Lettre de M. Prévoleau
Augervilliers, 4 mai 1892, par Limours (S.-et-O.).
Il m'est absolument prouvé aujourd'hui que le contact d'une des spores de ces tubes (cultures Fribourg et Hesse) suffit à faire périr un ver blanc, que ce ver, au bout d'un temps variable (de 2 à 3 mois, souvent plus, en hiver), donne une assez grande quantité de spores nouvelles qui donnent la maladie à des vers sains à la condition d'être mises en contact avec eux. De là à prédire le succès de cette méthode il n'y a qu'un pas. Je dois vous rendre compte des expériences qui m'ont fait connaître ces résultats. Dans le mode d'emploi des tubes, j'ai modifié le moyen indiqué en ce sens que j'ai contaminé les vers sur le terrain même, ce qui m'a permis de le faire en moins de temps, puisque je n'avais pas à les ramasser pour les rapporter ensuite. J'ai employé à cet effet un flacon à goulot plus large que les tubes, dans lequel chaque jour je mettais une petite quantité de spores et un petit tampon de ouate fixé au bout d'un fragment d'aiguille à tricoter dont je me servais comme d'un léger pinceau pour saupoudrer les vers blancs. Aux labours de déchaumage, aux derniers labours de jachères, en août et en septembre, j'ai contaminé les vers de place en place par ce procédé et j'avais soin de les replacer dans la terre fraîchement remuée afin de leur éviter l'action du soleil et le choc de la charrue. Aux labours d'octobre, pour ensemencer en blé des terrains ainsi traités, je n'ai pu mettre à découvert une assez grande quantité de larves mortes enveloppées d'une moisissure blanche qui leur donnait l'aspect de cocons de grosses chenilles. J'ai pu constater la maladie dans quelques parties que je n'avais pas traitées, ce que j'ai attribué au transport de spores enlevées de mes flacons soit par le vent, soit par mes vêtements. Je n'ai pas encore pu constater si, dans ces terrains, la maladie gagnait de proche en proche, mais j'ai traité de cette façon des eniblavures de trèfle incarnat que je labourerai en juillet, et là, je pourrai être fixé d'autant mieux que l'apparition des hannetons n'ayant lieu qu'en 1893 dans nos contrées, les vers contaminés et moris resteront seuls dans le labour à cette époque, les autres étant enfouis pour la métamorphose.
9. — Lettre de MM. Westerweller et Bigot, corraterie {Genève) :
Genève, 7 novembre 1892.
Noiis avons mis en terre nos vers blancs badigeonnés conformément aux prescriptions contenues dans votre brochure le 28 juillet. Nous ne disposions pas d'une parcelle entourée de bois ou de chemins et avons fait l'essai dans une parcelle en culture (betteraves et fourrages verts) et dans une prairie contiguë. Nous avons utilisé deux tubes et contaminé environ 200 vers.
Nous venons de labourer les parcelles en culture et avons constaté que nombre de vers sont complètement momifiés, les spores en résultant s'étendent dans le sol à plusieurs endroits et on le constate facilement.
Mais nous avons retrouvé une quantité assez grande de vers parfaitement sains et vigoureux.
10. — Lettre de M. Pailleret, agriculteur à Yauluisanl, par Villeneuve-V Archevêque {Yonne) :
26 octobre 1892.
Je vous écris un peu tard, au sujet des tubes que vous m'avez expédiés en juin dernier. J'ai voulu, avant de vous écrire, posséder moi-même des renseignements certains au sujet de la propagation du Botrytis tenella. J'ai commencé mes expériences aussitôt les tubes reçus; j'ai obtenu de suite le Botrytis tenella, mais tout d'abord avec de nombreux échecs que j'altribue à la sécheresse excessive dont nous avons été affligés cette année. Comme je m'attendais à ce résultat, je n'avais disposé que de la moitié des tubes. J'ai attendu, pour employer l'autre moitié, une bonne pluie d'orage, qui est arrivée en juillet. Immédialement derrière mes charrues, j'ai placé les vers contaminés ; malheureusement, celte fois encore, la terre est redevenue très sèche puisque nous avons eu deux mois (août et septembre) sans pluie. Néanmoins, au labour donné fin août, j'ai observé des vers momifiés ou atteints par le Botrytis tenella, dans la plus grande partie de la pièce de terre où j'avais expérimenté. Toutefois, comparée à riminense quantité de vers blancs, la quantité était absolument négligeable et la lenteur de la propagation me paraissait un obstacle invincible.
Il y a huit jours, j'ai fait donner le labour de seujailles; cette fois-ci, j'ai été émerveillé par la quantité de vers blancs, morts, mourants ou atteints par le Botrytis tenella. Dans certains endroits, la terre est remplie de taches blanches de Botrytis et la quantité de vers blancs est incalculable. Ici, le résultat est certain et, je puis le dire, a dépassé mes espérances.
A noter qu'il est impossible de se rendre compte du travail fait par les vers contaminés sans faire labourer ou bêcher tout le terrain sur lequel on a opéré, car le ver blanc voyage beaucoup avant de mourir.
Je ne saurais trop engager ceux de mes collègues qui sont affligf'^s par le même fléau à employer le Botrytis tenella, et surtout qu'ils ne se découragent pas si, tout, d'abord, le résultat ne répond pas à leur attente. Je suis bien décidé à recommencer l'an prochain mes expériences dans plusieurs terrains différents et dans diff'érentes conditions, afin d'étudier avec plus de détails l'existence du bienheureux parasite. La ferme de Vauluisant, par son étendue et la diversité de ses terrains, se prête, du reste, très bien à cette étude.
DESTRUCTION DES ANIMAUX NUISIBLES A l'aGRICULTURE. 49
J'ajoute un détail dans le mode de traitement qui aura peut-être son importance. J'ai suivi, pour la moitié des tubes, la méthode d'inoculation indiquée par la brochure ; je m'empresse d'ajouter qu'elle m'a donné de très bons résultats ; mais j'ai obtenu d'autres résultats non moins bons en opérant ainsi qu'il suit, ce qui est, à n'en pas douter, beaucoup plus simple : je verse dans une petite soucoupe la poudre blanche de Botrytis et, suivant dans la raie, derrière la charrue, à l'aide du tampon de ouate qui ferme le tube, je saupoudre le ver blanc dans la raie ; à la seconde raie faite par la charrue, il est immédiatement enterré. Par ce moyen, je supprime toutes les préparations : terrine plate, blanc d'œuf, etc., et, comme je vous l'ai dit plus haut, j'ai obtenu le même résultat. Je n'irai pas jusqu'à conseiller ce procédé qui est peut-être par trop primitif et que je me réserve d'expérimenter.
Je constate seulement le fait.
11. — Lettre de M. Ovide Benoist, agricidteiir à Gas, par Epernon (E.-et-L.):
Gas, le 22 mai 1892.
Vers les premiers jours d'avril dernier, vous m'adressiez, sur la recommandation de M. Garola, professeur d'agriculture d'Eure-et-Loir, deux tubes d'essais de votre fabrication du Botrytis tmella, et je dois aujourd'hui vous rendre compte du résultat obtenu.
Le premier tube que j'ai employé le fut le lendemain de son arrivée en suivant exactement les prescriptions qui y étaient jointes; mais, au bout de quinze jours, probablement à cause de la basse température qu'il faisait à cette époque, aucun ver n'était encore contaminé, et ce n'est qu'après un mois, vers les premiers jours de mai, après quelques journées chaudes (le pot était exposé au midi d'un mur pour subir une température plus élevée et fréquemment arrosé), que je pus constater le plein succès du procédé.
Le second tube fut employé huit jours après son arrivée et me donne les mêmes résultats en ce moment; je puis donc vous assurer de ma satisfaction de la valeur de vos produits, et siTatmée dernière, à l'automne, je n'ai pas réussi avec les tubes que vous m'aviez encore gracieusement envoyés, cela a dû dépendre des instructions que vous donniez alors : de ne laisser les vers que six heures en contact avec le ferment pour les disséminer ensuite.
Il me paraît bien aujour Thui qu'il faut un temps beaucoup plus long, surtout quand la température est basse.
Avec le produit restreint que j'ai déjà obtenu, je compte maintenant contaminer 1 500 vers lue j'ai mis à nouveau dans un grand baquet rempli de terre, et alors quand j'aurai obtenu cet abondant ferment de Bo-
■ ANIM. NUIS. A L'aGKIG. - 4
trytis tenella, je le disperserai sur mes terres infestées de vers blancs, et je pourrai par la suite vous rendre compte des résultats que j'obtiendrai.
Nous avons tenu à citer cette dernière lettre, bien qu'elle ne relate que les résultats d'une expérience faite dans un pot à fleurs, parce qu'elle signale un procédé sur lequel nous aurons à revenir plus loin. Il s'agit de la préparation des momies en grande quantité pour les distribuer ensuite dans les champs envahis.
Nous avons trouvé en tout onze attestations favorables. Il est possible qu'on ait obtenu des résultats aaalogues dans quelques autres cas que nous ne connaissons pas, mais, en admettant même que le nombre de cas dans lesquels on a réussi à propager l'épidémie ait été dix fois supérieur à celui que nous venons d'annoncer, cela ne changerait en rien la conclusion que l'on doit tirer de l'ensemble des essais faits depuis trois ans, c'est-à-dire depuis que l'on a mis les cultures de muscardine à la disposition des agriculteurs.
D'une part, nous constatons que sur 100 essais on n'a eu que tout au plus un succès à enregistrer ; d'autre part, tous ces essais en grande culture, fjuel qu'en ait été d'ailleurs le résultat, ont été faits dans des conditions t .'lies qu'il est impossible aujourd'hui d'en tirer le moindre renseignement précis.
Tous ces essais ne nous ont appris ni la proportion des hannetons et des vers blancs qui, saupoudrés directement de spores, un à un, succombent muscardinés, — ni le meilleur procédé pour infecter le plus grand nombre de sujets, toutes choses d'ailleurs égales, — ni la proportion et la nature des cultures naturelles ou artificielles qu'il faudrait employer pour obtenir un résultat probable dans un temps et sur un espace donné, — ni dans quelles conditions et dans quelles terres la muscardine peut se développer et pendant combien de temps elle peut conserver sa virulence pour les vers blancs. — En un mot, il est impossible de savoir encore aujourd'hui quel résultat approximatif on pourrait espérer d'obtenir en grande culture, au moyen d'un traitement que des expériences préalables auraient montré le plus efficace, et cela pour la bonne raison qu'on n'a pas songé h faire une seule expérience précise, avant de passer à la pratique.
DESTRUCTION DES ANIMAUX NUISIBLES A l'aGRIGULTURE. 51
On a proposé l'application en grand de la muscardine, la préparation et la vente de ce produit est devenue une affaire commerciale, bien avant qu'on ait eu le temps d'étudier la question, même au point de vue purement scientifique'. Aussi en est-il résulté, comme on devait s'y attendre, que cette méthode qui est appelée peut-être à rendre de grands services à l'agriculture se trouve complètement discrédilée aujourd'hui.
(( Que serait devenue, dit M. Giard% la pratique si utile de la vaccination contre le charbon, quel résultat aurait donné le traitement antirabique par inoculation préventive, si M. Pasteur n'avait gardé en quelque sorte le monopole de ces précieuses découvertes et n'avait surveillé lui-même ou avec l'aide de ses disciples immédiats l'&pplication des nouvelles méthodes ? »
Et nous pouvons ajouter, que seraient devenues ces découvertes si, après les premières expériences de laboratoire, M. Pasteur avait confié la préparation et la vente de ses vaccins à une maison de commerce qui les aurait fabriqués et lancés comme on lance dans le commerce un spécifique infaillible quelconque ?
On aurait certainement eu de nombreux accidents à déplorer elle cultivateur, déjà très méfiant et sceptique en ce qui concerne toutes ces nouveautés, n'aurait jamais consenti à profiter d'une des plus importantes découvertes de ce siècle.
Le plus mauvais service qu'on ait pu rendre à la cause de la propagation des méthodes scientifiques parmi les cultivateurs et par conséquent à l'agriculture, c'est d'avoir procédé comme on l'a fait pour la muscardine du ver blanc. Non seulement on n'a obtenu aucun résultat appréciable en fait de destruction des hannetons et des vers blancs, mais, ce qui est plus grave, on a appelé scientifique une façon d'opérer qui n'avait en réalité de scientifique que le nom.
En résumé, on peut affirmer aujourd'hui, d une part, que si les essais tentés jusqu'à présent n'ont donné que des résultats peu encou-
1. La muscardine a été mise en vente en automne 1890, tandis que le travail de M. Giard, c'est-à-dire le premier travail complet sur VIsaria densa, parasite du hanneton, n'a paru que le 5 mai 1893.