GASTRITE CHRONIQUE
La gastrite chronique est l'inflammation chronique des parois de l'estomac et en particulier de sa muqueuse, du côté de laquelle prédominent les altérations. Celle-ci est toutefois rarement intéressée isolément.
Les causes sous l'influence desquelles se développe habituellement la gastrite chronique sont celles que nous avons vues déterminer la gastrite aiguë; il faut en excepter cependant les agents toxiques ou caustiques.
Leur mode d'action diffère considérablement dans les deux cas. Intenses et beaucoup plus actives dans le premier, ces causes exercent au contraire leur influence d'une façon bien moins énergique dans le second, où elle est plus faible, maissoutenue, persistante, durable, continuepour ainsi dire.
La gastrite chronique, d'après certains auteurs, s'observe à tous les âges (Damaschino).
La mauvaise hygiène alimentaire, boissons comprises, l'irrégularité des repas, la quantité, la quahté des substances ingérées, jouent un rôle considérable dans sa production et méritent de figurer au premier rang de ses causes les plus habituelles. Nous ne parlerons pas des vices de l'allaitement, qu'il soit naturel, fait par la mère ou par une nourrice mercenaire, ou qu'il soit au contraire artificiel. Régularité des tétées, quantité, qualité du lait, sont habituellement, comme tout à l'heure, les trois termes de l'équation dont la connaissance parfaite nous donnera pour chaque cas particulier le mécanisme de production de la gastrite chronique.
Nous ne serons donc pas surpris de voir les auteurs in-
sister sur sa plus grande fréquence au moment du sevrage (Damaschino) et chez les athrepsiques (Parrot). Mais c'est surtout chez l'adulte et principalement chez l'homme que nous serons appelé à l'observer le plus souvent.
La gastrite chronique se développe assez fréquemment sous l'influence des causes précédentes, mais elle est surtout commune chez les alcooliques.
La bière nous paraît agir d'une tout autre façon que l'alcool et les liquides qui le contiennent.
La bière agit sans doute à la façon des amers, mais elle agit surtout à la manière des boissons fermentées, ou simplement à titre de boisson alcoolique.
La gastrite chronique, que nous avons vuejusqu'à présent résulter directement de l' application des causes précédentes , peut, au lieu d'être primitive, nôtre que secondaire.
Elle est, nous disent les auteurs, assez souvent consécutive à la gastrite aiguë. Elle constitue avec celle-ci un véritable cercle vicieux dans lequel, et suivant les cas, on voit, tantôt la gastrite aiguë précéder la gastrite chronique, qui lui succède, tantôt au contraire l'état chronique se produire d'emblée et avant même qu'apparaisse l'état aigu. Celui-ci peut se présenter sous forme de véritables poussées qui, parfois favorables à la disparition de la gastrite chronique, viennent au contraire l'aggraver dans la plupart des circonstances.
Ce n'est pas seulement l'inflammation aiguë de l'estomac qui peut secondairement faire naître l'inflammation chronique de cet organe. Le mal de Bright, principalement la forme toxique (Jaccoud), dans laquelle l'élimination des principes extractifs de l'urine s'elïectue par la voie gastrointestinale ; les maladies du cœur et du foie, dont le retentissement circulatoire se fait si promptement sentir sur l'estomac, en dehors de la gêne purement mécanique que les lésions de ces organes apportent aux fonctions gastriques; la phtisie pulmonaire, qui exerce sur le foie une action dégénérative des plus marquées (foie gras. V. Th.de
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Duco), et par suite s'accompagne si souvent de désordres gastro-intestinaux ; la goutte, qui donne lieu à un excès d'urates dans le sang (uricémie), urates dont l'élimination, d'après les expériences deZalesky ' sur les animaux, peut se faire par la muqueuse gastrique : telles sont les maladies au cours desquelles on peut voir survenir, à un moment donné, ce que certains auteurs n'hésitent pas à appeler la gastrite chronique, ce qui nous parait bien souvent devoir être attribué à de simples troubles fonctionnels de l'estomac, troubles mécaniques ou vitaux bien différents de ceux de l'inflammation elle-même.
Quelquefois enfin la simple production, au niveau de la muqueuse gastrique, de manifestations le plus souvent diathôsiques analogues à celles qui se sont développées dans d'autres points de l'économie, du fait de l'existence de quelque maladie générale (tuberculose, goutte), au cours desquelles on les observe, sans en excepter le cancer ni même la syphilis, peut occasionner la gastrite chronique.
La figure ci-dessous est la preuve la plus saisissante de ce que nous avançons.
A. Section d'une gomme dessinée de grandeur naturelle.
B. Coupe de la couche glandulaire de l'estomac au niveau d'une gomme syphilitique. — aa, saillies villeuses inlerglandulaires ; b, glandes; c, culs-de-sac glandulaires; d, tissu conjouctif muqueux. — Grossissement de 20 diamètres
' Zalesky, enlevant les reins aux serpents, a vu l'acide urique s'éliminer par la muqueuse de l'estomac (cité par Damaschino).
' Cornil et Ranvier; Manuel d'Histologie ]>atkologique, 2" édition. Germer-Baillière, 1882,
Nous ne reviendrons pas sur l'acception que nous avons déjà donnée à la qualification de générale, appliquée à une maladie quelconque. Pour nous, ces maladies sont toujours primitivement locales avant d'exercer sur l'économie tout entière leur influence générale, variable pour chacune d'elles.
Dans la gastrite chronique, à la rougeur plus ou moins foncée ou ardoisée que présente l'inflammation chronique des muqueuses en général, viennent s'ajouter certains caractères particuliers qu'il est bon de connaître.
Tantôt la muqueuse présente une surface absolument lisse, tantôt au contraire elle est légèrement mamelonnée (Louis) , tantôt enfin les saillies qui s'y développent constituent de véritables colonnes offrant jusqu'à un certain point l'aspect qui est celui de la vessie dans certains états pathologiques (vessie à colonnes). Trousseau a consacré cette analogie en donnant à l'estomac, dans ces cas, le nom à' estomac à colonnes.
Les saillies peuvent, au lieu d'être générales, se circonscrire dans un point déterminé de l'organe. C'est ainsi que lorsqu'elles avoisinent le pylore, où on les observe assez fréquemment, elles acquièrent parfois un développement considérable que favorisent davantage encore la direction des aliments à ce niveau et leur passage dans le duodénum.
C'est ainsi qu'on s'explique, non seulement la formation de polypes gastriques principalement au voisinage du pylore, mais aussi la production de certaines masses polypiformes qui s'engagent à travers cet orifice, qu'elles rétrécissent de plus en plus et d'autant plus efficacement que leurs dimensions sont déjà plus considérables. Cornil et Ranvier rapportent quelques exemples de semblables altérations.
En l'absence de lésions macroscropiques, celles qui sont révélées par le microscope dans la gastrite chronique ont acquis, dans ces derniers temps, une importance considérable. Elles sont tout aussi importantes, sinon plus impor-
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tantes encore que celles que l'on peut reconnaître à l'œil nu. Plus en effet que celles-ci, elles sont justiciables d'une thérapeutique relativement efficace.
Elles consistent en des lésions glandulaires, périglandulaires ou des tissus sous-jacents. Quelquefois il n'existe qu'un état granuleux de l'épithélium glandulaire, auquel les auteurs (Handfield Jones, W. Fox) ont peut-être attaché une importance trop considérable.
Parmi les lésions macroscopiques les plus communément observées, figurent : les kystes glandulaires, pouvant aboutir, dans certains cas, à l'ulcération par évacuation du kyste in toto ou seulement de son contenu, l'hypertrophie des saillies villeuses normales de l'organe (Frerichs, Gornil, Damaschino), enfin l'épaississement du tissu cellulaire interstitiel et sous-muqueux, des couches musculaires, du tissu sous-séreux, de la séreuse enfin, les lésions se rapportant toutes à l'inflammation de ces tissus.
L'ulcération, les abcès chroniques, les adhérences péritonéales, en sont assez fréquemment la conséquence.
Il résulte de ces altérations, dans certains cas, le rétrécissement partiel ou général de l'organe ; on rencontre le plus souvent à leur suite la dilatation.
Tandis que cette dernière complication se rencontre pour ainsi dire dès le début de la gastrite chronique, le rétrécissement au contraire serait beaucoup plus tardif et se produirait lorsque, les lésions étant plus avancées, le tissu néoformé peut se rétracter énergiquement.
La duodénite avec ulcérations (Teillais), la cirrhose hépatique vasculaire, la néphrite interstitielle, l'athérome enfin, s'observent fréquemment comme complications de la maladie, surtout quand celle-ci est de nature alcoolique.
Le début de la gastrite chronique, habituellement lent et insidieux, s'établit dans certains cas à la faveur de poussées aiguës successives, quelquefois, mais très exceptionnellement, d'une façon absolument brusque.
La douleur qui l'accompagne, généralement sourde.
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prend quelquefois l'acuité de celle que nous étudierons dans la gastralgie. A l'inverse de celle-ci, la douleur de la gastrite serait accrue par l'alimentation.
Diverses irradiations douloureuses peuvent se produire. Les plus communes sont celles qui ont lieu vers la région dorsale ou même, ce qui est pourtant rare, suivant le trajet d'un nerf intercostal.
Le malade accuse de l'inappétence, delà soif. Sa langue est sèche.
L'état général laisse plus ou moins à désirer: la nutrition languit ; l'anémie d'abord, le marasme ensuite, peuvent se produire si l'on ne parvient pas à enrayer le mal. Le malade accuse parfois de la céphalalgie, il est sujet à la migraine, tombe dans l'hypochondrie ; il est surtout dans un état très prononcé d'apathie intellectuelle.
Nous mentionnerons ici, pour les rejeter aussitôt, la tumeur èpigastrique (Jaccoud), la flatulence intestinale et le ballonnement du ventre (Durand-Fardel), les hémorrhoïdes, l'ictère, qui ne font pas, à proprement parler, partie de l'ensemble symptomatique de la gastrite chronique, à laquelle ils ne se rattachent que bien indirectement et le plus souvent lorsque des lésions intestinales plus ou moins appréciables se sont produites.
Il est trois symptômes qui, bien plus que les précédents, méritent d'attirer l'attention; ce sont : la dilatation de l'estomac, la dyspepsie, qui peut en être indépendante, mais qui en est assez souvent la conséquence ; enfin les vomissements, qui se produisent avec une fréquence ou une périodicité parfois remarquables et avec un caractère qui me parait digne de nous arrêter un instant.
Et d'abord la dilatation, « état morbide commun à plusieurs affections stomacales et qui n'a guère d'existence propre, à l'exception peut-être de quelques cas encore assez mal connus » (Damaschino).
Il s'agit là d'un symptôme bien plutôt que d'une maladie proprement dite.
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Sans distinction d'ûge ni de sexe, on peut dire, d'une manière générale, que la dilatation gastrique se produit toutes les fois que les parois de l'estomac se laissent distendre par le contenu solide, liquide ou gazeux de l'organe, et cela par le fait d'une pression intérieure trop forte ou d'une résistance pariétale trop faible.
Des conditions différentes sont susceptibles d'amener un pareil résultat. C'est ainsi que l'introduction en quantité trop considérable d'aliments (gros mangeurs, polyphages), de boissons (polydipsiques, dipsomanes), de gaz (eaux gazeuses, minérales, naturelles ou artificielles) sufBt pour le produire. Mais il peut se faire que, les boissons ou les aliments étant introduits en quantité normale ou même insuffisante, on observe encore la dilatation de l'estomac : c'est lorsqu'il existe, soit un obstacle à l'évacuation gastrique (lésions pyloriques, nerveuses (Kusmaul) ou organiques), soit une altération des parois stomacales (adhérences, myosite), comme c'est ici le cas, soit un simple vice de nutrition (anémie) ou même d'innervation (parésie) ; lorsque enfin, pour une raison quelconque, des gaz s'accumulent en notable quantité dans le ventricule gastrique, qu'ils y soient spontanément formés et pour ainsi dire sécrétés par la muqueuse (hystérie), qu'ils y soient introduits avec les aliments et principalement les boissons (eaux gazeuses), ou enfin qu'ils résultent de la digestion (féculents) ou même de la fermentation (lactique, butyrique, etc.) des aliments ingérés.
Par cette simple énumération, il est aisé de se faire une idée de la diversité d'après laquelle ces causes peuvent se grouper dans chaque cas particulier pour produire en quelque sorte une maladie spéciale à chacun. C'est pour ce motif que nous en ferons plus loin une description à part.
La gastrite chronique agit, pour produire la dilatation qui la complique souvent, et par la lésion des parois stomacales, et par les altérations subies par les aliments ingérés.
Dans certains cas de dilatation aiguë, hystérique par exemple (dont nous avons observé un cas des plus remarquables chez une jeune dame qui était subitement prise, au moment des repas, d'une tension abdominale et épigastrique considérable que venait terminer une série de renvois bruyants), mais surtout dans la convalescence des fièvres graves, Brinton était porté à faire jouer un rôle très important au grand sympathique et au pneumogastrique, que ces nerfs fussent atteints d'une lésion purement fonctionnelle et dynamique , ou qu'au contraire ils fussent le siège d'une altération plus profonde matérielle et organique.
Les vomissements de la gastrite chronique varient de fréquence, de qualité et de quantité suivant les conditions différentes dans lesquelles se trouve l'estomac de chaque malade.
C'est ainsi que très fréquents, quotidiens, dans certains cas (gastrite alcoolique), ils sont beaucoup plus rares toutes les fois qu'il existe une dilatation plus ou moins marquée. Dans ce cas, on les voit se produire par intervalles de huit, quinze ou même trente jours et plus, sous l'influence d'une poussée résultant, soit de libations alcooliques plus copieuses, soit d'un ou de plusieurs repas plus abondants que de coutume ou composés de substances de digestion difficile (crudités, fruits, beurre, fromage, gâteaux et, d'une manière plus générale, hors-d' œuvre, dessert).
Quand les vomissements sont plus rares, ils sont aussi plus abondants, surtout lorsqu'il existe un certain degré de dilatation; auquel cas l'accumulation des produits des digestions précédentes est rendue plus facile, leur altération plus constante, et le trouble des digestions qui suivent plus fréquent.
Mais c'est surtout dans les cas de dilatation par obstacle pylorique, que celle-ci, comme nous le verrons plus loin, peut acquérir des proportions très considérables ; c'est aussi ce qui explique dans ces cas l'abondance des matières vomies par intervalles.