonde ; tu l’as rêvé, toi aussi, l’éternelarticlerecomman dé, l'Idéal tout soie, ne passant pas au blanchissage, et ç'a été comme des pommes ; tu en as eu du talent en plus, avec du bonheur en moins.
Tu as trempé tes lèvres dans un tas de verres remplis de liqueurs aux noms jolis ou drôles, aux teintes chatoyantes, et toutes avaient un goût atroce. Tu ne te résignais pas, tu recommençais l'épreuve, et toujours c'était trop fade, ou trop amer, cela écœnrait ou faisait tousser, cela sentait le sucre, ou le pétrole, ou le sang. Si ardente était ta soif que tu les buvais quand même, ces « breuvages exécrés! » Ce que ton âme a eu Souvent mal aux cheveux, ah!
Et nous aussi, mon pauvre vieux. Nous
tous. Que veux-tu ! Tiens, Maugis. Bon garçon, à son aise, pas l'ombre de génie, un peu de talent, donc tout ce qu'il faut pour être heureux. Il s’est mis à boire, sans mé
taphore, lui, à boire effroyablement ; il dé-
clare que, sur cette terre, les divers alcools
valent seuls la peine d’être désirés par un homme vraiment intelligent. Te souvienstu, il y a deux ans, de ses folles et invraisemblables amours ? (!!1) Il prenait des airs penchés, il roucoulait, et nous nous tordions — bons camaros — lorsqu'il était parti.
Aujourd'hui il a supprimé l'emploi de l'article, il est affligé d’un fâcheux tremblement au réveil, il sent une boule de coton sous son talon gauche, il est aspirant-gaga.…
Et les autres, et moi-même, qu'y faire?
Sourire.
Se hâter de sourire (on la trouve déjà
dans Beaumarchais, cette recette-là); en-
core sourire, du sourire qui vous sorlagera
le mieux. Elire quelque part, à condition
d'en changer quelquefois, de petites for-
mules pessimo-optimistes ou optimo-pessi-
mistes, bien sages. Quelle sagesse ? N’importe laquelle ; on n’a que l'embarras du choix. Veux-tu un vers de Rollinat : « Vis!
pour le seul bonheur de vivre. »
(Si l’on m'avait dit qu’un vers de Rollinat pouvait servir à quelque chose, par exemple !)
Mais, je parle et je moralise, comme si Franz était là. (Il devrait bien y être, au fait, depuis plus d'une heure que je l’attends!) On débite ces « conseils aux âmes affaiblies » si à son aise, lorsque c’est l’autre qui est embêté!
Pauvre Franz ! Je vais être plein d’émo-
tion, je ne le Llaguerai pas, je me laisserai
convaincre que son cas est unique, je.
… Etcependant, c'est plutôtjoyeux quand
on y pense! Son aventure est si classique,
si pure ! rien n'y manque. J'aurais pu lui raconter d'avance tous ces petits événements, lui prédire toutes les bêtises qu'il vient de commettre, j'aurais pu jouer l'ami extra-lucide, voici trois semaines, lorsqu'il est venu, glorieux eb vanné, pérorer chez moi sur la magnificence du sacrifice accompli.… J' t'en ficherai, moi, des Ysoldes!|
Donc, Franz devint lAMANT, le seul amant d'Ysolde. Il faut toujours se montrer équitable, même envers les femmes; rendons pleinement justice à cette fille éton nante : Ysolde se conduisit très bien.
Elle congédia le jeune Vainpur, qui n'était d’ailleurs plus présentable ; il déliquesçait, cet enfant. Quant aux nommés Ferascenn et Frankfurtammain, ils ne tiraient pas à conséquence, ils ne tiraient même rien du tout, et ce n’est pas vous,
n'est-ce pas, qui auriez payé les toilettes
plutôt voyantes — dont, derrière elle... — ni Franz non plus, bien sûr; Ysolde les conserva donc, ainsi que ie croupier du Club Anglais ; Sotaukrack aussi, une tois par semaine, mais pour des raisons purement ésotériques.
Et Arsenn Dubois aussi, mais parce qu'il achevait un portrait d'elle, et avait encore le cadre à pointiller; et aussi la comtesse ZLichine, mais une amie ça ne compte pas.
Donc, Franz fut le seul amant d’Ysolde.
On les vit ensemble.
Ilssortirentensemble(onse retournait sur
leur passage). [ls déjeunèrent ensemble. Ils dinèrent ensemble. [ls bocxèrent ensemble.
Ils soupèrent ensemble. Ils firent bien d’autres chosesensemble, quel’'on ne vitpas.
Bientôt je fus présenté à Ysolde.
Il faut toujours se montrer équitable,
même envers les femmes ; rendons pleine-
ment justice à cette fille étonnante : Ysolde fut parfaitement odieuse.
Maugis et moi l’exécrâmes tout de suite, et tout de suite elle nous le rendit. Au début, l’ambitieuse cocasserie de sa conversation nous amusa. Le jour où, rivecauchant chez Lapérouse, elle demanda vingt-cinq timbres de quinze centimes : « parce que, tu comprends, Francisque Sarcey est parti à la campagne, à Nanterre ; alors ma provision est épuisée », nous nous roulâmes, et Maugis hasarda : « Je croyais que c’était pour gommer une absinthe. » Le jour où, devant les garçons de l'Echo de Paris, démesurément baba, elle me déclara :
« Vous, Smiley, vous êtes un vil mercenaire de lettres, moi je suis inutile et belle », nous nous gondolâmes.
Mais on se lasse des meilleures choses,
ré #e
tisa l'opposition. Depuis les hors-d’œuvre jusqu’au café il la harcela : « Garçon, deux Yseult sur le plat, et des petits pois au l'art! » Elle pinçait les lèvres, gonflée de mépris pour ce «genre d'esprit ». Et la scie continuait à grincer. Il la complimentait sur le choix de ses toilettes, sur les plumes de son chapeau, sur la teinte du carmin dont elle s’avivait les lèvres. « Garçon, une Ysolde fritel » Il la félicitait de son goût si éclairé en art, l’entrainait aux pires anachronismes, aux psittacismesles plus extravagants. [l me soufflait à l'oreille : « Lui ferai citer du Baudelaire, j te parie! » Et ça ne ratait pas. « Du Mallarmé! » Et elle
marchait, déclamant à contre-rythme, r rth- ; , sTY
miquement.… Alors il adaptait des airs
connus aux vers qu’elle avait cités, fredonnant par exemple: « Sois sage, Ô ma dou-
leur, Tararaboum di hay », et elle pinçait
QUI CONTIENT LA PSYCHOLOGIE 119 encore les lèvres. Ou bien il prononçait :
« Dans cette belle lettre du Dante à Richelieu sur l'Esprit Nouveau... » Elle acquiesçait. Je me souviens qu'une fois, on parlait du jeu classique et de Talma; elle déclara :
« Moi, je l'ai vue jouer, Talma, seulement elle était beaucoup moins jolie qu’on ne le dit. » Avec qui pouvait-elle bien confondre, doux Jésus! Un soir, à Calisaya, Maugis me poussa le coude : « Ysolde, » susurra-t-il, « v’s avez souvent pensées curieuses, très personnelles ; devriez les fixer surle papier : dommage qu’ ça soit perdu. Garçon, de quoi écrire. » Ysolde ne se fit pas prier, et, très sérieuse, calligraphia : Je préfère les fleurs aux gens; elles sentent meilleur et demandent moins d'entretien! — Maucgis conserve précieusement l’autographe…
Quand Ysolde sentit que le monocle de
Maugis se fichait d'elle à n’en pas douter,
ellele prit en haine. Elle ne lui lança pas son assiette à la tête et ne lui donna pas de coups de pied sous la table, mais ce fut tout juste. Elle le révolvérisa de regards assassins.
Franzn'intervenait jamais, ne disait rien :
il était trop fatigué! Ysolde le tenait par la peau.
On a déjà dit trois mille fois que ces liaisons-là sont les plus tenaces. Je le répète une trois mille et unième.
Rue de Rivoli, à la hauteur de l'Hôtel de
Ville, j'ai vu jadis un magasin de cordon-
nerie dont l'enseigne, enluminée à tour de bras, représente un terrible lion, terrible, terrible, mâchouillant une botte à l'écuyère; au-dessous, cette légende : « Déchire-la si tu peux, mais je te défie de la découdre ! »
Il y a aussi, à la quatrième page des ga-
zettes, d'engageantes réclames en faveur de
je ne sais quelle Seccotine, qui « colle même le fer ». Autant de symroles: méditez dessus.
La peau!
Elle vous tient malgré tout, malgré les ridicules, les rosseries, les colères. — Le bel amour, çà Se fait rare aujourd’hui, ça coûte des prix fous; mais la peau, le quelque chose qui... (Musique de Massenet). vous comprenez bien, suffit amplement aux relations sociales, et nous rive.
Tenez, Maugis, pendant un mois, — parce qu'un soir, par curiosité bête, il avait pénétré dans une arrière-baraque de la foire de Neuilly — pendant un mois, il ne put réussir à lâcher une femme à barbe! Ses amis en pleuraient. Heureusement, sa manie tourna à l’aigu, il voulut épouser le:
monstre, et, pour le présenter d’abord à sa
famille, l'envoya chez le barbier. Ah! ca
MAÎTRESSE D'ESTHÈTES aina pas! A peine débarbée, la donzelle cessa immédiatement de lui plaire, et il fila, tel le dard. Elle lui demanda cent louis de dommages-intérêts... N'empêche que sielle ne s'était pas fait raser, il serait encore à passer la main dans la barbe de sa femme.
(Cette histoire est tout à fait inauthentique, d’ailleurs; il faudra même que je la
raconte à Maupgis.)
Oui, Franz était dans la nasse, en plein,
Au début, il nous expliqua très gentiment que ce n'était qu’un caprice (frisement de moustache), que cela ne durerait pas, que sa Voluplé serait terminée bientôt, et qu'alors (refrisement de moustache)...
Même, il blagua Ysolde et nous jeta en pàture une hottée de révélations délirantes.
« Est-ce qu’elle ne s'était pas imaginé
l'autre jour de... etc. » Puis ses explica-
tions, petit à petit, s'empâtèrent, ses protestations contrenos : « Mon vieux, méfetoi! » s’amollirent. Dès lors, Maucis poussa les hostilités avec une âpre vigueur. Franz eut d’attendrissants : « C’est vrai, mais qu'est-ce que tu veux? » et des : « Tu exasères » à fendre toute âme moins alcoolique que celle de Maugis; ses silences gros d’aveux demandaient grâce ; jesentais mon cœur s’en aller tendrement, en petits éclats, mais Maugis reprenait : « Verrasce que j'te dis! Aurai fait tout c’ que j'aurai pu pour t'en empêcher! »
Franz faisait peine à voir : il se marbrait : sa moustache, demeurée conquérante, avait l'air de se payer sa tête, et pour pas cher encore. Autour de son amaigris, ement vestons et pantalons flottaient, clapotaient comme des drapeaux en berne ; l'œil luisait,
fiévreux. Evidemment, il marchait à fond
« Désolant », me confiait Maucis. « J’con-
naissais agent-voyer norvégien, devenu gâteux comme ça en deux mois. Joli garçon, un bel œil bleu. Deux beaux yeux bleus même. Désolant. Sur les boulets, c”’ pauv’ Franz! »
Moralement, c'était plus lamentable encore. Nous pûmes suivre, non sans prendre quelque intérêt à cette déchéance psychophysiologique, les phases régulières de la fameuse lutte des passions. Franz eut des façons particulièrement suggestives de poser son couteau sur la tabie lorsque Maucis acculait Ysolde aux dernières limites du grotesque ; l'explosion allait-elle enfin... ? Non. « J’commence à désespérer »
avouait Maugis; « aurait déjà dû lâcher Ysolde ou me flanquer des gifles. La ficherais bien à l’eau sa Sphynge, mais pas pos-
sible, rapport aux flics. » (J’apprécie beau-
QUI CONTIENT LA PSYCHOLOGIE 125 couples principes moraux de Maugis.) Cela ne pouvait durer indéfiniment. La situation était tendue, et quand une situation est tendue.
Un jour, à déjeuner, Ysolde s’était fait remplacer par un petit bleu : « Impossible venir, Maman malade. Baïisers. » Franz, crispé, rageait sans démuseler; les œufs à la coque furent trop cuits; Franz repoussa son assiette brusquement et regarda Maugis; Maugis laissa choir son monocle.
Evidemment, l’heureux amant d'Ysolde attendait une observation pour... Maugis se méfia : « T'as iu, Jimmy, curieux article Séverine sur Charité nécessaire? Paraît qu des gosselines ont des engelures l'hiver. Déplorable. » Fumé! Franz était ras de prétexte, comme ils s'expriment à VX. Eh bien, il s’en passerait, voilà tout!
Il boxa la table : « Et puis moi, jen ai
assez... » Mauois replaca son monocle. « Oui, j'en ai assez. Si ça m'amuse, ça ne regarde que moil Puisqu’elle me plait, nom de. (Il sacra.) je ne sais fichtre pas pourquoi je m'en priverais! Quant à ceux qui ne seront pas contents... » Le monocle de Mauois retomba. Silence.
Je considérais la salière; très curieux une salière ; c’est en verre à côtes et il y a une poudre blanche dedans.
Franz vociféra de nouveau : « Je ne sais
pas pourquoi je... » Maugis risqua un sou-
rire aimable : « Veux-tu que j” te l’ dise?
— Quoi ?
Pourquoi tu.
J'en ai assez, tu sais...
T'en as même trop.
— Ah! je t'en prie, mon cher, ne pas spirituel!
— Peux pas faire autrement.
— Parce que, tu sais, il y a des limites.
— Mac-Laurin, passim.
Ça ne pouvait pas se prolonger très, très longtemps, ce dialogue. Franz prit son chapeau et sortit. La porte, v'lant Maugis conclut : « Avec tout ça il nous laisse ses œufs à la coque à régler...!»
Ce fut ainsi que la situation se détendit.
Franz nous évita. On le vitau vernissage escortant, jaunâtre et ratatiné, une Ysolde verte et rose (pistache et framboise) ; il se défila derrière des socles. On le vit, bouffi et livide, à la première de Gueule d'empeigne, la remarquable « tranche de vie »
du jeune Isaac Mayerth, exhibant une Ysolde rouge et jaune (fraise et calé); il se défila derrière les fauteuils d’orchestre. On le vit à l'ouverture du salon du « Graal d'Or », inconsistant et cireux, cornaquant une
Ysolde crème et blanc (vanille et citron); il
se défila derrière le ventre du Commandeur
Ponce de Normandie. Maugis m'écrivit
# qu’il l’avait rencontré sur les quais en train
de marchander un : Nouveau traité pratique de l'éducation des diverses espèces de lapins, manière de les élever et de les nourrir, de les faire produire, de traiter leurs maladies; castration des mâles, eic.; moyen de se faire un revenu de 2,000 francs avec 50 lapines, par Sagouin.
In-12, Conneau, éditeur 214, rue de l'Ange d'Or, Chartres, 1857. « On ne saurait indiquer avec trop de soin les bons ouvrages », ajoutait Maugis. Moi, j'affirmai avoir aperçu Franz chez un potard, en train de solder plusieurs fioles d’'Elixir de Jouvence ultrareconstituant. C’était faux comme le chant de mon ex-Odette, entre nous.
Pendant trois semaines on ne le vit
plus.
Et ce matin, à midi, au réveil, j'ai reçu la dépêche affolée, la classique dépêche affolée : « Viens. Ai conseil à te de-
mander... »
Et je suis venu. Il y a deux heures que
je l’attends. « Ai conseil à te demander, »
Il doit être bien bas, le pauvre garçon !