II. — Traitement de la dyspepsie
Bien des chloroses sont rebelles à tout traitement, même à la médication ferrugineuse, par la faute du médecin qui applique cette médication d’une façon défectueuse. A toute chlorotique on prescrit du fer. Le résultat ne répondant pas à l'attente, on y ajoute une alimentation intensive, des viandes rôties ou grillées, des œufs, des vins généreux, du vin de quinquina. La chlorose ne cédant pas, on recours ensuite aux préparations arsenicales, aux cacodylates, aux bains de mer, aux promenades, aux voyages, aux exercices du corps. C’est peine perdue, la maladie s’aggrave toujours.
Mais, direz-vous, nous avons donné du fer, ce spécifique de la chlorose : tantôt des préparations insolubles, tantôt des préparations solubles, ce qui est préférable, et à une dose qui n’a jamais dépassé 30 à 40 centigrammes par jour.
Cela est juste ; mais il ne suffit pas de connaître le médicament (pii convient à une maladie, il faut savoir s’en servir et un bon outil entre les mains d'un ouvrier inhabile à le manier n'est toujours qu’un mauvais outil. Cela est vrai pour tous les médicaments, et la digitale bien administrée produit des résultats merveilleux, tandis qu’elle échoue souvent si son action n’a pas été favorisée tout d’abord par une sorte de médication préparatoire, consistant en repos, régime lacté, purgatif. C’est là toujours la même question de réceptivité médicamenteuse dont le praticien ne doit jamais s'alfranchir.
Il en est ainsi pour l’emploi des ferrugineux dans le traitement de la chlorose.
Voici une jeune fille atteinte d'une chlorose très accusée
DYSPEPSIE ET CHLOROSE
avec troubles dyspeptiques (anorexie, flatulences stomacales, quelques nausées, etc.). Or, on a l’habitude de raisonner ainsi au point de vue thérapeutique : chlorose = fer. C’est là une erreur, et souvent l'administration immédiate du fer à des chlorotiques dyspeptiques, loin d'amener une amélioration de leur étal, détermine au contraire une aggravation rapide des symptômes qu'elles présentent.
J’ai déjà dit qu’en agissant ainsi, on n’arrive qu’à introduire du plomb dans l’estomac des malades.
Si je reviens sur cette question, c'est parce qu elle est éminemment pratique, et qu elle se présente chaque jour à l'observation. Le plus souvent, lorsque le fer ne réussit pas dans la chlorose, c'est parce qu’on l’administre trop tôt, à trop haute dose, et dans les cas où les phénomènes gastriques sont prédominants. Donc, la première indication thérapeutique en présence d’un cas de chlorose dyspeptique est de soigner la dyspepsie, d’autant plus que celle-ci paraît souvent indépendante de l'état anémique du sujet, qu’avec une hypoglobulie très accusée il y a une dyspepsie légère, et qu'une dyspepsie très sévère peut correspondre à une chlorose peu intense.
Quel sera le traitement ?
a. Tout d'abord, il faut surveiller V alimentation .
Supprimer le vin pur en excès, surtout les vins de quinquina, dont l’abus est capable de créer à lui seul un état dyspeptique, les bières fortes, les boissons alcooliques; ne permettre l'usage de la viande qu’avec modération, au besoin la supprimer complètement jusqu'au rétablissement des fonctions digestives; interdire les dîners en ville, les soirées, les exercices prolongés, les longues promenades, toutes les fatigues.
Comme boissons : lait, et si le lait est mal supporté, eau pure, additionnée ou non, aux repas, d'une cuillerée à café d'eau-de-vie ou de thé léger ; boissons chaudes, théiformes, ayant pour propriété d'augmenter la sécrétion du suc gastrique et de calmer les douleurs stomacales.
TRAITEMENT DE LA DYSPEPSIE
L’alimentation solide sera composée de laitage, de potagesan lait, de quelques œufs, de purées de légumes, de légumes verts, de poissons à chair maigre, de pain grillé, de quelques viandes grillées ou rôties, de fruits cuits.
Permettre seulement quelques promenades au grand air, au soleil, de façon à éviter toutes les fatigues.
b. Les médicaments ont une importance secondaire. Cependant, avant le repas, pour exciter l'appétit, on a tort d’abuser des amers (quinq uina, quassia amara, noix vomique), ainsi que des épices, qui souvent agissent dans un sens contraire et qui entravent la sécrétion gastrique. Le mieux est de prescrire les alcalins, qui à faible dose augmentent réellement la sécrétion du suc gastrique.
Le persulf'ate de soude, doué de propriétés apéritives très nettes, doit être prescrit pendant huit jours au plus, à faible dose (5 à 10 centigrammes en solution), au moins une demiheure avant chacun des principaux repas.
Immédiatement après le repas, s’il y a lieu, faire prendre une faihle dose d'acide chlorhydrique. Dans certains cas, on pourra remplacer avec avantage l’acide chlorhydrique par Yacide lactique en solution très diluée, à la dose de 1 ou 2 grammes.
Les lavages d'estomac avec de l’eau pure, ou additionnée de 1 gramme d’acide salicylique pour 1 000, sont indiqués toutes les fois qu’il y a des fermentations gastriques, une ou deux fois par semaine, jamais davantage. Car on a singulièrement abusé de ces lavages gastriques, qui, lorsqu’on les pratique trop souvent et avec trop de liquide, ont pour elfel de fatiguer les parois musculaires de l’organe et d’en amener le relâchement, de produire ou exagérer le spasme pylorique, de pervertir la sécrétion du suc gastrique et d’affaiblir les malades. On abuse encore du lavage de I intestin pratiqué trop souvent sous une pression trop forte (lm,50 au lieu de 0m,o0) et capable alors de déterminer le spasme du côlon avec accidents d’occlusion intestinale.
DYSPEPSIE ET CHLOROSE
La constipation doit être combattue, et Duclos (de Iours) y attachait tellement d'importance qu’il avait insisté sur l’origine intestinale et toxique de la chlorose (1). Le fait est loin d’être prouvé, et il faut se rappeler que souvent la constipation résulte du ralentissement de l'évacuation gastrique, tandis que parfois la diarrhée est due à l’évacuation hâtive de l’estomac.
Voici quelques formules contre la constipation :
1° Réglisse pulvérisée
Séné
Soufre lavé
Fenouil pulvérisé .
Sucre
aa 00 grammes.
âa 30 —
Poudre de réglisse composée: une à deux cuillerées à café.
2° Fleur de soufre.
Sucre
( aa 3 grammes.
Pour dix cachets. Un cachet tous les deux ou trois jours.
3° Magnésie calcinée lourde 80 grammes.
Lactose 40 —
Essence de citron ou de menthe... II gouttes.
Une cuillerée à café ou à dessert dans un peu d’eau.
4° Salicylale de magnésie ) __ 9gr
Benzoate de soude ) “ ’
Poudre de rhubarbe 3 grammes.
Poudre de noix vomique 0«r,50
Pour dix cachets. Un cachet deux ou trois fois par semaine.
3° Sel de Seignette 100 grammes.
(Tartrate double de soude et de potasse.)
Une cuillerée à dessert ou à soupe dans un demi-verre d’eau.
G0 Poudre de cascara sagrada 3 grammes.
Pour dix cachets. Un cachet tous les deux soirs. — On peut encore avoir recours aux graines de psyllium plantago (une cuillerée àdess-ert dans un demi-verre d’eau).
Dans la seconde prescription, le soufre répond à une double indication, s'il est vrai, comme le pensaient Schultz et Striibing, que, dans certaines chloroses aggravées par l'usage des préparations martiales, il faut incriminer l’insuffisance du soufre dans les tissus vivants.
(1) Duclos, Journal des praticiens, 1887.
TRAITEMENT DE LA DYSPEPSIE
Dans la quatrième prescription, le sa/icylale de magnésie et le benzoate de soude agissent à titre de cliolagogues. ce qui n'est pas inutile dans la chlorose, laquelle serait assez souvent accompagnée d'un état de torpeur hépatique.
Le sulfate de soude , à la dose de 1 à 2 grammes seulement, dissous dans 200 grammes d’eau chaude, et pris le matin, a pour propriété d’exciter les sécrétions gastriques, les mouvements péristaltiques de l'estomac et de l'intestin (1).
On doit veiller aux fonctions cutanées par l’emploi de frictions sèches sur les membres ou de frictions excitantes avec le liniment de Rosen. Voici d'autres liniments :
1° Teinture de benjoin ....
Alcoolat de Fioravenli..
— de lavande
Alcool camphré
2° Eau de Cologne
Alcoolat de lavande
Essence de térébenthine,
3° Alcoolat de genièvre
— de lavande
— de mélisse
Essence de térébenthine
Thymol
Menthol
4° Alcoolat «le lavande
— de genièvre...
— de mélisse
— de vulnéraire. .
— de Fioravcnti..
5° Alcoolat de Fioravanti. . .
Eau de Cologne
10 grammes.
| Sa 100 —
| Sa 150 grammes.
| âa 100 grammes.
| Sa 1 gramme.
\ aa 100 grammes.
200 grammes.
On devra encore avoir recours à Y hydrothérapie, au massage général, surtout au massage de l'estomac. Il faut éviter les sudations abondantes et répétées, et j'ai souvenance d’une ancienne observation de dyspeptique de Gallard qui a constaté à leur suite des troubles gastriques graves dus à la diminution consécutive de la sécrétion stomacale (2).
(1) Sc.hultz et Sthubing, Wien. mecl. Blatter , 1887. — Axone. Journal des praticiens, 1887. — Alexandre Simon, Zeitschr. f. /clin. Med., 1898.
(2) T. Gallard, Clinique médicale de la Pitié, 1877. — Les expériences
Hdchard. — Consultations médicales, t. III 18
DYSPEPSIE ET CHLOROSE
Dans certains cas, ces divers moyens peuvent encore échouer. C’est parce qu’on ne s’est pas adressé à la cause principale de l'hyperehlorhydrie ou de l’hypochlorhydrie, c’est-à-dire au système nerveux, qui tient dans sa dépendance les principales sécrétions. L’hyposécrétion est souvent dominée, non seulement par l’adultération sanguine, mais aussi et surtout par un état morbide du système nerveux (neurasthénie, névropathies diverses), et l'influence réciproque de la chlorose et des névroses, quoiqu’on en ait abusé beaucoup autrefois, n'a pas perdu de son importance (1). Dans ces conditions, on ferait bien, avant de commencer le traitement local de l’hypochlorhydrie des chlorotiques, d’instituer un traitement général visant le système nerveux.
Quand la dyspepsie est due réellement à l'hyperchlorhydrie, on devra combattre celle-ci par les moyens habituels : laitage, viandes hachées et bien cuites, œufs, quelques purées de légumes; magnésie comme laxatif. Une médication simple, indiquée par Aldor et Clemm, consiste dans une cure de sucre. L’addition du sucre au lait, à la dose de 20 p. 100, aurait pour résultat non seulement de diminuer de moitié la sécrétion gastrique, mais encore d'en abaisser l'acidité des neuf dixièmes. Le lévulose serait, d’après le premier auteur, le sucre le plus actif (2).
Dans les dyspepsies par fermentation que l’on peut appeler dyspepsies pseudo-hypochlorhydriques des chlorotiques, il faudra proscrire de l’alimentation toutes les substances capables de produire un travail de fermentation : fécules, sucre, lait, corps gras. Le lavage d’estomac et l'emploi de l’acide chlorhydrique sont indiqués.
de Edel (Zeilschr. f. klin. Med.. 1001) et de du Mesnil (Munch. med. Woch., 1901 ) ont paru cependant démontrer que les bains de vapeur n'ont aucune action constante sur la sécrétion gastrique.
(1) Mordret, Traité pratique des affections nerveuses et chloro-anémiques. Paris, 1861.
(2) Aldor, Magy Orvosi Arch.. 1900. — Clemm, Therap. Monalshefle , 1901. — Linossier, Arch,. de méd., 1902.