IV. — Indications thérapeutiques
1° Régime aijmentaike. — Comme celte intoxication alimentaire peut persister pendant des mois et des années, il est bien entendu que l’alimentation lactée ne doit pas être continuée pendant tout ce temps dans sa rigueur absolue.
LES URÉMIES ET LEUR TRAITEMENT
Je prescris le régime lacté exclusif pendant huit jours, puis le régime lacté mitigé pendant huit autres jours (1 litre et demi à 2 litres de lait par jour, légumes de toutes sortes, quelques fruits, peu de viande et jamais le soir). Éviter : viandes faisandées et peu cuites, viandes en excès, fromages faits, gibier, conserves alimentaires, poissons de mer, bouillons et potages gras en excès.
Par l’observation clinique, je suis arrivé à démontrer que les toxines alimentaires ont; une action vaso-constrictive des plus marquée. En effet, lorsque ces malades sont soumis à l’alimentation carnée, l’intoxication qui en résulte se manifeste par la pâleur du visage et des téguments, par un aspect des plus anémique, par l’exagération des caractères du pouls qui devient réellement serré, concentré et cordé, comme disaient les anciens. Voilà « le chlorobrightisme » de quelques auteurs. Singulière chlorose qui peut disparaître en quelques jours par la prescription du régime lacté absolu, due au trouble fonctionnel du contenant (contracture vasculaire) et non spécialement à la lésion du contenu, c’est-à-dire du sang ! Singulière chlorose amendée et guérie par le régime lacté exclusif et par la proscription de l’alimentation carnée ! Comme les noms ont de l’importance en médecine, puisqu’ils peuvent constituer ou perpétuer l’erreur, dites plutôt, si vous le voulez absolument, /«ewr/o-chlorose brightique, ou encore anémie urémique, et vous serez dans la vérité.
J’ai dit que cette dyspnée toxi-alimentaire est d’origine rénale ; mais on doit penser que l’insuffisance hépatique joue également un rôle. En effet, Paulow et Massen (de Saint-Pétersbourg) ont reproduit sur des chiens l’opération de Eck, consistant dans l’abouchement direct de la veine porte avec la veine cave, ce qui réalise la suppression fonctionnelle du foie. Or, ils ont remarqué que dans ces conditions les animaux ne peuvent manger de la viande sans s’exposer a des accidents nerveux et toxiques très intenses,
INDICATIONS THÉRAPEUTIQUES
parmi lesquels la dyspnée tient une place importante- Chez ce malade atteint de sclérose rénale ou cardio-rénale, il arrive un jour où la langue devient saburrale, où des fermentations gastro-intestinales se produisent, caractérisées par du météorisme abdominal, une tendance à la diarrhée fétide. Ce n'est pas encore l’urémie, dans le sens que l'on attache à ce mot, et ce n’est encore que de l’intoxication gastro-intestinale. Le traitement consiste alors en quelques purgatifs, lavages de la bouche, lavages d’estomac, lavements copieux (entéroclyse).
2° Les trois lavages. — Pourquoi trois lavages ?
Pour une raison très simple. S’il y a bien certainement dans l’urémie autre chose que des toxines gastro-intestinales, si nous ne connaissons pas tous les éléments toxiques qui entrent enjeu, nous savons qu’un grand nombre de ceux-ci se forment dans l'estomac, dans l’intestin, et que d’autres restent dans le sang. Sans doute, on va me répondre par l’antisepsie intestinale, que l'on croit faire avec le bétol, le naphtol, le benzonaphtol, le salol et bien d’autres drogues encore ; car la liste n'est pas close. Eli bien, au risque de paraître paradoxal, au risque de détruire une de nos plus grandes illusions thérapeutiques, je dis, j’affirme que l'antisepsie intestinale avec les médicaments n'existe pas , ou qu’elle existe si peu qu’elle devient quantité négligeable. Vous voulez « antisepsier » l’intestin? Alors, donnez du lait, rien que du lait . — Le lait est mal supporté, il devient insuffisant, et mal digéré il peut devenir la source d’une véritable intoxication? Alors, pratiquez les trois lavages, et répétez-les.
a. Lavages de l'estomac. — C'est celui (pii est accepté avec le plus de difficulté. Mais il ne s'agit pour nous que d’imposer notre autorité, et cette autorité vient presque toujours de la confiance que nous avons en nous-mêmes et que nous savons alors bien faire partager. Le malade peut être byperchlorhydrique, et l’on sait qu’alors l’estomac ren-
LES URÉMIES ET LEUR TRAITEMENT
ferme parfois des toxines d’une grande puissance, plus même que dans l’hypochlorhydrie. Dans un cas de ce genre, avec complication de contracture des extrémités, on est parvenu à isoler une substance toxique très active, capable de tuer un lapin en quelques minutes. Voilà un poison convulsivant dont pourrait et devrait bien se passer l’intoxication urémique ! Et alors, quand l’eslomac atteint de stase alimentaire retient les toxines, ne pensez-vous pas que s’impose l’indication de les évacuer? Inutile d’insister.
b. Lavages de l’intestin. — Il ne s’agit pas de lavements qui ne vont pas assez loin, mais de lavages , de ce qu'on appelle Yentéroclijse. Deux ou trois fois par jour, après avoir placé le malade dans le décubitus latéral gauche, à l’aide d’une sonde longue et molle que vous introduirez profondément dans le rectum de façon à franchir l’S iliaque, faites pénétrer 2 litres d’eau bouillie sans addition de chlorure de sodium. De deux choses l’une : ou le malade gardera le liquide, ou il ne le gardera pas. S'il le garde (surtout lorsque la quantité ne dépasse pas 000 à 1 000 grammes), c’est parfait, celte quantité d’eau finissant par devenir diurétique et forcer la barrière rénale. S’il ne le garde pas, c’est encore bien, puisque l'injection devient réellement un lavage intestinal et fait de l’antisepsie bien autrement que tous les médicaments en ol.
c. Lavages du sang. — Il n’est pas question ici de l'introduction directe d’un liquide salin dans les veines. C’est là une opération délicate, difficile, dangereuse parfois, et j’estime (pie les injections sous-cutanées de 200 à 300 grammes et même 500 grammes d’eau chlorurée (7 grammes de chlorure de sodium pour 1 000 grammes d’eau bouillie), répétées deux ou trois fois par jour, agissent presque aussi bien. La quantité que l’on peut introduire dans l’hypoderme semble toucher à l’invraisemblance, et contre une pyélo-néphrite infectieuse d’une gravité exceptionnelle, on a pu injecter
INDICATIONS THÉRAPEUTIQUES. 471
^OOO grammes à la fois; dans l’espace d’un mois, la malade, ([ne j ai suivie attentivement avec plusieurs médecins, a reçu en injections sous-cutanées l(>ut,670, et en lavements 1 \ litres de solution chlorurée à 7 p. 1 000, soit 21b grammes do chlorure (1). Sans doute, tout n’a pas été absorbé; mais celle femme, qui a été en danger de mort plus de dix fois, a guéri contre les pronostics les plus désespérés. C’est là une puissante médication, puisqu’elle a pour résultat de relever la tension artérielle et de favoriser la diurèse.
Sans doute le lavage du sang n’a point, dans l'urémie, des indications aussi étendues que celles des deux autres lavages.
Il n’est pas indifférent d’injecter des chlorures dans un organisme déjà en état de rétention chlorurée, et les accidents les plus graves ont été signalés à la suite de cette pral ique. Par l’étude des bilans chlorurés, il est facile de savoir s’il existe une tendance à la rétention des chlorures. Dans ce cas, pas d'injections salines, naturellement. C’est alors qu’il peut être indiqué de remplacer les injections salines par des injections de sérum glucosé (A. Chauffard).
Dans le cas contraire, et surtout si l’on peut acquérir la preuve que le tube digestif est impuissant à absorber les chlorures et que l'organisme soutire de cette achlorurie, les injections salines peuvent, comme je l’ai vu, sauver l’existence du malade.
'telle est la médication de l’urémie par les trois lavages. Elle m’a donné des résultats excellents, et je crois rendre service aux praticiens en la leur recommandant. Je la préfèreaux vomitifs, aux purgatifs, qui peuvent, par leur répétition, affaiblir les malades et qui ne remplissent pas complètement le luit ; aux antiseptiques intestinaux qui n’antiseptisent pas ; à toutes les drogues avec lesquelles on empoisonne parfois les malades, déjà suffisamment empoisonnés. .le ne renonce pas aux purgatifs, aux vomitifs,
(1) II. Hüchard, Journal (les praticiens, 1897.
LES URÉMIES ET LEUR TRAITEMENT
surtout à la saignée, un moyen héroïque dans certains cas. Parfois même, une large émission sanguine doit précéder les injections sous-cutanées d’eau chlorurée; elle doit les précéder, parce qu’alors l’absorption du liquide salin se fait plus rapidement, plus complètement, et qu’elle contribue ainsi à maintenir la quantité delà masse sanguine.
Par ce rapide exposé, on voit que je n’attache pas une grande importance à la médication purement symptomatique. Pour ce qui est de la dyspnée, il faut chercher à la prévenir, parce qu’on ne peut la guérir au moment même où elle se produit. Les potions à Yéther ou au valérianate d’ammoniaque que l’on prescrit d’une façon banale, les inhalations d’oxygène, d 'iodure d’éthyle, de nitrite d'umy le sont insuffisantes, si même elles ont la moindre action. Les injections sous-cutanées de morphine dont j’ai contribué autrefois à démontrer les bons effets eupnéiques ne sont pas sans danger, surtout lorsqu’elles sont souvent répétées ou longtemps continuées ; elles finissent par diminuer ou entraver la diurèse. Quoique la médication pathogénique et préventive de la dyspnée ait seule des chances de succès, je préfère à tous les moyens dirigés contre l’élément dyspnéique l’emploi du quebracho blanco dont j’ai étudié en 1881» l’action physiologique et thérapeutique et que je prescris à la dose de X gouttes d’extrait lluide, deux à cinq fois par jour, dans un peu d'eau. J’ai aussi parfois recours à Yiodure d'amyle en inhalations ; il suffit de déboucher le llacon qui renferme cet iodure et d'en respirer les vapeurs pendant quelques minutes. Pour en augmenter l'action eupnéique, on peut associer le chloroforme à l’iodure d’amyle d’après cette formule :
Iodure d’amyle 25 grammes.
Chloroforme 5 —
Mais, encore une fois, tous les médicaments employés au moment de la dyspnée et contre elle sont infidèles et insuffi-
URÉMIE ENDOGÈNE. 473
sauts ; seule, la médication pathogénique et préventive a de la valeur (1).
Dans un état morbide comme l’urémie, caractérisé par l’intoxication de l’organisme, la formule la plus simple du traitement est celle-ci, et elle indique à la fois ce qu’il ne faut pas faire et ce qu'il convient de faire : Pas ou peu de drogues qui peuvent encore intoxiquer : une médication rationnelle et antitoxique par les trois lavages. On répand moins d’encre pour formuler, on écrit moins; on agit mieux.