SUR LES
PATHOLOGIE ET CLINIQUE - PATHOLOGIE DIGESTIVE EN GÉNÉRAL DOCTRINE MÉDICALE DE MONTPELLIER.
Messieurs ,
En commençant le cours auxiliaire de Pathologie interne que j'ai l'honneur de vous faire cette année, et avant d'aborder l'étude des maladies de l'Appareil digestif, que je vous ai fait annoncer, permettez-moi de jeter un coup d'œil général et rapide sur la Pathologie médicale dans ses rapports avec la Clinique.
Nous verrons mieux ainsi de quelle manière on doit étudier, pour en retirer le plus grand profit, cette branche des sciences médicales.
Et d'abord, Messieurs, la Pathologie est inséparable de la Clinique, inséparable de l'idée de maladie et de malade, inséparable de l'idée de force et de résistance vitales.
Qu'est-ce, en effet, que la Pathologie, sinon la quintessence de la Clinique ?
Ici chaque maladie est plus ou moins tronquée. Elle présente rarement le tableau symptomatologique complet que lui décrivent les pathologistes.
La Pathologie, au contraire, donne un tableau complet, j'allais dire idéal, de la maladie.
C'est ainsi qu'elle nous présente la fièvre typhoïde avec sa courbe thermique régulière et typique, alors cependant que la moindre complication suffit pour modifier celle-ci et la rendre méconnaissable.
La Pathologie, en un mot, unifie ce que la Clinique tronque, la première uniformise ce que la seconde varie à l'infini.
La Pathologie prend sur la Clinique un point d'appui si solide qu'on ne peut, à mon avis, étudier séparément l'une sans l'autre.
A côté de la description classique d'une maladie donnée, faites toujours figurer l'observation clinique du malade.
Celle-ci gravera mieux et définitivement dans votre esprit, avec un nombre considérable de détails dont vous serez vous-mêmes surpris, l'ensemble d'une maladie donnée, tel que le meilleur traité de Pathologie n'aurait jamais pu le confier à la mémoire la mieux douée.
L'idée que l'on se fait de la Pathologie dépend de celle que l'on a de la maladie.
De même qu'il est difiicile, pour ne pas dire impossible, de donner de la vie une définition inattaquable, de même il est malaisé d'en trouver une applicable à la maladie considérée en général. Les raisons de ces difiicultés sont faciles à comprendre. La maladie n'est en effet qu'une modalité de la vie. Or, celle-ci ne pouvant être rigoureusement définie, comment prétendre à la définition d'une de ses modalités?
Il en est de même des forces vitales.
Si les sciences physico-chimiques admettent l'existence de forces telles que la cohésion, l'affinité, la pesanteur.
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quoi de surprenant qu'on admette dans les sciences biologiques, et la médecine en particulier, l'existence de forces vitales et de forces médicatrices ?
C'est cependant ce que beaucoup se refusent à admettre. Parce que ces forces nous sont inconnues dans leur essence ou dans leur mode de production, sommes-nous en droit d'en nier l'existence? Est-ce là méconnaître les progrès réalisés jusqu'à ce jour dans l'étude de ces sciences?
Messieurs, nous ne nous attarderons pas à chercher une définition de la vie qui ne serait pour quelques-uns que le résultat d'un agencement nouveau de la matière inorganique devenue matière organisée.
Avons-nous besoin de connaître la vie dans son essence pour devenir d'excellents médecins ?
En médecine, on a, et avec raison, à mon avis, renoncé depuis longtemps à l'étude des causes premières de l'existence pour ne s'occuper que des manifestations de la vie et des troubles passagers ou durables qu'elles peuvent subir.
Les progrès incessants réalisés en" physiologie, en pathologie, en thérapeutique, ne sont-ils pas les meilleurs garants de la sûreté de la voie suivie jusqu'à ce jour ?
Seule, l'observation clinique nous donne une idée de force et de résistance vitales.
La Pathologie est la quintessence de la Clinique ; sachons reconnaître les services qu'elle nous rend, sans exiger pour cela plus qu'elle ne peut donner ; elle suffit largement à exercer la sagacité des plus vastes intelligences, et le plus souvent, nous pouvons l'avouer, pour le plus grand profit de l'humanité.
Restons dans notre sphère. Notre rôle est déjà bien grand et bien beau. Soyons pénétrés de cette idée ; voyons, observons, comparons sans cesse, éclairons-nous des données fournies par la Physiologie, la Pathologie, la Thérapeutique, et nous aurons droit de prétendre au vrai titre de médecin.
Si la Physiologie nous apprend lo fonctionnement régu-
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lier de nos organes ; si le but de la Thérapeutique est de remplir les indications, c'est à la Pathologie comme à la Clinique qu'incombe le devoir de les formuler.
Plusieurs éléments concourent à ce résultat.
D'abord la Symplomatologie , c'est-à-dire les phénomènes objectifs que peut observer le médecin, les phénomènes subjectifs éprouvés par le malade.
Ces deux sources de renseignements, quoique d'une égale importance, sont loin de fournir des garanties également sérieuses. Dans le premier cas, en effet, c'est le médecin qui perçoit, qui constate ; dans le second, c'est le malade seul qui apprécie, qui accuse. De là, suivant le malade, des atténuations, des exagérations dans les sensations décrites, atténuations et exagérations involontaires ou conscientes et voulues, mais susceptibles, à un moment donné, de dérouter le médecin même le plus expérimenté.
Ces difficultés que l'on rencontre en Clinique, et que j'ai cru devoir vous signaler, nous n'avons pas à les redouter en Pathologie pure, où le malade s'efface pour ainsi dire, pour ne faire place qu'à la maladie.
Phénomènes subjectifs et objectifs ont pour le pathologiste une valeur égale parce qu'il les considère isolément et en eux-mêmes, dégagés des entraves et de l'obscurité qui les entourent parfois au lit du malade. Leur description et leur étude en sont ainsi rendues plus faciles .
Le Diagnostic résulte non seulement de l'étude de la symptomatologie, mais encore de la connaissance de l'évolution de la maladie et de celle des anamnestiques, etc. Grâce aux renseignements puisés à ces différentes sources d'informations, vous pourrez reconnaître une maladie et la distinguer de celles qui pourraient avoir avec elle une analogie plus ou moins marquée.
La Marche d'une maladie donnée est fort différente suivant les cas.
Bien des raisons contribuent à amener tel ou tel résultat ;
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à côté d'influences extérieures et plus ou moins indépendantes du malade, doivent prendre place des conditions tout à fait individuelles et relatives à la constitution, au tempérament, à l'hérédité, aux maladies antérieures, etc. , etc.
L'appréciation de chacune de ces conditions modifie plus ou moins le diagnostic, qu'elle aggrave ou atténue.
La Terminaison est aussi fort variable.
Ici, c'est la guérison plus ou moins prompte ; là, la mort à échéance plus ou moins éloignée ; ailleurs, c'est un état stationnaire et compatible avec une existence plus ou moins longue.
L'Étiologie est très importante à connaître.
Son étude est peut-être un peu trop négligée de nos jours, du moins dans certaines maladies locales.
Il semble qu'étant donnée la cause d'une maladie, on peut espérer, en la supprimant, supprimer du même coup la maladie elle-même. La chose n'est pas toujours aussi simple qu'elle peut le paraître à priori, et c'est là bien plutôt l'œuvre de l'hygiéniste que celle du pathologiste et du médecin.
Le praticien n'en est pourtant pas désarmé pour cela ; car, alors même qu'il est contraint de reconnaître l'impossibilité d'une cure radicale, immédiate et spécifique, il n'en possède pas moins des moyens dits palliatifs ou même symptomatiques capables d'atténuer avec plus ou moins d'efficacité, et pour une période de temps plus ou moins longue, les symptômes les plus alarmants et les plus pénibles pour le malade, comme les plus menaçants pour son existence.
La Physiologie, la Pathologie prise dans son acception la plus large, et la Thérapeutique concourent puissamment à éclairer le médecin et à le rendre aussi utile que possible dans chaque cas donné.
J'aurai à appliquer au tube digestif, à propos de chacune des maladies que nous aurons à étudier, les considérations générales que je viens de vous exposer.
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J'insisterai toutefois plus particulièrement sur l'étiologie, la symptomatologie et le diagnostic, ces bases fondamentales de la thérapeutique.
Il me paraît intéressant de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur la Pathologie et de voir ce qu'elle fut, en me demandant ce qu'elle est et ce qu'elle est appelée à devenir.
Jusqu'au xvif siècle, comme nous le fait observer le savant historien dont la Faculté des Lettres de notre ville a le droit d'être fière', les Maîtres se bornaient à hre et à interpréter les œuvres d'Hippocrate et de Galien.
L'initiative privée et les travaux personnels n'occupaient, à cette époque de l'histoire de la Médecine, qu'une place bien médiocre.
A partir de ce moment, une allure plus franche, plus indépendante et moins servile, se révèle dans l'enseignement de notre Ecole.
Aujourd'hui nous pouvons dire que la liberté est entière et que, loin de rester l'esclave d'un texte, le professeur est libre à son gré d'en tenir compte, de l'approuver ou de le contredire au nom de ses observations ou de son expérience personnelle.
L'enseignement et la science n'ont rien perdu à cette gymnastique intellectuelle, et chacun a pu ainsi apporter sa pierre à la construction de l'édifice.
L'enseignement de la Médecine, dans la Faculté de Paris, présenta aussi ces deux phases ^ .
Mais à côté de l'avantage se trouve ici, comme bien souvent, l'inconvénient, le danger.
Nous nous en rendrons un compte facile si, sans aller bien loin de nous, nous considérons par exemple les traités classiques de Pathologie interne qui jouissent actuellement d'une réputation méritée.
1 M. A. Germain, mort le 26 janvier 1887.
2 Riant; Hygiène de l'orateur. 1886.
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Voyons d'abord Grisolle. Pour lui, le processus est la base de tout. Aussi fait-il, ici une étude des maladies inflammatoires, là des bydropisies, ailleurs des hémorrhagies; de sorte que la bronchite est-séparée logiquement de l'œdème pulmonaire et celui-ci de l'hémoptysie. Inconvénient sérieux au premier chef, puisque la Pathologie d'un même organe est ainsi disséminée dans tout le traité.
Beaucoup plus récemment, M. le professeur Jaccoud classe les maladies par organes ou par système d'organes, en raison des symptômes communs qui les unissent par le fait même de leur localisation spéciale.
La tuberculose est ainsi morcelée et l'on en voit une partie dans la description de la phtisie pulmonaire, une autre dans la pneumonie caséeuse. Le rhumatisme, au lieu d'être une maladie générale, devient un trouble de l'appareil locomoteur.
Je n'insiste pas davantage sur les inconvénients d'une méthode pareille, que M. le professeur Grasset a suffisamment combattue dans les Préliminaires de son Traité des Maladies du Système nerveux.
A côté du processus de Grisolle et de la localisation de Jaccoud doit prendre place la notion de nature de la maladie, notion essentiellement importante, d'où doivent découler les meilleures et les plus sûres indications thérapeutiques.
Le diagnostic, pour être complet, nécessite l'intervention de ce troisième facteur, comme l'ont si bien fait ressortir Jaumes, et après lui M. le professeur Grasset.
Le cadre nosologique ainsi agrandi est susceptible de recevoir toutes les modifications, toutes les découvertes réservées à une époque future, sans qu'il soit besoin pour cela de forcer les analogies ou d'exagérer les dissemblances.
Processus, siège, nature : tels sont les éléments indispensables d'un bon diagnostic.
J'en arrive, Messieurs, à la partie de la Pathologie interne qui doit faire plus spécialement le sujet du cours de cette année, c'est-à-dire aux maladies de l'Appareil digestif.
L'importance des fonctions digestives et l'intérêt qui s'attache aux maladies de l'appareil qui en est le siège, ont de tout temps frappé les médecins.
Hippocrate disait en effet que l'estomac est pour les animaux ce que la terre est pour les plantes, et Galien confirma de tous points cette manière de voir.
Pour Baglivi, quand l'estomac va bien, tout va bien. Dum viget stomachus vigent omnia.
Rabelais, dans sa Vie de Gargantua, parle de « messer Gaster le maître ès arts en ce monde, fort révéré, sévère et rigoureux, ne parlant que par signes, et à qui tout le monde obéit plus vite qu'aux édits des préteurs, voire les rois, empereurs et papes ».
Paracelse et van Helmont font jouer à l'estomac un rôle très important dans la production et la guérison des maladies.
Broussais fait une espèce d'unité stomacale.
Dans son exagération excessive, il a du moins le mérite de mettre en évidence l'importance considérable de l'estomac.
Il le déprime lorsque Brown le stimule.
Beau en fait le siège de la totalité de la nosologie. Pour lui, la dyspepsie est l'origine de toute maladie.
M. Parrot en 1865, M. Péter en 1871, reviennent sur l'importance de cet organe et sur les diverses opinions qu'il a suggérées aux médecins célèbres de tous les temps.
Plus récemment enfin, M. le professeur Potain* et ses
' Potain ; Synergies morbides du pneumo-gastrique. Gaz, médic, Paris, 1879.