FAUX CANCERS SANS TUMEUR, AVEC CACHEXIE
tiques et souvent nocturnes ; l’acide chlorhydrique est en excès, I élimination de l’urée est. augmentée, tandis que celle des chlorures urinaires est considérablement diminuée. Rien de semblable pour le cancer de l’estomac: évolution rapide en une ou deux années au plus, appétit nul, hématémèses fréquentes et vomissements composés surtout de débris de viande toujours mal digérée ; douleurs peu vives, anachlorhydrie ou hypochlorhydrie, diminution très notable dans l'élimination de l’urée. Le vomissement alimentaire peut servir au diagnostic : celui de l’hypcrsécrétcur est composé de pain et de légumes, et la viande y fait défaut parce qu’elle est rapidement et complètement digérée; celui du cancéreux contient au contraire de la viande à peine ou nullement attaquée par les sucs digestifs.
Dans l’hyperchlorhydrie paroxystique ou permanente, le spasme du pylore est presque de règle. Quand ce spasme se prolonge et devient une sorte de contracture pylorique, il peut en résulter une hypertrophie de la tunique musculeuse de l’estomac. Dans ces cas, on constate parfois des mouvements péristaltiques de cet organe, observés par Duplay, IS idart, llanot et Meunier, etc. Or cette ondulation péristaltique peut se manifester sous forme de contraction tonique de la tunique musculeuse de l’estomac, donnant, à la palpation de la région épigastrique, une sensation de résistance qui fait croire parfois à l’existence d'une tumeur, comme je l’ai vu deux fois, et comme Alb. Robin en a fourni plusieurs exemples (1).
2° Achylie gastrique. — Nous avons vu, à propos du cancer de l’estomac, que l’absence de l’acide chlorhydrique, ou anachlorhydrie, s'observe non seulement dans cette dernière maladie, mais encore dans certaines gastrites chroniques, dans la dyspepsie grave des neurasthéniques et même chez les
(1) Duplay, Arch. de méd., 1833. — Nidabt, Soc. anal., 1844. — 11anot et Meunier, Soc. méd. des hôp., 1894. — Dameuve, Bigaignon, Thèses de Paris, 188!) et 1895. — Huchard, Journ. des prat., 1895. — A. Robin, Les maladies de l'estomac, 1900.
FAUX CA NC F R UE L’ESTOMAC
neurasthéniques sans dyspepsie. Or il existe une autre classe de faits où II y a un défaut permanent de sécrétion du suc gastrique, état désigné sous le nom d acliylie « gastrique » par Max Einhorn. Cette affection, dont il distingue trois formes (l'une latente sans aucun trouble apparent de la santé, la seconde à prédominance gastrique avec symptômes intestinaux très légers, la troisième à prédominance intestinale avec symptômes gastriques très légers), est susceptible d amélioration; elle peut avoir une durée très longue, puisque l’auteur américain cite le cas d’un malade chez lequel l'absence de sécrétion gastrique persistait depuis quarante ans, sans aucun symptôme subjectif. Ce malade mangeait les aliments les plus lourds avec une parfaite impunité, fait explicable par l’établissement de la fonction substitutive de l'intestin remplaçant celle de l'estomac. Des faits semblables, avec ou sans atrophie de la muqueuse gastrique, ont été publiés par divers auteurs (1).
On conçoit que, dans ces cas, on puisse croire à un cancer de l’estomac en raison du défaut de sécrétion gastrique. Mais, l’absence de tumeur, d’hémorragies et d’acide lactique dans l’estomac, la longue durée de l’affection permettent d’établir le diagnostic de faux cancer.
J'ai observé un cas semblable où l'achylie gastrique persistait chez un homme de cinquante-cinq ans depuis douze ans environ, sans grand dommage pour sa santé et sans amaigrissement notable, avec des symptômes intestinaux caractérisés surtout par de la diarrhée, se montrant tous les matins, diarrhée seulement explicable par l’hyperfonctionnement intestinal. Au début, on avait cru à un cancer de l’estomac.
.‘1° Anorexie hystérique et dyspepsies nerveuses. — L 'anorexie hystérique , signalée par Briquet en 1859, étudiée
(1) Max Einhorn, New York med. Press, 188S. Med. Record , 1802. — Ewald, Rerl. /clin. Woch., 1892. — Allen A. Jones, New York med. Journ., 1893. — D. Stewart, Amer. Journ. of the med. sc., 1895. — Gerhardt, Rerl. klin. Woch., 1898. — Putnam, Roslon med. and surn . Journ.. 1898.
FAUX CANCERS SANS TUMEURS, AVEC CACHEXIE. :ît!>
ensuite par Gull et Lasègue en 1873, est bien une «anorexie mentale», comme je l'ai dit en 1883. Les malades n'ont pas perdu positivement l’appétit, mais ils refusent de manger pour des motifs sans valeur, en raison de cet état mental particulier <1 ue j'ai précisé par cette formule : Les hystériques ne savent pas , ne peuvent pas, ne veulent pas vouloir.
J’ai vu une malade qui en était arrivée à une cachexie profonde, à un amaigrissement tellement considérable qu’on avait prononcé le nom de cancer gastrique. Elle aurait certainement succombé, si elle n'avait pas été soumise à l’isolement et soustraite à son milieu habituel. Or, quoique cette singulière affection s’observe chez les jeunes hystériques, elle prend l'allure d'une maladie organique, d’autant plus qu’elle est parfois très grave et qu’elle peut se terminer par la mort, comme Lasègue, Gull, Charcot, Rosenthal, Bouveret en ont cité des exemples. 11 faut se rappeler encore une fois qu’il n’y a pas perte d’appétit, mais un « état mental particulier qui aboutit au refus de l’alimentation et se termine par des accidents dus à l’inanition prolongée (1) ».
\° Dyspepsie nerveuse ou dyspepsie neurasthénique. — Celle-ci affecte deux formes, d’après Bouveret : l’une bénigne, l'autre grave. Lorsque cette dernière aboutit à une perte considérable de poids, — 15 kilogrammes en quelques mois, — à l’aspect le plus profondément cachectique, on ne peut se défendre de l'idée d'un cancer de l’estomac, et c’est là d’ailleurs une erreur de diagnostic très commune, d’autant plus (pie, dans ces cas, la sécrétion de l'acide chlorhydrique a beaucoup diminué. Chez ces malades, qui continuent à manger d'une façon presque normale, l’absorption ne se fait pas, et il leur arrive ce qui se produit, comme le dit Claude Bernard, pour les animaux qui, ébranlés par les vivisections, mangent avec voracité, paraissent digérer et cependant maigrissent jusqu’à mourir d'inanition. « Les aliments peuvent être parfaitement
(1) Axenfeld et Huchahd, Traité des névroses. Paris, 1883.
FAUX CANCER DE L’ESTOMAC
digérés, ajoute-t-il, et cependant ne fournir aucun principe utilisé par l’organisme. »
Chez les neurasthéniques et les hystériques, on peut observer; comme pour l’œsophage, des rétrécissements spasmodiques du cardia et du pylore. Un auteur anglais, Power, a cité un cas de spasme du cardia terminé par la mort. A 1 autopsie, aucune lésion organique.
Ces faits, quoique exceptionnels, sont réels ; ils sontétudiés dans la thèse d’un de mes élèves sur l'hystérie gastrique, et, dans le Traité des névroses, je m’exprimais ainsi à leur sujet : « Tantôt le spasme se localise au sphincter du cardia et plus fréquemment encore à celui du pylore pour constituer ce que nous appelons le pylorisme hystérique ». Voici un exemple rapporté par Richelot :
En 1887, un homme hystérique, présentant une hémianesthésie du côté gauche depuis cinq ans, avait des vomissements continuels avec dilatation considérable de l'estomac. Le diagnostic de cancer du pylore ayant été porté, l’opération fut tentée. On tomba sur un estomac parfaitement sain, dont le pylore était souple et normal ; tout fut remis en place et là se borna l’intervention. Après l’opération, qui avait agi d’une façon suggestive, tous les accidents gastriques disparurent, et avec eux les stigmates hystériques, l’hémianesthésie sensitive et sensorielle (1).
On aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet. Je ne parle pas des différentes hématémèses, de celles qui peuvent survenir dans la gastrite ulcéreuse, dans l’urémie gastro-intestinale, chez les hystériques ; je ne parle pas davantage de toutes les fautes de diagnostic quel’on peut commettre, l’étude des faux cancers n’étant pas une simple énumération de ces erreurs. 11 suffît de connaître les principales causes d’erreurs, et les quelques exemples que j’ai placés sous les yeux
(1) Power, The Lancet, J 886. — L. Deniau, L’hystérie gastrique. Thèse de Paris, 1882. — Richelot, Soc. anal., 1894.