TUMEURS SOLIDES
Sous la dénomination de tumeurs solides^ j'ai compris, outre celles dont la substance constituante est dure ou pulpeuse, les tumeurs à parois assez épaisses pour donner la sensation d'un corps solide, mais susceptibles néanmoins, parla nature de leur contenu, de présenter de la fluctuation. Ce sont du reste ces dernières que je vais examiner tout d'abord. J'étudierai donc successivement les kystes et les lipomes, puis les excroissances charnues ou épidermiques (végétations, cornes, polypes) et enfin les indurations plastiques, ainsi que les productions osseuses. Je réserve le cancer du pénis pour un chapitre spécial, à cause de l'importance de cette affection et de l'étendue que j'ai cru devoir donnera sa description.
KYSTES SEBACES.
Les tumeurs sébacées de la verge ne sont pas rares ; elles occupent le plus souvent le prépuce et peuvent acquérir la forme et le volume d'un petit œuf de poule. Au-dessous delà peau, on trouve un kyste formé dans le tissu cellulaire lâche, qui se trouve entre la peau et la muqueuse du prépuce; la matière contenue est solide et peut s'enlever en masse ; elle est recouverte par une couche blanche et grasse dont l'odeur rappelle celle de l'humeur sébacée que fournissent les follicules du gland. Au-dessous de cette couche, qui présente quelquefois une demi-ligne d'épaisseur, se trouve une matière jaune formant la totalité de la tumeur, assez friable pour pouvoir être rompue au moindre effort ; son intérieur offre une multitude de lames brillantes. M. Cruveilhier pense que ces kystes sébacés ont leur siège non dans un follicule sébacé
de la peau, mais dans un de ceux du feuillet mi-cutané, mimuqueux qui constitue la membrane interne du prépuce (I .
Ces tumeurs n*ont aucune espèce de gravité. Il suffit, dam l'immense majorité des cas, d'ouvrir le goulot du follicule hypertropliié, de le presser ensuite, pour faire sortir la matière contenue dans le kyste.
L'observation suivante donnera d'ailleurs une idée suffisante de la marche, du développement de ces kystes, ainsi que de la manière de les opérer.
Obs. XCIX. [\yste développé dans h tissu cellulaire sous-eutanê dt la verge (2). — X..., âgé de trente-neuf ans, entre dans le service de Jobert, à Snint^Louis, pour une tumeur qu'il porte au pénis. La maladie a débuté sans cause appréciable, il y a dix-huit mois. A cette époque, X.., remarqua sur le côté droit du pénis une petite grosseur qui gli^nit en tout sens, était indolore à la pression et ne s'accompagnait d'aucune modification notible du derme. Cette tumeur offrait de la dureté et lu certain degré de rénitence. Antécédents vénériens (chaude-pisse et chancres), sans accidents consécutifs.
La tumeur du pénis a fait dans Tespace de dix-huit mois des progrès rapides : elle a envahi dans presque toute sa longueur la moitié latérale droite de la verge. Elle est mobile, dure, en avant surtout ; elle est plus rénitente, plus élastique dans ses deux tiers postérieurs, qui présentent un renflement du volume d^un œuf de pigeon; on peut l'isoler du coi'ps caverneux dans toute son étendue; en arrière et dans un point seulement il y a quelque doute à cet égard. La peau est saine et sans adhérence avec la tumeur ; quelques veines sous-cutanées ont paru un peu plus dilatées que de coutume. L'érection n'est point douloureuse et se produit complètement; mais la tumeur devient alors très-dure, elle fait déjeter la verge de droite à gauche et s'oppose ainsi au coït autant par son volume que par la direction vicieuse qu'elle imprime au pénis. A un examen attentif, on crut percevoir de la fluctuation; mais elle n'était pas bien nette.
En présence d'une semblable tumeur, le seul pai'ti à prendre était l'opération ; Jobert y procéda de la façon suivante :
La peau étant fixée et tendue sur la tumeur, en arrière par Topérateur, à l'aide de sa main gauche, en avant par les doigts d'un aide, chargé en même temps de protéger le gland, une incision fut faite longitudinalement et parallèle à la tumeur, qu'elle dépassa un peu à ses
(l) Cruveilhier, Traité d*anatomie pathologique, t. III, p. 334. (i) A. Forget, Bulletin di thérapeutique, 1843, t, XXIV, p. Zi.
KYSTES SÉBACÉS. 817
deux extrémités. Les lèpres de C€tte incision furent disséquées dans une très-petite étendue, et une traction modérée sur chacune d'elles suffit pour mettre à découvert la tumeur. Le chirurgien en fit la dissection d'avant en arrière. En arrivant sur son renflement postérieur, le bistouri pénétra dans une cavité d'où s'écoula un jet de liquide séreux, un peu trouble et jaunâtre. L'opérateur acheva 8101*3 de fendre avec des ciseaux dans toute sa longueur la paroi du kyste qu'il venait de pénétrer, puis il en acheva promptemeut la dissection. L'enveloppe fibreuse du corps caverneux fut ainsi mise à nu ; son intégrité fut constatée aussi bien en arrière, où il existait quelques adhérences entre elle et la tumeur, que dans tout le reste de son étendue, où elle en était parfaitement distincte. Deux branches volumineuses de l'artère dorsale du pénis durent être fiées. Puis Jobert fit la réunion immédiate par cinq points de suture entortillée.
L'examen anatomique de la tumeur démontra l'existence d'un premier kyste fibreux dont les parois avaient plusieurs millimètres d'épaisseur. Lisse h sa surface interne, il était en rapport en dehors avec un tissu cellulaire lamelleux, dense, renfermant quelques granulations d'apparence et de consistance fibro-cartilagineuse. Ce kyste principal répondait au renflement postérieur de la tumeur. Il communiquait avec une cavité secondaire par une ouverture rétrécie en forme de goulot. (^e second kyste présentait les mêmes caractères physiques que le premier. Le tiers antérieur de la tumeur était constitué par le tissu cellulaire qui, eu se condensant, avait formé des bandes fibreuses terminées en avant, tout à fait à la base du gland, pai* un noyau d'induration blano jaunAtre.
Dans un cas communiqué, en 1868, par Fochier à la So* ciété des sciences médicales de Lyon et inséré dans le tome VIII (p. 144) des Mémoires de cette Société, un kyste sébacé du prépuce, développé depuis Tenfance, un peu au-dessous du frein du gland, avait atteint un diamètre de 4 centimètres et fut enlevé dans une excision du prépuce réclamée par un phimosis qu'avait provoqué une balanite. « A l'ouverture, écoulement d'un liquide séro-purulent mêlé d'une grande quantité de lambeaux membraneux, transparents ou opaques. D'autres membranes se trouvent dans la poche ; elles présentent une forme globulaire ef, irrégulièrement échancrées par places, ressemblent assez exactement à des poches hydatiques pour qu'on puisse s'y méprendre à première vue. Tous ces lambeaux ne sont constitués que par des cellules épidermi-
ques, en état plus ou moins avancé de dégénérescence grai?seuse ; c'est la couche la plus intime de la paroi qui s*est détachée en masse et à plusieurs reprises. U n'y avait pas de graisse libre dans le liquide et la cholestérine s'^y présentait exclusivement sous forme d'aiguilles prismatiques à base rhombe. L'iode et Tacide sulfurique ont montré que ces aiguilles étaient bien de la cholestérine. n
Je ne dirai rien des lipomes du pénis, parce qu'ils ne présentent généralement rien de bien particulier dans cette région, ainsi que cela résulte des quelques cas qui ont été publiés. Leur extirpation est des plus simples et n^ofiTre aucune espèce de gravité. Du reste, le lipome du pénis est très-rare.
VEGETATIONS DU GLAND £T DU PBjËPUCS.
Le gland et la face interne du prépuce présentent fréquemment des tumeurs plus ou moins saillantes qui ont pour caractère spécial d'offrir à leur surface libre une multitude de cônes blanchâtres, peu saillants, isolés, qui paraissent supportés par des tiges rouges, arrondies, placées perpendiculairement au-dessus du niveau de la peau, parallèlement l'une à Tautre, et réunies à leur base, tantôt sur une base l€U*ge, tantôt sur un pédicule.
Différents noms ont été donnés à cette maladie ; le pla5 commun est celui de végétations ; d'autrefois on les désigne sous les noms de choux-fleurs et de framboises.
Le volume des végétations est assez variable ; dans le pln9 grand nombre des cas, elles sont de la grosseur d'un grain de millet, d'un pois, d'une lentille, d'une noisette. Elles occupent quelquefois toute la circonférence de la couronne du gland et tout le prépuce ; dans certains cas, la partie postérieure de la couronne du gland est tellement chargée d'excroissances que le prépuce ne peut plus être ramené sur cette partie.
VËQÉTATtONS. III
Leur nombre est très- variable ; il y en aune, deux, quatre, et plus ; on en voit josqa'à quinze et vin^. Chez quelques individus, elles ne peuvent Être comptées ; dans ce cas, elles finissent toujours par se joindre et former une masse dans laquelle il est impossible de distinguer la base de chaque végétation.
Quant à leur forme, elles présentent une très-grande variété : tantôt à base large et tantôt pédiculées, elles sont aussi tour à tour rondes, pointues, enfin allongées, comme dans la figure 6.
Lorsqu'on examine la structure d'une végétation, on voit qu'elle est formée par des corps petits et longs, placés les uns à côté des autres. Chaque tige de volume égal n'est qu'accolée à sa voisine, et on peut l'en séparer jusqu'à ce qu'on soit arrivé au derme, où elle prend son origine, dans le corps papillaire. Une couche épidcrmiquc plus ou moins épaisse recouvre chaque tige végétante et semhl<; lui former uu couvercle blanc conique. La végétation est essentiellement constituée par une hypertrophie de l'enduit épidemiique des papilles du
8t0 TUMEURS ET LÉSIONS ORGAlilQUBS.
gland. Dans les couches les plus externes, les cellules ëpider miques sont beaucoup plus serrées et afTecient une forme plus allongée et plus étroite, ce qui, au premier aspect, leurdonne une apparence fibreuse. Les parties plus intérieures sontéplement composées de cellules épidermiques étroitement juxtaposées,mais qui sont rondes et qui montrent des granulations fines dans leur intérieur. Les cellules allongées des couches superficielles ont jusqu'à 0"",03 de longueur sur 0"",0l de largeur ; celles de Tintérieur ont, en moyenne, 0"",02 de diamètre, et leur noyau ne dépasse pas, en général, 0"",005 (î;.
Les végétations sont évidemment organisées. Les artères^ les veines qui servent à leur nutrition sont surtout bien remarquées lorsqu'on opère leur excision. Alors ces tumeurs perdent subitement leur couleur et une grande partie de leur volume par le dégorgement de ces vaisseaux, qui laissent échapper le sang qu'elles renferment. Il est vrai que si on les soumet à une macération prolongée dans Teau pure, toute la partie exubérante de la végétation, celle qui dépasse le niveau de la peau, se décolore bientôt rapidement et d'une manière complète, et se réduit presque entièrement en une pulpe blanchâtre, granuleuse, sans organisation apparente, semblable à Talbumine coagulée, et qu*on enlève avec facilité en grattant légèrement avec le manche du scalpel. Cette substance, desséchée ensuite, se racornit, devient d'un jaune terne, et répand une odeur de corne brûlée lorsqu'on la jette sur des charbons ardents. La portion de la peau, d'où la végétation prend naissance, présente un tant soit peu plus d'épaisseur que dans l'état ordinaire, et, de plus, ce qu'il faut noter, une tache rougeàtre, sillonnée par beaucoup de vaisseaux sanguins dont quelques-uns pénètrent dans le pédicule.
Les végétations se développent de deux manières, ce qui influe sur la forme qu'elles doivent avoir plus tard. Dans l'un des modes de développement, la végétation apparent sous la forme d'une pointe de la grosseur de celle d'une grosse épîn-
(1) Lebert, Anatomie pathologique, t. I,p. 406.