ASIALIE. — RATE ET SALIVE
Nous avons vu précédemment l'inflammation de la muqueuse buccale produire la sialorrhée ou hypersécrétion salivaire.
Dans ce cas, les glandes ne sont habituellement le siège d'aucune altération pathologique, du moins appréciable, et l'exagération de leur fonction s'explique tout simplement par une action réflexe ayant pour point de départ la stomatite, locale ou généralisée.
Mais il peut se faire, si l'on en juge par analogie avec ce qui se passe pour les autres glandes de l'économie, le foie, par exemple, que l'oblitération des conduits excréteurs des glandes salivaires soit la conséquence de la propagation à leur muqueuse et par simple voie de continuité de tissu de celle qui a pour siège et pour point de départ la muqueuse buccale.
Rien ne s'oppose même à ce que l'on observe l'obstruction des. canaux excréteurs par tout autre mécanisme, par suite de la présence de calculs dans l'intérieur de ces conduits, comme je l'ai observé une fois pour la glande sublinguale (V. Première Leçon) ou même par compression, cicatrice, etc., etc.
Dans tous ces cas, il peut y avoir rétention de la sécrétion salivaire (asialie).
Les effets de cette rétention nous sont encore peu connus. Cela tient sans doute, d'une part, à la rareté de la production d'un tel phénomène, mais aussi, d'autre part, à la multiplicité de ces organes, et par suite à la difficulté qu'ils
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présentent à être pris tous à la fois de la même façon , mais encore et surtout à la facile suppléance fonctionnelle qui peut s'établir entre les glandes homologues ou de même nom.
Chacune des glandes salivaires fournit, d'après la physiologie, une salive spéciale 1 .
La rétention de chacune de ces salives devrait théoriquement donner lieu à des symptômes et même à des états pathologiques différents.
La clinique et, à son défaut, la médecine expérimentale nous apprendront peut-être un jour à distinguer ces différences, qui nous sont encore absolument inconnues.
Ceci vous étonnera peu quand vous saurez que la rétention du produit de sécrétion d'une glande bien plus volumineuse que les glandes salivaires, le pancréas, nous est absolument inconnue, de l'avis de M. le professeur Beaunis, au point de vue des effets qu'elle peut exercer sur l'organisme.
Or cette glande est solitaire, et il ne se présente pas ici, malgré l'existence du canal azygos ou accessoire de sécrétion, dont la perméabilité peut jusqu'à un certain point conjurer tous les effets de l'oblitération du canal principal, des difficultés aussi grandes que celles que je viens de vous signaler relativement aux glandes salivaires, organes plus nombreux, différents les uns des autres, peu aptes à présenter des altérations simultanées, non seulement si l'on considère en bloc toutes les glandes salivaires, isolées ou agminées, mais encore et seulement les glandes symétriques, parotides, submaxillaires, sublinguales, c'est-àdire celles dont la rétention sécrétoire est de tout point comparable, du moins entre glandes de même nom.
A supposer même que l'une de ces glandes symétriques vienne à être prise isolément, il est possible que la glande homonymique puisse, jusqu'à un certain point, suppléer à la fonction supprimée de la première.
1 Ewald les distingue en: albuviineuses (parotides) cl muqueuses (toutes les autres), l'hysiologie de la digestion, 1888.
Il est plus difficile d'accepter la suppléance fonctionnelle entre des glandes salivaires de nom différent, en raison des différences mêmes présentées par leur produit respectif de sécrétion et que la physiologie nous apprend à connaître, depuis surtout les remarquables recherches et les mémorables expériences de Cl. Bernard sur la corde du tympan.
De toutes les sécrétions de l'économie, celle dont la rétention nous est le plus connue au point de vue de sa symptomatologie, de ses effets sur l'organisme, de ses causes, des moyens plus spécialement destinés à la combattre, c'est sans contredit la sécrétion biliaire. J'aurai à vous le montrer ultérieurement.
Ce qui a rendu plus facile l'interprétation de tous les faits qui lui sont propres, c'est sa coloration jaune spéciale. La présence de la bile dans le torrent circulatoire, même en très faible quantité, se traduit tout de suite par une coloration analogue et plus ou moins foncée des téguments et des sclérotiques.
Que d'hésitations pourtant on a dù traverser avant d'être fixé sur le point précis d'origine de la formation de la bile, hépatique pour les uns, hématique au contraire pour les autres !
Que d'hypothèses n'a-t-on pas émises relativement au rôle toxique prépondérant de tel ou tel principe de la bile, et que les expériences toutes modernes de MM. Feltz et Ritter nous ont démontré être surtout et pour ainsi dire exclusivement dévolu aux sels et acides biliaires !
Quelle obscurité n'a-t-il pas régné et ne règne-t-il pas encore sur l'étiologie et la pathogénie de certaines maladies locales ou générales au cours desquelles l'ictère est observé (cirrhose hypertrophique, ictère hémaphôique tout récemment visé et combattu par MM. les professeurs Engel et Kiener1, état bilieux, etc., etc.) !
' Engel cl Kiener ; Avad. des Se. et Let. de Monip., in Montp. méd. 1887
ASIALlÉ1. — HATE ET ?AL1VE. 1!7
Combien plus grande encore est l'obscurité qui se rapporte cà ces accidents redoutables connus sous le nom d'urémie et liés à la rétention de tout ou partie de la sécrétion urinaire !
La rétention de la bile, ainsi que celle de l'urine, a été tout récemment étudiée avec le plus grand soin par M. le professeur Ch. Bouchard'. Il est arrivé à cette conclusion clinique par excellence que : les cas d'urémie sont loin de se ressembler entre eux, ce qui tient à la différence de rétention propre à chaque cas particulier et portant plus spécialement pour chacun d'eux sur un seul ou sur plusieurs des principes toxiques contenus dans l'urine normale et dont elle doit effectuer journellement l'élimination.
Et pourtant ces désordres, hélas! si fréquents et si redoutables, ne sont pas toujours, tant s'en faut, malgré la connaissance approfondie que nous en avons de nos jours, interprétés comme ils doivent l'être et rapportés à leur véritable origine !
Que d'accidents éclamptiques et cérébraux ne reconnaissent pas d'autre origine qu'une altération rénale, et sont pourtant tous les jours attribués à tort à une lésion encéphalique !
Quelle déplorable thérapeutique résulte fatalement de semblables erreurs diagnostiques !
Quels insuccès doivent en être la conséquence nécessaire et forcée !
On n'a jamais songé à appliquer, soit au pancréas, dont nous étudierons plus loin la pathologie médicale, soit surtout aux glandes salivaires, les notions acquises relativement aux autres produits de sécrétion ; et pourtant la salive ne nous paraît pas plus inoffensive que tout autre produit d émonction, si l'on considère les nombreux éléments qui entrent dans la constitution des divers liquides salivaires chez l'homme.
1 Bouchard; Auto-intoxieation. Paris, 1887.
Sans parler en effet du cyanure de potassium, dont la présence dans la salive humaine, admise par les uns, rejetée parles autres, a été, par quelques-uns, accusée de produire la rage par la quantité considérable que peut en contenir pathologiquement, à un moment donné, la salive du chien ; sans parler de ce principe toxique par excellence et à ne considérer que les alcaloïdes qui y ont été récemment découverts par M. le professeur Gauthier', ainsi que les nombreux éléments vivants figurés microscopiques qu'on y rencontre à l'état normal et qui sont absolument identiques, d'après M. Laveran, à ceux que MM. Gapitan et Gharrin ont rencontrés dans le sang de malades atteints d'oreillons2, on comprendra aisément avec nous que la rétention de la salive, comme nous le disions plus haut, ne soit pas plus inoffensive que celle de la plupart des autres liquides sécrétés.
Il en est de même, à mon avis, de la sécrétion cutanée, dont la rétention ou la suppression, beaucoup trop négligée de nos jours, sera plus tard sans contredit reconnue capable de produire certains états pathologiques aujourd'hui encore peu étudiés ou incomplètement connus au point de vue de leur pathogénie.
J'ai particulièrement en vue le rhumatisme et la plupart des maladies à frigore,
La rétention delà salive, comme d'ailleurs celle de toute sécrétion, entraîne nécessairement et immédiatement après elle l'augmentation de volume de la glande, désormais incapable de déverser dans la cavité buccale le produit de sa sécrétion.
Le siège de la tuméfaction diffère suivant la glande ou les glandes malades.
C'est ainsi qu'on peut la voir isolément ou simultanément occuper, suivant qu'une seule ou plusieurs glandes sont intéressées à la fois, le bord postérieur de la branche
1 Gauthier; Ptoma'/nes et Leucomaïnes. Paris, 1886.
2 Laveran; art. Oreillons, in Dict. encycl. des Se. mëd.
ASIALIE. — RATE ET SAUVE. i W
moiUantiMluinaxillairoinf6rieur(paroli(le), L'angle du même maxillaire (glande sous-maxillaire) ou la partie tout à fait antérieure du plancher buccal (glande sublinguale) d'un seul côté ou des deux, suivant quïme seule ou les deux glandes symétriques sont atteintes.
La tumeur, facilement appréciable, est généralement indiquée par le malade en raison des douleurs dont elle est le siège.
Une certaine attention doit être apportée à cet examen, en raison de la confusion à laquelle peut donner lieu l'existence dans les mêmes points, en particulier à l'angle de la mâchoire et à la partie antérieure des maxillaires, de ganglions lymphatiques enflammés ou suppurés ; àl'angle de la mâchoire même, celle d'une tuméfaction liée à l'inflammation ou même à la suppuration de l'amygdale correspondante.
Avant d'aller plus loin dans l'étude de la pathologie médicale des glandes salivaires, il est un rapport physiologique qui me paraît exister entre les lympathiques intestinaux et la rate, d'une part, celle-ci etles glandes salivaires, de l'autre, dont la pathologie et la clinique nous donnent journellement la démonstration la plus évidente et que je tiens à vous signaler.
Il est en effet, parmi les maladies des glandes salivaires dont la pathologie interne doit plus spécialement s'occuper, des inflammations simples que nous appellerons parotiditcs, en raison de la prédominance des altérations parotidiques dans la pathologie des glandes salivaires, mais qui peuvent indifféremment intéresser un ou plusieurs de ces organes.
Les oreillons prennent place, sinon dans ce groupe, du moins à côté de lui.
Mais il est aussi des parotidites graves, le plus souvent suppurôes ou sphacôlôes, que l'on voit survenir dans cer-
laines maladies ataxo-adynamiques et en particulier dans la fièvre typhoïde. Ce sont elles qui vont nous servir à édifier le rapport pathologique et physiologique dont je vous parlais tout à l'heure.
Enfin les glandes salivaires, comme nous aurons à le dire bientôt, sont parfois le siège des divers processus communs, locaux ou généraux, que l'on peut observer dans la plupart des organes en général, et dans les glandes en particulier (kystes, tubercules, cancer, etc.).
S'est-on jamais demandé pourquoi ces parotides, le plus souvent suppurées ou sphacélées, àpronostic habituellement grave et à terminaison presque fatalement mortelle, se produisent plus spécialement au cours de certains états pathologiques infectieux et en particulier dans la fièvre typhoïde ?
La plupart de ces maladies, cette dernière surtout, s'accompagnent généralement d'une tuméfaction le plus souvent inflammatoire et spécifique de la plupart des glandes abdominales, des lymphatiques intestinaux d'abord (follicules clos et plaques de Peyer) , ensuite des vaisseaux et ganglions lymphatiques, mésentériques, ou même abdominaux ; enfin du foie, mais aussi et surtout de la rate.
Cet organe, habituellement silencieux malgré les altérations pathologiques parfois considérables dont il est le siège, demande, clans ces maladies, à attirer aussi vivement l'attention et à être examiné tous les jours avec autant de soin que le cœur chez les rhumatisants ; il est parfois le siège, pour ainsi dire exclusif, des manifestations douloureuses, qu'il s'agisse d'une lésion superficielle (splénalgie), ou au contraire profonde (dégénérescences diverses, suppuration, infarctus) .
J'ai observé, pour mon compte,- des cas de l'une et de l'autre de ces altérations ; nous aurons à y revenir plus loin quand nous aborderons la pathologie qui est plus spéciale