CHAPITRE CINQUIÈME
Franz entra, affectueux et flou, les yeux bordés de jambon maigre, pâlôt, les mains tendues :
— Tu as reçu ma dépêche, mon Jimmy?
(Naturellement je l'avais reçue, puisque j'étais là.) Et il s’assit tout de suite, ajou-
tant d’une voix attendrie, trop attendrie:
— Tu es bien gentil d’être venu.
(Dans quel état il était, bon Dieuf Pas possible ! On me l'avait enterré, et dans de la terre humide encore ! Il avait figuré à la Morgue ! Ces pommettes! Ces mains! Oh là, là, là! Leregarder ou ne pas le regarder? Problème... Si je le regarde, il va croire que je le détaille, et alors. Si je ne le regarde pas, il va croire que je n’ose pas le regarder, de peur qu’il ne s’aperçoive que je le regarde, et alors... Une analogue indécision me vrille lorsque je vais voir, aux fins de mois, un cousin, riche mais eczémateux, qui à l'air d’une praline rose, et, comme je déteste taper les gens sans les regarder en face, ça me gêne affreusement.)
— Tu me trouves changé, hein ?
(Et cette voix sans timbre |! Mon gest
pour être évasif, s’évase.)
— Si, je sais bien. Ah! je suis Cans un fichu état, mon pauvre Jimmy! Je suis en train de crever, tout simplement. Je ne tiens plus debout. J’ai mal dans le dos. J’ai mal à la tête. J’ai les genoux tout mous. Il me semble de temps en temps que des gouttes d’eau glacée me tombent sur les mains. C’est drôle, hein ?
(Non, pas drôle du tout. Il se recroqueville sur le divan, si exigu, si amoindri, qu'il a l’air de vouloir couler entre les coussins. Il est tout en angles, en angles aigus, pauvre vieux!)
— C'est pour cela que je me suis décidé à t'envoyer une dépêche. Tues bien gentil être venu, bien gentil.
— Comment donc! Mais il ne faut pas t’exagérer ton état, Franz, ça ne scra rien.
Tu es fatigué; eh bien, mon Dieu, voilà,
tu es fatigué. Cela arrive à tout le monde,
134 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES à toutes les personnes qui se fatisuent, heu... Quand on est fatigué, c’est tout simple ; on se repose. Iln'y à qu'à se reposer... Quand tu te seras reposé.… Quand tu ne seras plus fatigué, heu...
Pendant que je bafouille ces apophtesmes pâteux, je réfléchis : qu'est-ce que je vais faire de lui? Le laisser se vanner au
bénéfice de la jeune Ysold
Ysolde? Jamais de la vie! J’entends arrêter les frais, en
dehors même de toute considération d’a-
mitié, pour des raisons économiques, par
horreur du gaspillage. L’envoyer à la campagne? Oui... mais partirait-il? Il consentirait et, ce soir, la paroissienne viendrait le relancer, tout serait à recommencer, les choses iraient de mal en pis,
et, dame, il n’y avait plus beaucoup de
Fallait être à la hauteur des circonss
tances. Je me levai; elles me venaient sous le bras les circonstances ; j'en conclus qu'il ne falfait pas me rasseoir.
— Ecoute-moi, mon vieux Franz, tu sais si j'ai de l'affection pour toi. Eh bien, il n’y a pas à hésiter, il faut partir tout de suite; tu as une vieille tante à Niort (Deux- Sèvres), vas-y; restes-y; soilgne-t-y; repose-t-y, guéris-t-y; et ne compromets pas ton avenir d'homme et d’artiste par des.
par des... par des.
(Comment sortir de ma phrase? « Avenir d'homme et d'artiste » sonnait bien pourtant ; » par des... des... » bah! le coup de l'attendrissement :)
— Franz! mon cher Franz! notre vieille amitié! Va-t’-en chez ta tante !…
(Que les valeurs sont difficiles à conserver! Je me suis trop attendri, si bien que Franz taffe :)
— Alors, Jimmy, tu crois que je suis si malade que ça?
— Mais non! mais non! tu es fatigué; tu as les nerfs surexcités ; ce n’est pas de la maladie, c’est de la neurasthénie.… Reposetoi, que diable!
— Ainsi, tu me conseilles d'aller chez ma vieille tante?
— Mais je ne fais que ça.
— J'irais bien, mais elle ne peut pas quitter sa mère...
— Elle a encore sa mère, ta vieille tante?
— Pas elle, Ysolde. Je crois que je ferais mieux de rester à Paris, quitte à la voir moins souvent et.
(Non! Quand on pense que voilà un garçon plein de talent, intelligent, charmant,
gai, sceptique à ses heures... Et il s’ima-
gine!... Ce que c’est que de nous!)
— Ah çà, est-ce que tu te fiches de moi?
ou est-ce que tu deviens idiot? Comment!
tu es vanné, c'est Ysolde qui te vanne, et tu as la prétention de l’espacer? Je ne suppose pourtant pas que tu en sois encore à croire à la force de la volonté? File! Estceune citation quetu veux: « Il n'ya qu'une seule victoire en amour, c’est !à fuite. »
(Napotéon, Bulletin de la Grande Armée.) File! Si tu restes, tu es chocolat!
— Je ne pourrai pas, comme ça, si brusquement. J'en ai pris l'habitude.
— Tu peux le dire, maiheureux!.…
— Tu vas me dire que c'est stupide.
— Un peu! Pour cette rosse de.
— Jele sais mieux que toi, qu’elle est rosse ; ah! si tusavais.. mais je ne pourrai jamais.
(Il ne pourrait jamais! Paquet, val Dire
que je serai peut-être comme ça dimanchel (A
Et pour quoi? Pour vingt minutes de bon« heur par Jour en moyenne, mettons une demi-heure; depuis six semaines, ça fait dans les vingt et une heures en tout, et encore, faudrait défalquer... Je vous demande un peu! Dès qu'on y pense pour le compte d’un autre, on s’effare à l’ineptie de ces fichaises. Et quand il s’agit de soi, on trouve tout naturel de repiquer! O Faiblesse humaine! Falso queritur de natura sua genus humanum.….. Malheur! Mais ce n’est pas le moment de lâcher du latin; faut qu'il parte!)
— Franz, il y a un train à 4 heures 17.
Tu as le temps. Fais ta malle, mets ton chapeau et viens.
— Mais.
— Il n'y a pas de « mais », viens! Si tu
ne pars pas, je te fous mon billet — pour
remplacer celui du chemin de fer — que je
LE CHANT DU DÉPART 139 lâche tout, que je m'en vais, et que je ne mets plus les pieds ici.
— Si je t’expliquais…
— Tu m'expliqueras cela en route.
— Mais, Ysolde.
— Oui, je sais, tu en as l'habitude; ben tu t’en déshabitueras, voilà tout. Tu seras étonné dans trois ou quatre jours de te passer d’elle si facilement.
— J'aurais voulu lui dire.
— Tu lui écriras..… Fais ta malle.
— Mais je lui avais dit de venir me prendre ce soir pour diner.
— C'était une fameuse idée! Je reviendrai après t'avoir fourré dans le train, et je l'attendrai ici.
— Alors tu lui diras...
— Je lui dirai tout ce qu’il faut. Fais ta malle. Je vais t'aider.
D'ahurissement, il se résignait.
Combien de temps croyez-vous qu’exige le remplissage d'une malle? Vous dites?
Nous avons mis beaucoup moins de temps encore!
On jette des objets dedans. Il reste des
vides. On tente d'y introduire d’autres ob-
jets qui n’entrent pas ou qui entrent trop,
puis d’autres, jusqu’au minimum de ballottage. On cale avec des paires de chaussettes, procédé empirique, mais commode.
D'ailleurs on ne procède pas autrement pour constituer les ministères.
— Là! Pousse! Ça ne ferme pas, naturellement. Assieds-toi dessus. Pousse! Oufl Crac! Ça y est! Ton chapeau. Ton macfarlane. Madame Granger, vite, un fiacre ! M. Brotteaux part en voyage.
— Il part à Saint-Pétersbourg?
— Non, pour Niort; dépêchez-vousl
— Monsieur à raison. L’air de la cam-
LE CHANT DU DÉPART 144 pagne lui fera du bien. Elle est tellement mieux salubre, el monsieur est si papier
mâché!
— Vite, un fiacre!
— Vraiment, Jimmy, tu ne crois pas que je devrais...
— Mais non! Puisque je reviendrai lui | parler toutà l'heure, pour tout lui expliquer. | — Tu lui diras.
— Oui, je lui dirai que ta tante est mou-
rante, que c’est une seconde mère pour toi,
qu’elle t'a élevé au biberon, avec du lait | concentré stérilisé et du Racahout des | Arabes...
— Des Arabes?
— Oui, ne cherche pas à comprendre, — Fais attention qu'elle ne brise rien.
— Tu dis?
— Oui. Elle est un peu brusque. Ce
malin elle a...
— Ah nçn! J'aurai l'œil... Voilà le sapin!
numéro 564... Cinq et six onze, et quatre
quinze; c'est divisible par trois, y a du bon; le cheval est pie, signe d'argent. Al right! Bonsoir, madame Granger.
— Bonsoir monsieur ; bon voyase, monsieur Brotteaux. Lt revenez bien forci et bien engraissé, comme mon fils Prosper.
Si vous le voyiez, il est rouge comme un-nhomard.
— Cocher, gare Montparnasse, et vivement ; nous sommes en retard.
— Boulot (1)!
Nous n’accrochâmes que trois fois en route.
— Est-ce que tu crois? me dit Franz.
— Oui, oui, je m'en charge; ne t'inquiète pas, je m'en charrrrrréel
(1) C’est ainsi que les cochers parisiens ont décidé de prononcer « Pull uh »
Franz trottine derrière moi aans la g'are.
Je porte sa valise.
— Mais, Jimmy...
— Oui, oui, quatre heures dix : nous n'avons plus que sept minutes, juste le | temps; patinons-nous! Monsieur l'employé, | s’il vous plaît.
| — Adressez-vous au fond.
| — Ah bien! Monsieur l'employé, le train j pour Niort, siou plaît ?
— Ça ne me regarde pas. Porte à drrike,
— Pour Niort — s. v. p?
144 MAÎTRESSE D’ESTIIÈTES
— À gauche, guichet 67 A.
— Train de quatre heures dix-sept pour Niort?
— Il n'y en a plus. C’est le service d'été maintenant. Trois heures cinquante-sept.
— Et le suivant?
— Cinq heures quarante-huit. Il y a des affiches, c’est pour qu’on les regarde.
— Cinq heures quarante-huit, nom de...
— Tu vois, Jim, je peux attendre à demain.
— La peau! C’est une heure et demie à passer ici, voilà tout. Donne-moi un louis,
que ;e prenne ton billet.
— Mais je vais la gêner beaucoup, ma
tante. Il vaudrait mieux...
— Zutt Une première pour Niort, combien ?
— Dix-neuf quatre-vingt-quinze.
— Tiens, il te reste rn sou pour faire le
LE CHANT DU DÉPART (45 jeune homme. Elle sera enchantée, ta tante : tu mangeras ses confitures. Nous allons lui télégraphier.
Ouf! Il est sur le quai. Une fois qu’on est sur le quai, cela devient tout facile de partir.
J'apprécie les gares, locaux délicieux, où lesgenss’affirmentsincèrementgrotesques.
Non seulement on les y surprend en train (sans calembour) d'exécuter des actes qu’ils n'ont point accoutumé de faire tous les jours — et c’est grave ! — mais encore ils sont pressés pour accomplir ces choses insolites, si pressés, qu'ils en deviennent héroïques !
Joie de contempler leurs pléthoriques valises, et les desquammations des sacs de molesquine! Et le poulet froid dans un journal! Et la bouteille qui, s’ennuyant
dans la poche du pardessus, sort un goulot
146 MAÎTRESSE D’ESTIIÈTES
curieux, se penche trop, tombe et s'écrase parmi l’universelle désolation! Evohé! Voici les familles Perrichon qui transpirent ; les voix des femmes surissent. Suivis de générations en flûtes de Pan, les pères s’apoplectisent d'importance. Maman a giflé Toto qui hurle. « Braille, ça m'est égal; comme ça, on ne montera pas dans notre compartiment. Françoise, n'oubliez pas que nous changeons sept fois de train! » Un gros curé sanguin achète l'Autorité — toujours.
Un svelte officier de cavalerie, nez remon-
tant aux croisades, allume une cigarette —
toujours. On enregistre des bicyclettes dont
les employés tâtent les pneus avec des mines connaisseuses et méprisantes de ménagères dépréciant la volaille qu’elles convoitent. Et plus haut, joyeusement gueulards, les chromos de M. Hugo d’Alési
groupent quelques mules aux pieds légers
LE CHANT DU DÉPART 147 dans des montagnes évidemment thermales, installent sur les routes auverpines de grands bœufs blancs tachés de ce que vous savez, et, sous d’obligeants clairs de lune, agenouillent des Bretons échappés du Pardon de Ploërmel aux seuils d’églises dont le roman-gothique tire sur la Renaissance.
«Ne voyagez jamais sans les coupons économiques ! » C'est à vomir.
Franz et moi nous sommes échoués le long du quai, sur un banc vert de cette hospitalière maison Allez. Les trains poussent des cris stupides : on devrait le leur défendre. Les employés ont des redingotes trop courtes, c’est positif. Un Anglais à carreaux et un gendarme en gants blancs se font pendant.
— Tu dois me trouver bien ridicule, implore Franz.
— Mais non, mais non. Qu'est-ce que tu
veux ! (Philosophons, j'ai le temps.) Il faut nous résigner à être les petits joujoux d'une Providence opportuniste et facétieuse. Seus lement lorsque nous nous détraquons, nous devons procéder nous-mêmes aux raccommodages, pour que la première occasion nous retrouve prêts à de nouvelles sottises,
selon les impénétrables desseins de ce Dé-
miurge farceur. Aujourd’hui, c’esttoi quit’en
vas en réparation; c’est peut-être moi qui m'ébattrai parmi des sottises, demain.
__ Aht c'est notre faute, Jimmy. Nous ne vivons pas comme il faut vivre...
+ Lu croist
— Nous vivons au jour le jour...
(Ah çà! comment voudrait-il donc que l’on vécûl |)
— Alors nous ne nous apercevons pas que demain dépend d'hier, et qu'après-
demain dépendra d'aujourd'hui...
LE CHANT DU DÉPART 149 — (Bien! Bien!)
— .… Les crises se préparent sourdement, et lorsqu'elles éclatent nous nous trouvons sans force et sans courage.
— (Oh mais! il m’embête à me réciter les leçons de morale de M. Marion, Armand Colin éditeur.) Dis donc, Franz, tu ne voudrais pas prendre quelque chose, avant ton départ ?
— Merci. Je dinerai à Chartres. La vie est courte et la jeunesse est plus courte que la vie.
(Le voilà parti! Marche, la route est belle.
Il n’y a rien comme un lâchage pour vous emplir de sentiments moraux. Moi, la première fois, j'avais dix-neut ans, c'était elle qui me planchait, eh bien, j'ai passé deux nuits à écrire un Examen du Devoir social, Paul Desjardins aggravé de la Palisse,
plutôt visqueux.)
150 MAÎTRESSE D’ESTHÈÊTES
— Peu à peu les caractères s’aveulissent et...
— Dis donc, Franz, tu me rapporteras ‘ de l’angélique.
— De l’angélique?
— Oui, de l’angélique de Niort (Deux- Sèvres).
— Ah! ces bâtons verts, filandreux?
Ysolde les aimait beaucoup. Un matin, chez moi, elle en a dévoré un kilo que ma tante m'avait envoyé...
— Sans boire?
— … c’est effrayant ce qu’elle mange de
bonbons. Elle est toujours à sucer quelque
chose.
— Parle-moi d’elle, va ; ça nous aidera à attendre le train de cinq heures quarante-
huit.
— Les premiersjours, quand j’ébauchais
LE CHANT DU DÉPART 151 ma Volupté, je t’assure bien que je ne me doutais pas que.
— Ah! tu ne te doutais pas que...
— Elle arrivait à neuf heures; nous travaillions jusqu'à onze. Au commencement, tu comprends, toutes les bêtises qu'elle disait, tous ses ridicules, toutes ses prétentions m’amusaient. Je la faisais marcher, elle allait, elle allait, on ne pouvait plusla suivre. Ah! ellem’ena raconté des histoires sur Sotaukrack, sur Mouront, sur Ferascenn, sur tout le monde... et sur son premier amant, un musicien allemand très riche, le baron von Buvard, un ami d’enfance de Wagner...
— Tu croyais tout ça, toi ?
— Ça dépendait des jours. En tous cas, je n'ai jamais vu une femme mentir comme
elle. Quand elle ne ment pas, elle ne pense pas.
— Tempérament de Tarascon, alors?
— Si tu veux; de romancier romantique,
plutôt.
— Ah oui, le même genre que le père Hugo ? vision décorative, faux vieux chêne et simili vieil étain
— C’est à peu près cela.
— Raconte tes séances, vieux, raconte.
— Je travaillais. Elle parlait. À onze heures, repos... quand je dis repos