VIRUS N° 2 POUR LA DESTRUCTION DES RATS
Les premiers essais de l'action du virus n° 1 sur les différentes espèces de rats ont donné, comme nous l'avons dit plus haut, des résultats variables et incertains.
Inoculées à l'aide d'une seringue de Pravaz (dans ce cas le virus est introduit dans l'organisme par une piqûre sous la peau ou dans les muscles), toutes les espèces de rats mouraient après une période d'incubation de deux à quinze jours. Nourris avec des aliments imprégnés de cultures virulentes ou avec des organes de souris tuées par ce virus, les rats d'eau proprement dits, à courte queue velue (Arvicola amphibiiis), et les rats noirs (Mus raitus) succombent aussi rapidement que les campagnols et les souris. Pour les gros rats gris, appelés aussi rats voyageurs {Mus decumanus), les plus forts, les plus répandus dans le monde entier et en même temps les plus nuisibles, l'action de ce virus s'est montrée le plus souvent insuffisante. Il en mourait bien quelques-uns, la plupart devenaient manifestement malades, mais ne succombaient pas.
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Ce virus est donc bien pathogène pour ces animaux, mais il n'est pas suffisamment actif pour les tuer. Ce fait donnait à supposer qu'en augmentant la virulence des cultures par une préparation spéciale, on arriverait peut-être à atteindre ces redoutables rongeurs, qui sont devenus dans certains pays un véritable fléau des cultures ou plantations, à l'égal des campagnols dans l'Europe septentrionale.
Au Brésil, au Mexique, dans les Antilles, dans presque toutes les îles de l'Océan Indien, où les plantations de cannes à sucre et de cacao ont pris une grande importance, le rat, amené primitivement dans les ports sur des navires, s'est répandu de là dans les champs cultivés et y cause des dommages extrêmement importants.
Grâce à l'obligeance de deux de nos correspondants, M. le docteur Desenne, de l'île Maurice, et M. Bordaz, de la Martinique, nous avons pu réunir un certain nombre de renseignements sur l'histoire naturelle de ces rongeurs et des données statistiques précises sur l'importance des pertes dont ils sont la cause dans ces pays.
(( Les deux variétés de rats que nous avons ici, nous écrit M. Desenne, ont été introduites dans le courant du xvif siècle. Les Portugais, à l'époque de la découverte de l'île, n'en font aucune mention, de même les Hollandais à leur première tentative de colonisation. Ce n'est qu'à leur deuxième descente dans l'île que le nombre prodigieux des rats obligea les Hollandais à abandonner la colonie. Tout était dévasté et détruit.
(( 11 paraît même que si la France, qui occupa l'île le 1" septembre 1715, n'avait pas obéi à de hautes considérations pohtiques pour se maintenir dans ce poste de l'Océan Indien, elle aurait certainement suivi l'exemple des Hollandais.
(L II semble le plus probable que c'est à la suite d'un naufrage que les rats ont pu aborder dans notre île. En effet, dans l'archipel d'Agaléga, les rats sont encore aujourd'hui inconnus sur toutes les îles, sauf une seule où ils ont pénétré à la suite du naufrage d'un navire de commerce.
(( Trouvant là, comme à Maurice, un sol et des conditions climatériques favorables, ils y ont pullulé de façon à envahir tout : les champs et les habitations.
« La nature du terrain a aussi une grande importance sur le plus ou moins grand développement des rats dans une région donnée ; il y en a généralement beaucoup plus dans les terres rocheuses que dans les terres franches.
« Ainsi, sur deux plantations d'à peu près la même contenance (3 000 hectares), éloignées l'une de l'autre de trois à quatre kilomètres à vol d'oiseau, on a pris au piège :
« A Saint-Aubin (terres franches), du 1"* janvier au 31 décembre 1892, 4 853 rats:
« A Bel-Air (terres rocheuses), du 2 mars au 27 août 1893, 5 410 rats.
« L'écart des chiffres saute aux yeux, les terres rocheuses ont fourni plus de rats dans un semestre que les terres franches dans une année, toutes choses étant égales d'ailleurs.
« Les poisons (strychnine, arsenic, etc.) éveillent très vite la méfiance de ces animaux, qui ne s'y laissent plus prendre; les pièges qui en ont pris une fois n'en reprendront plus s'ils ne sont pas passés chaque fois à la flamme d'un feu de paille.
« Voici maintenant comment les rats s'y prennent dans leur œuvre de destruction. ^
c( Le rat s'attaque toujours aux nœuds inférieurs de la plante, non pas parce qu'ils sont plus à sa portée (il est grimpeur par excellence), mais bien parce qu'ils sont plus sucrés que les nœuds supérieurs.
« Il ne jettera pas la canne à bas, il y fera une forte encoche puis passera à une seconde, à une troisième, etc., jusqu'à ce que son appétit soit satisfait. La canne n'en meurt pas, mais il est inutile d'insister sur les effets destructeurs d'une brise un peu forte sur une telle plantation et des éléments de fermentation que des cannes coupées dans ces conditions apportent forcément aux jus à manipuler.
« Il y a des années où la dévastation est plus importante que dans d'autres, et cela tient à ce que la canne n'est pas toujours également riche en sucre. Or les années où la canne est moins riche en sucre, le rongeur en passe un plus grand nombre en revue jusqu'à ce qu'il en ait trouvé une à son goût.
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(( Pour l'île Maurice, les dégâts appréciables atteignent 20 millions de francs par an en moyenne. »
En Europe, en dehors de quelques régions de la Russie voisines de l'Ural, d'où il semble originaire, le rat gris ou fauve (Mus decumanus) n'est guère connu que dans les granges, greniers, écuries, etc., en un mot dans les fermes et dans les villes, quelquefois dans les jardins, mais jamais dans les r.hamps.
Si l'ensemble des dégâts qu'il peut occasionner ainsi peut devenir parfois considérable, jamais ces pertes n'atteignent l'importance de celles causées par ces mêmes rongeurs dans les plantations de canne à sucre et de cacao, ou celles causées par les campagnols et les mulots dans nos champs.
Aussi, si la question de la destruction des rais n'a pas pour nos pays la même importance que celle de la destruction des campagnols, elle présente par contre un très grand intérêt pour un certain nombre de nos colonies, et nous avons été très heureux quand, après une série d'expériences, nous avons fini par obtenir des cultures assez virulentes pour atteindre les gros rats gris fauve.
Le virus n° 2 est préparé avec le même microbe que le virus n" I, mais il est rendu plus actif que ce dernier par une série d'inoculations successives sur des rongeurs de plus grande taille.
Ce virus a été employé pour la première fois au mois de juin 1893 au château de la Boissière (Indre-et-Loire), une grande propriété .infestée par les rats, appartenant à M. J. de Forestier, comte de Goubert, qui, avec beaucoup de bonne grâce, a bien voulu nous prêter son concours pour l'expérimentation pratique de nos virus.
Voici un extrait des observations que M. de Forestier, comte de Goubert, nous a communiquées :
c( Nous croyons avoir obtenu un excellent résultat avec le virus n" 2 que vous nous avez envoyé. Les rats extrêmement nombreux qui infestaient tous les bâtiments de la ferme, les écuries et les berges d'un cours d'eau qui traverse le parc, ont complètement disparu.
(( Les tubes ont été employés exactement comme vous l'avez indiqué, et les rats ont bien mangé dans la nuit le pain imprégné de
virus, distribué la veille au soir. Les résultats ne deviennent guère appréciables que dix à quinze jours après l'opération. On voit alors des rats, qui sortent de leurs trous en plein jour, courir avec difficulté et se laisser attraper par des chiens sans opposer aucune résistance. De plus, une odeur de pourriture qui se dégage des endroits précédemment habités par ces animaux indique bien qu'il y a des morts dans les trous.
c( Voilà nos observations, et c'est mon jardinier, fort sceptique pour toutes ces nouveautés, qui a été obhgé de le reconnaître. »
Instructions.
D'une manière générale, il est plus difficile de détruire les rats que les campagnols, les souris ou les mulots.
Plus agile, plus remuant et surtout plus intelligent que les petites espèces de rongeurs, le rat va souvent chercher sa nourriture très loin de son nid, change de gîte à la moindre alerte et se montre très défiant pour les appâts toxiques (préparations à base d'arsenic, de phosphore ou de strychnine).
L'emploi d'un virus présente donc tout d'abord ce grand avantage sur les poisons que, ne commençant à agir que huit ou quinze jours après avoir été absorbé par l'animal, il n'éveille pas sa défiance à l'endroit du pain imprégné et peut être donné avec succès à plusieurs reprises.
Pour obtenir un bon résultat, il faut autant que possible distri- ' buer la préparation virulente à la fois partout où il y a des rats dans la locahté infestée ; ainsi, s'il s'agit d'une ferme, il faut faire la distribution en même temps dans tous les bâtiments infestés, placer quelques morceaux de pain imprégné dans tous les trous de rats et dans tous les endroits ordinairement visités par ces animaux.
Dans les jardins ou dans les champs infestés par les rats, il faut garnir de pain imprégné tous les trous et terriers.
Quinze jours après cette première opération, si le résultat définitif n'est pas obtenu, c'est-à-dire s'il reste encore des rats vivants, il est bon de refaire le même traitement une deuxième fois. Deux ou trois opérations, répétées à quinze jours ou trois semaines d'inter-
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valle, seront généralement suffisantes pour faire disparaître tous les rats.
Il arrive quelquefois que cinq à huit jours après la distribution du virus, on constate la disparition subite des rats, on n'en retrouve ni morts, ni vivants dans les endroits précédemment infestés.
L'explication la plus vraisemblable de ce fait que nous avons pu constater plusieurs fois, c'est que ces animaux, très défiants et intelligents, ont cherché à fuir devant les premières atteintes de fépidémie.
Dans les pays où, comme à la Martinique ou à Maurice, les rats ont envahi les plantations et habitent dans les champs, le traitement à suivre doit être, en règle générale, le même que celui indiqué précédemment pour la destruction des campagnols.
La distribution des virus devrait, croyons-nous, commencer aussitôt après la récolte et devrait être poursuivie pendant toute la saison qui correspond à notre automne.
Mode d'emploi du virus n° 2.
Pour produire un effet certain, le virus n"" 2 doit être employé à un degré de concentration déterminé.
l** Délayer le contenu de chaque tube dans un décilitre d'eau préalablement bouilhe et salée ;
2° Tremper dans ce Hquide du pain blanc rassis coupé en petits cubes de 1 centimètre de côté, en plongeant successivement les morceaux, un à un, dans le liquide.
Le pain doit être très peu mouillé.
Bien agiter le Hquide avant de s'en servir;
3° Placer les morceaux trempés dans un vase quelconque et les distribuer (de préférence tard dans la soirée) dans les trous et les^ endroits visités par les rats.
Le contenu d'un tube suffit pour imprégner 75 à 100 petits cubes de pain.
Des expériences faites en Russie par M. Wysokowicz, à Kharkoff, et par M. Kourhzine, à Saratoff, ont montré que le virus n^ 2 est pathogène pouv Mus agrarius et pour Spermopliilus giittatiis.
Enfin, le R. Père Th. J. Hamon, missionnaire apostolique de Truông-Dôe-Binh-Dinh (Annam), vient de nous écrire la lettre suivante : (( J'ai reçu votre envoi de virus contre les rats et j'ai fait quelques expériences qui ont parfaitement réussi. Toutes les maisons où j'ai mis du riz cuit à l'eau et imprégné de la culture selon votre instruction ont été absolument purifiées de rats et de souris. Où il m'a causé la plus vive satisfaction, c'est contre les chauvessouris qui empestaient littéralement mes autels. En trois nuits plus de trace et je ne saurais vous en dire toute la reconnaissance. »