TOTA
1 malades
1 sur 10,5
Ainsi, sur 12,075 malades traités à l'Ecole militaire, il y a eu 5,008 scorbutiques, ou 1 scorbutique sur 4 malades. Mais, comme le nombre des hommes évacués de la Crimée n'est que de 8,994 et que le scorbut était tout-à-fait exceptionnel parmi les 5,081 malades provenant de France, de Constantinople ou des camps voisins, il en résulte que le 1/5 des militaires évacués de la Crimée étaient scorbutiques.
Et, comme ce tableau n'embrasse que les sujets chez lesquels le scorbut était simple ou assez grave par lui-même pour absorber toutes les complications, je dois, pour donner une idée bien nette et bien précise de sa fréquence, reprendre les malades de mon service particulier et noter tous les cas dans lesquels la cachexie scorbutique était assez prononcée, au moment de l'entrée à l'hôpital, pour figurer au diagnostic porté à la première visite.
Sur les 4,1 14 malades entrés dans mon service j'ai trouvé :
Le scorbut simple ou sans complication notable. 481 fois.
» compliqué de diarrhée chronique.. . 436 » compliqué de diarrhée chronique et
de fièvre intermittente 85
» compliqué de diarrhée chronique et
d'anasarque 21
> compliqué de dyssenterie chronique. 32 » compliqué de dyssenterie chronique
et d'oedème de la glotte 4
» compliqué de fièvre intermittente.. 60 » compliqué de fièvre gastrique rémittente i 112
» compliqué de fièvre typhoïde rémittente 41
» compliqué de congélation 41
» » gangrène 1
» > d'otite. 3
» » bronchite grave 56
» » pleuro-pneumonie.. . 1
Total 1,374 fois.
D'où il suit que le scorbut confirmé , simple ou compli-
qué, s'est montré dans le rapport de 1 à 3 sur l'ensemble des malades traités dans mon service et sur plus de la moitié des individus provenant de la Crimée. Et, si je pouvais comprendre dans ce relevé tous les hommes cachectiques chez lesquels le scorbut n'était pas assez évident pour le faire entrer dans le diagnostic porté à la première visite, je pourrais dire, sans crainte de me tromper, que depuis le commencement de l'hiver de 1854 jusqu'à la fin de la campagne, à part des cas exceptionnels excessivement rares, tous les malades évacués de la Crimée étaient entachés, à des degrés différents, du vice scorbutique, lequelimprimait à toutes cesmaladies un caractère remarquable de chronicité, detcnacitcct de gravité,
Le scorbut est uu étal morbide généra! qui atteint à la fois toufe les solides et tous les liquides de l'économie, caractérisé, au début, par une faiblesse musculaire profonde et une fluidité remarquable du sang; et, plus tard, par ces deux symptômes et une tendance particulière au ramollissement des tissus, aux congestions, aux hémorragies et aux hydropisies passives.
Considéré dans sa plus grande généralité et d'une manière abstraite, le scorbut est un état cachectique ou une cachexie, qui prédispose aux maladies, plutôt qu'une maladie véritable, un étal intermédiaire à la santé et à la maladie, un éiat qui n'est plus la santé et qui n'est pas encore la maladie réelle ; et, l'on peut dire qu'en général, les scorbutiques ne deviennent réellement malades qu'à une période très-avancée de la cachexie ou par suite des complications ou des accidents dont celle-ci est, généralement la cause prochaine ou éloignée.
Cette manière d'envisager cette question, qui me paraît être la seule rationnelle, sous le double rapport de la pratique et de la science, m'amène nécessairement à l'étude, non-seulement du scorbut simple et légitime, mais encore et surtout à celle des affectionsscorbutiquesdont les formes embrassent, pour ainsi dire, le cadre nosologiqne entier et dont les congestions, les phlegmasies et les pyrexies sont toujours les plus fréquentes.
Les auteurs ont décrit un scorbut de terre et un scorbut de mer, un scorbut froid et un scorbut chaud, un scorbut sporadique et un scorbut endémique ou épidémique, un scorbut conta gieux et un scorbut non contayieux, etc.
Le scorbut est, pour moi comme pour la plupart des auteurs modernes qui l'ont observé, une affection toujours identique dans sa nature, quelles que soient les conditions qui l'ont fait naître et les formes sous lesquelles il se présente à notre observation: il n'est jamais contagieux ; il n'est jamais chaud ni fébrile, que par suite de l'intervention d'un autre élément morbide ; et les affections scorbutiques, qu'on les observe sur mer ou sur terre, qu'elles soient sporadiques ou endémiques, ne diffèrent les unes des autres que par les formes qu'elles af-
Scctent el par la différence des étëfcneirts morbides àVec lesquels le scorbut se trouve combiné.
Ce n'est point l'altération du saug qui constitue l'essence du scorbut. Celui-ci est un élat morbide de l'organisme tout entier dont la cause essentielle réside dans un vice spécial de la nutrition ; et, l'altération du sang, de même que la faiblesse musculaire, le ramollissement des tissus, les congestions, les hémorrbagies et les hydropisies n'en sont que les symptômes, les suites ou les complications.
Le scorbut que j'ai observé sur les malades de la Crimée, étant, quant à sa nature intime, absolument identique avec le scorbut de terre et de mer, si bien décrit par Boerhaave, Lind, Réraudren et plusieurs autres auteurs, mon rôle doit se réduire à l'examen de ses rapports avec les autres maladies qui le compliquaient le plus souvent et dont lescombinaisons ou le mélange constituaient les affections scorbutiques.
La marche du scorbut, dégagé de tout mélange ou combiné à d'autres affections, peut être divisé en trois périodes.
La première période, insaisissable au début de la cachexie, se caractérisait plus tard et peu à peu par une fluidité du sang plus grande qu'à l'état normal, par une lassitude générale, par une faiblesse remarquable de tout le système musculaire, par un besoin impérieux de garder le repos, par des douleurs profondes, uotammenl daus les articulations des extrémités (1), par la tristesse et le découragement, par un pouls plus mou et plus lent qu'à l'état physiologique, par une décolo ratiou notable de la peau qui devenait pâle, jaunâtre ou sublivide, par une disposition générale aux congestions, aux hémorragies, aux hydiopisies, aux palpitations et aux syncopes, quelquefois par la dilatation des pupilles et, à peu près cons-
(1) Ces douleurs étaient tellement générales parmi les malades évacués de la Crimée au début de l'épidémie scorbutique et avant l'apparition des symptômes qui caractérisent plus particulièrement le scorbut, que quelques médecins, d'un baut mérite d'ailleurs, avaient cru pouvoir les considérer comme les symptômes d'une maladie spécifique, l'acTodynie»
îamment, par une gêne plus ou moins notable de la respiration, qui deveDaii sensible surtout par suiie de la marche ou de mouvements un peu violents.
Les malades ne nous étaient jamais envoyés pour le scorbut à celle période; mais la cachexie existait, plus ou moins avancée, chez presque tous les hommes évacués de Crimée pour d'autres maladies.
A la deuxième période, en même lemps que les symptômes précédents s'aggravaient, lesgencives se gonflaient, se ramollissaient, devenaient ternes, spongieuses, rouges, brunes ou noires et fournissaient un liquide sanieux ou des mucosités purulentes d'une odeur infecte et pour ainsi dire caractéristique ; les dents se déchaussaient et devenaient parfois mobiles ; des aphtes grisâtres et profonds tapissaieut souvent les parois buccales et des bourgeons charnus et saignauts se montraient très fréquemment au voisinage des alvéoles ; la peau, sèche, rude ou luisante, se couvrait de pétéchies rouges, bleuâtres, livides ou noires qui se montraient, par ordre de préférence, aux jambes, aux cuisses, aux bras, à la poitrine et au tronc ; les extrémités inférieures et plus rarement les bras s'infiltraient et devenaient le siège d'ecchymoses livides plus ou moins étendues et d'engorgements sanguins ou séreux, durs, douloureux, quelquefois considérables. J'ai rencontré des ecchymoses scorbutiques sur toutes les parties du corps, même sous les conjonctives.
Nous recevions la plupart des scorbutiques» un degré avancé de cette période, et c'est dans ces cas surtout que nous rencontrions quelquefois de ces engorgements œdémateux et sanguins extrêmement douloureux et d'une dureté extrême, occupant, presque tout entier, l'un des membres inférieurs, ou plus rarement les deux, et rendant impossible toute espèce de mouvement,
A la troisième période, en même lemps que la cachexie scorbutique se prononçait de plus en plus et que l'amaigrismént commençait ou faisait des progrès, les engorguments des
gencives cl souvent ceux des extrémités se transformaient en ulcères grisâtres, saignants, putrides, s'accroissaut quelquefois avec une effrayante rapidité ; des hémorragies se manifestaient par le nez, la bouche, l'estomac, les poumons, les voies urinaires ou le rectum; le pouls devenait plus petit et plus faible^ la dyspnée plus forte et plus constante, la disposition aux lipothymies et aux syncopes plus grande, le ramollissement des tissus et l'amaigrissement plus prononcés, la décoloration de la peau plus sensible; des congestions ou des hémorragies actives ou passives, surtout les dernières, se produisaient dans les viscères et déterminaient des troubles fonctionnels plus ou moins graves et quelquefois promptement mortels ; les plaies récentes ou anciennes prenaient l'aspect et la marche chronique des ulcères scorbutiques. C'est surtout à la troisième période que survenaient les complications ordinaire du scorbut : les diarrhées, les congestions viscérales, les hémorragies et les hydropisies ; aussi était-il assez rare de voir, à ce degré du mal, arriver des scorbutiques sans être atteints en même temps de l'une ou de plusieurs de ces affections, que la cachexie rendait souvent mortelles, toujours plus longues et plus réfraciaires que de coutume à l'action des moyens de l'hygiène et de la thérapeutique généralement mis en usage pour les combattre.
Les recherches anatomo-pathologiques auxquelles nous nous sommes livré, n'ont fait que confirmer ce que les auteurs nous avaient appris depuis longtemps sur la nature des lésions propres au scorbut. Sur les 92 sujets provenant de la Crimée, morts par suite d'affections, complexes, et dont l'autopsie a été faite sous nos yeux, ces lésions, plus ou inoins sensibles, n'ont jamais totalement manqué.
Les lésions propres au scorbut peuvent se réduire à cinq espèces : 1° l'altération du sang ; 2° le ramollissement des lissus; 3° les congestions ; 4° les hémorragies; 5° les hydropisies.
Le sang était toujours, à des degrés différents, plus noir, plus fluide et moins coigulable qu'à l'état normal. Le sérum
restait uni au caillot, ei ces deux éléments qui, généralement, se séparent l'un de l'autre dans la plupart des maladies, formaient ici une masse uniforme, sans cohésion et semblable à une gelée peu épaisse, d'une couleur livide ou du moins plus foncée qu'à l'état physiologique.
Ces caracières, qui étaient constants, tiennent évidemment à une diminution notable de la fibrine, et peut-être aussi à une surabondance des sels alcalins, comme peuvent le faire supposer les expériences de Magendie, de MM. Andral et Frémy. L'analyse chimique nous a manqué pour fixer la science sur ce dernier point.
Tous les tissus, tous les organes des cadavres scorbutiques étaient plus ou moins ramollis ou friables. Nous avons constaté ce ramollissement dans les membranes muqueuses, dans Se tissu cellulaire, dans les muscles, dans les parenchymes et même dans les os. Ce ramollissement ne manquait jamais absolument: !e degré seul variait selon la nature du tissu, l'intensité et l'ancienneté du scorbut; et, à une période avancée, il amenait l'ulcération des tissus. Les gencives étaient presque toujours réduites en putrilage, le cœur se déchirait souvent par la moindre pression et la rate était parfois réduite à une consistance de bouillie.
Des congestions se rencontraient toujours dans les organes parenchymateux : le cœur, les poumons, la rate, le foie sont ceux où elles étaient, généralement, le plus prononcées ; nous les rencontrions également, mais moins constantes et moins profondes, dans les reins, le pancréas et le cerveau.
Les hémorragies étaient aussi constantes et généralement plus faciles à constater que les congestions. Nous en avons trouvé, dans le tissu cellulaire sous-cutané, sous-séreux et sousmuqueux de tous les organes, à l'état de pétéchies et d'ecchymoses ; dans les interstices musculaires dont les fibres infiltrées de sang étaient quelquefois noirâtres; dans le cœur, les poumons, le foie, la rate, les reins et le cerveau, où le sang se trouvait à l'état d'infiltration ou de foyers apoplectiques plus ou
moins nombreux ; dans les cavités Je la plèvre, du péritoine, du péricarde et de l'arachnoïde, où le fluide sanguin était souvent mêlé à une quantité plus ou moins grande de sérosité; dans les membranes muqueuses de la bouche, des yeux, des bronches, de l'estomac, de l'intestin et de la vessie ; enfin dans le tissu même des os qui était quelquefois infiltré de sang.
L'hydropisie était la compagne à peu près inséparable de l'hémorragie, et nous pouvons dire, d'une manière très-générale, que partout où se rencontrait du sang infiltré ou épanché, il y avait aussi de la sérosité à l'état d'infiltration ou d'epanchement. Un œdème, plus ou moins étendu, avec ou sans hémorragie, existait à peu près toujours dans le tissu cellulaire des extrémités ; dans le tissu cellulaire sous-séreux du péritoine, de la plèvre, du péricarde et de l'arachnoïde ; dans le tissu cellulaire sous-muqueux de la bouche, de l'estomac et de l'intestin ; dans le parenchyme du cœur, du foie, de la rate, des reins et du cerveau.
Le vice spécial de ia nutrition, qui constitue essentiellement le scorbut, me paraît être la cause prochaine de l'altération du sang, de l'affaiblissement de l'énergie Vitale de tous les solides de l'économie et du ramollissement des tissus ; et, l'altération du sang, la gêne de la circulation, résultant, à la fois, de cette altération du fluide sanguin, de l'affaiblissement de l'énergie vitale des tissus, est sans doute la cause prochaine des congestions, des hémorragies et des hydropisies scorbutiques.
Pendant le quatrième trimestre de 1854, Sa marine de l'Etat avait envoyé à l'hôpital de Rami-Tchiffliek, spécialement affecté alors au traitement du scorbut, 309 scorbutiques. — Heu octobre, 85 en novembre et 2î5 en décembre. Le Monlebello, le Fricd tond, le Henri IV, le Marengo, le Napoléon, le Jupiter, le Ma gellan et Vléna en avaient fourni quelques cas; mais la Ville de Paris, le Bayard, le Valmy et le Cacique sont les bâtiments qui en avaient donné le plus grand nombre.
Pendant celle première époque, l'année de terre n'avait fourni que 7 cas de scorbul au même établissement (1).
Mais en novembre déjà, M. Scrive signalait, chez les malades de la Crimée, un affaiblissement moral et uue débilité insolite qui n'étaient que des symptômes de la cachexie scorbutique et les prodromes du scorbut.
Dans le mois de décembre suivant, les symptômes scorbutiques, — douleurs dans les membres, gonflement des gencives, taches pétéchiales,— devenaient évidents, surtout chez les anciens soldais ; à la fin de janvier, le scorbut confirmé prenait des proportions considérables sous le double rapport du nombre des attaques et de leur gravité, et à la fin de février, on comptait, dans les ambulances, 3,000 scorbutiques, ou 100 environ par régiment ancien et 25 par régiment nouvellement débarqué (2).
Pendant loute la durée du premier hiver et du printemps suivant, le scorbut, en Crimée,étail généralement simple et sans gravité; mais dès l'été, en se généralisant, il devenait chaque jour plus grave, et cette aggravation tenait à l'étal cachectique de plus en plus prononcé des soldats et surtout aux diarrhées, aux dyssenleries, aux affections paludéennes ei typhoïdes qui venaient le compliquer.
A partir du mois de décembre 1854, le scorbut n'a jamais cessé de régner dans l'armée, et nous pouvons dire, d'une manière presqu'absolue, que depuis cette époque jusqu'à la fin de la campagne, l'élément scorbutique eutrait, pour une pan plus ou moins large, dans la composition de toutes les maladies chez nos soldats de Crimée.
L'évolution de celte vaste épidémie de scorbul a manifestement présenté les trois périodes que nous avons assignées à la marche de chaque cas de scorbul en particulier :
(1) Chargé de la direction médicale de l'hôpital de Uami-Tchifflick depuis le premier décemhre 1854 jusqu'à la fin de janvier 1853, j'ai recueilli moi-même ces documents; et c'est pendant mon séjour dans cet établissement que j'ai pu me convaincre de la parfaite identité du scoi but de terre et du scorbut de mer.
(2) Scrive, Recueil de Mémoires de Med. Uilif., 17' volume, 2i série.
La première période, — période prodromique ou d'incuba sion, — observée en octobre, en novembre et en décembre ^854) — s'annonçait, chez les soldats valides ou malades, par un affaissement moral, une lassitude générale, une faiblesse musculaire et des douleurs insolites plus ou moins profondes.
Pendant la deuxième période épidémique, qui a duré depuis l'hiver 1855 jusqu'à la fin du printemps suivant, le scorbut était généralement simple, rarement compliqué de diarrhée ou de dyssenterie, et caractérisé par les douleurs des membres plus profondes, par le gonflement des gencivt s, par des pétéchies ou des ecchymoses aux extrémités.
Durant la troisième période, qui a commencé dans l'été 1855 et qui s'est prolongée jusqu'à la fin de la campagne, le scorbut se compliquait presque toujours de diarrhée, de dyssenîerie ou d'autres maladies graves et souvent mortelles.
La cause essentielle de cette grande épidémie de scorbut est la même que celle de toutes les épidémies de celte nature, quel que soil le lieu où elles éclatent: une nourriture grossière trop prolongée, trop uniforme, trop dépourvue de viande fraîche et de végétaux verts.
Mais en Crimée, cette cause essentielle du scorbut avait pour puissants auxiliaires une foule d'autres influences toutes débilitantes: la nostalgie, la malpropieté du corps, les fatigues, la mauvaise qualité des denrées, le défaut de viande fraîche ou sa mauvaise qualité, le séjour prolongé dans des baraques ou sous des lentes humides et encombrées, des exhalaisons miasmatiques végétales el animales, à l'action desquelles les soldats étaient constammeoî soumis.
Et ce qui prouve, jusqu'à l'évidence, la puissance exclusive de ces causes, c'est que le scorbut n'a frappé que ceux qui n'ont pu se soustraire à leur action : les soldats; tandis que les sous-officiers, un peu plus privilégiés sous ce rapport, ont été bien plus rarement atteints, et que les officiers, qui avaient une nourriture plus variée et plus saine, une vie moins pénible et
moins dure, des vêlements ei des logements meilleurs, en ont clé à peu près complètement exempts.
Pendant la première période épidéinique, nous ne recevions, généralement, à Constan inople, des scorbutiques qu'autant qu'ils nous étaient envoyés pour d'autres maladies : le scorbut alors, peu profond et peu grave par lui-même, ne constituait qu'une complication secondaire.
Pendant la deuxième période, il nous arrivait beaucoup de cas de scorbut simple ou dans lesquels celui ci constituait le fond de l'état morbide complexe qui nécessitait l'évacuation
Dans la troisième période enfin, le scorbut était quelquefois l'élément morbide dominant; mais, dans l'immense majorité des cas, les hommes étaient évacués de Crimée pour des diarrhées, des dyssenleries, des congélations, des fièvres intermittentes, continues ou rémittentes auxquelles la cachexie scorbutique était mélaugée et donnait un caractère particulier de résistance et de gravité.
Le scorbut se terminait, généralement, par la guérison, à toutes les périodes, à la condition que le scorbutique fut mis à l'abri des causes qui avaient produit la maladie. Je ne l'ai jamais vu entraîner la mort par lui-même, mais il imprimait 'oujours aux autres affections une physionomie particulière et en augmentait constamment et d'autant plus la gravité que l'état cachectique était plus profond et plus ancien.
Les 3,028 scorbutiques entrés dans notre établissement ont produit 284 décès ou \ décès sur 10 malades. Sur les 1,374 su jets traités dans mon service particulier etchez lesquels les symp tomes scorbutiques étaient évidents, 481 fois le scorbut s'est montré, simple et 893 fois comme compliqué d'autres affections. Les diarrhées et les dyssenleries chroniques étaient les complications les plus fréquentes çt les plus graves; venaient ensuite les fièvres intermittentes, gastriques et typhoïdes, les bronchites et les congélations. Dans un grand nombre de cas il était, à la fois, compliqué de fièvre intermittente et de diarrhée chronique, de diarrhée chronique et d'anasarque, de dyssen-
terieel <i 'œdème du larynx, etc. Los autres complications notaient qu'accidentelles et sans grande importance.
Ces 1,374 scorbutiques ont fourni 147 décès, ou 1 sur 0; mais jamais le scorbut seul n'a été la cause directe de la mort ; celle ci arrivait toujours par suite d'une autre affection, antérieure à leur arrivée ou survenue à l'hôpital. Les complications qui ont été plus particulièrement la cause de la moi t sont les diarrhées et les dysenteries chroniques, la fièvre typhoïde et les accidents typhiques, la bronchite capillaire et l'œdème de la glotte.
La diarrhée erln dysenterie chroniques, les fièvres intermittentes, rémittentes et typhoïdes, î'hydropisie et la cougéhtion sont les complications que présentaient le plus souvent les scorbutiques de la Crimée eu arrivant à Constautinople ; mais pendant leur séjour à l'hôpital, le scorbut, simple ou déjà combiné avec d'autres éléments morbides — qu'il fût à la deuxième ou à la troisième période — se compliquait parfois d'autres accidents pathologiques, la diarrhée ou la dyssenterie — quand ces affections manquaient au début, — une congestion active ou passive des poumons, une pleurésie avec ou sans épanchement, une hydropéricarde avec ou sans douleur, un épanchement actif ou passif dans la cavité arachnoïdienne avec ou sans infiltration de la pie-mère, une hypérémie ou une apoplexie des méninges, une fièvre intermittente ou rémittente, etc.
Les mal dies intermittentes et gastro-intestinales étaient les complications les plus communes en été ; les congestions viscérales, les points pleurétiques, les épanchements dans les cavités séreuses et les réactions fébriles continues, intermittentes ou rémittentes, constituaient les accidents les plus fréquents en hiver. Mais, parmi les phénomènes pathologiques qui, pendant les hivers de 4855 et de 1856, venaient fré quemment se greffer sur le scorbut simple ou déjà compliqué, je dois signaler, d'une manière toute spéciale, des mouvements fïuxionnaires violents retentissant surtout du côté de la poitrine et du cerveau, des réactions fébriles plus ou moins in-
teuses, entraînant subitement la mort ou prenant de suite une forme typhoïde ou typhique. Nous reviendrons sur ce sujet, à l'occasion du typhus et des affections typhoïdes, et nous lui donnerons tous les développements qu'il comporte.
Les brusques et profondes fluctuations de la température, notamment le passage subit du froid à la chaleur et une alimentation trop abondante ou trop substantielle, étaient les causes déterminantes les plus ordinaires de ces accidents. Sous l'influence de l'une ou de l'autre de ces causes et surtout quand elles se trouvaient réunies, des mouvements fluxionuaires se déclaraient et déterminaient des congestions viscérales ; et alors, les organes, n'ayant pas assez d'énergie pour se débarrasser des fluides sanguins et séreux infiltrés ou épanchés, s'engorgeaient davantage et devenaient absolument impropres à l'accomplissement de leurs fonctions. Quelquefois, les réactions étaient tellement actives que l'hypérénie se transformait en phlegmasie plus ou moins aiguë, soit dans les membranes, soit dans la profondeur des parenchymes.
Le traitement du scorbut, chez nos soldats, était, comme le traitement du scorbut dans tous les pays, bien plus hygiénique que thérapeutique. En quittant la Crimée, nos scorbutiques se trouvaient en dehors des influences qui avaient déterminé la cachexie; et, une fois arrivés à Constantinopie, le régime seul suffisait généralement pour eu opérer la guérison. Les agents de la matière médicale, pour ainsi dire accessoires, n'étaient, dans la plupart des cas, réellement utiles que pour prévenir ou combattre des accidents généraux ou locaux, que pour calmer les douleurs, toujours fatigantes pour le malade.
Toute la difficulté du traitement consistait à diriger l'emploi des moyens de l'hygiène de manière à reconstituer les solides et les liquides de l'économie, à opérer la résorption des liquides séreux et sanguins infiltrés dans les tissus ou épanchés dans les cavités naturelles ou artificielles, lentement, régulièrement et sans secousse violente.
Pour atteindre ce but, le moyen le plus sûr et le plus puis-
saut était de prévenir, autant que possible, les terribles effets des variations brusques et profondes de la température. En été, la chose était facile, parce que le froid n'était jamais assez intense pour déterminer des réactions graves; mais en hiver, où les alternatives du froid et de la chaleur étaient subites et profondes, on n'y parvenait,— et encore qu'en partie, surtout dans les baraques, — qu'en chauffant fortement la salle quand le froid devenait intense; qu'en diminuant régulièrement et en supprimant le feu, en ouvrant largement les portes et les fenêtres quand à un froid vif venait succéder une température élevée. Nous ne saurions trop insister sur la nécessité de maintenir à uue température aussi constaute que possible la salle des scorbutiques pendant l'hiver, eu songeant à l'immense influence exercée sur eux par les vicissitudes atmosphériques et en nous rappelant le nombre et la gravité des accidents qui se déclaraient à la suite du passage subit d'un frcid intense à une chaleur élevée. Nous reviendrons plus tard et avec détails, eu parlant du typhus, sur celte importante question de pathogénie.
Après la température, l'alimentation éiait le moyen le plus important du traitement de nos scorbutiques. Elle devait être variée et contenir surtout des végétaux frais en abondance.
Sous le prétexte de reconstituer le sang altéré, on recommande, peut être d'une manière trop absolue, une nourriture abondante, substantielle et ionique. Un régime réparateur convient sans doute, généralement, à la première période et à un degré peu avancé de la deuxième quand le scorbut est simple, quand les scorbutiques sont encore formel vigoureux, quand enfin aucune circonstance particulière ne se trouve là pour en contrarier ou en paralyser les effets; mais, comme nous n'avions, en général, à Constantinople, que des scorbutiques à la troisième période du mal ou a un degré avancé de la deuxième, des scorbutiques dont la constitution était profondément altérée et qui avaient préalablement subi l'influence d'émanations paludéennes et animales, de chaleurs excessives
ou de froids rigoureux, les organes, passivement congestionnés et quelquefois à demi paralysés, notamment en hiver, étaieol incapables de réagir, avec efficacité, contre les mouvements fluxionnaires préparés par une alimentation trop copieuse, trop excitante ou trop réparatrice^ et déterminés, le plus souvent, par les fluctuations de la température, si fréquentes, si subites et si profondes, à Constantinople, surtout en hiver et au début du printemps.
Nous avons toujours remarqué que les réactions fébriles, les congestions viscérales et les accidents lyphiques étaient toujours plus fréquents et plus graves en hiver qu'en été, chez les hommes au régime gras et mangeant beaucoup que chez ceux qui se contentaient d'un régime maigre et moins copieux.
Très généralement, chez les scorbutiques qui mangeaient modérément et restaient longtemps au régime maigre et végétal, les phénomènes du scorbut marchaient régulièrement et sans secousse vers la guérison, mais du moment où ils se procuraient des aliments en dehors des presciptions réglemcuîaires, ou qu'ils exigeaient une nourriture trop substantielle ou trop abondante, les symptômes restaient, le plus souvent, stationnâmes, ou leur marche devenait plus lente; et ce sont surtout les hommes au régime gras et aux trois quarts de la portion qui étaient frappés d'accidents insolites, graves et mortels.
C'est à peine si nous avons besoin de rappeler ici, avec que* soin il fallait combattre les diverses complications du scorbut : les phénomènesgastri'ïues ou bilieux par les vomitifs elles purgatifs, la diarrhée par l'opium, l'intermittence par les sels de quinquina et les autres accidents par les moyens qu'exigeaient leur nature et leur gravité. Les congestions viscérales et les accidents lyphiqnes se déclaraient de préférence dans les cas de scorbut, — simple en apparence et compliqué presque toujours en réalité d'embarras gastrique — où le traitement n'avait pas commencé par l'emploi des évacuants.
On a conseillé pour le traitement du scorbut, une foule innombrable de remèdes spécifiques. Tous les végétaux fraie
sont anti-scorbutiques, et les plus efficaces m'ont paru être ceux qui renferment la plus forte proportion d'eau de végétation.
Les bains de vapeur, en nettoyant la peau et en rétablissant les fonctions cutanées, les frictions pour calmer les douleurs et favoriser la résolution des épanchements séreux et sanguins, la respiration d'un bon air, l'aération constante des salles, les fumigations aromatiques et chlorurées, les promenades en plein air, l'usage modéré du vin, des oranges, des boissons aceidulées étaient, pour nous, les plus puissants auxiliaires de l'uniformité de la température, de la modération et de la variété du régime alimentaire.
Mais, comme la constitution de nos soldats était, le plus souvent, profondément altérée ; comme la reconstitution des solides et des liquides de l'économie exigeait un traitement très long et régulier; comme l'amaigrissement, les ecchymoses, les engorgements œdémateux et sanguins, la faiblesse générale, les douleurs et les ulcères scorbutiques ne se dissipaient qu'avec une extiême lenteur ; comme les complications et les récidives étaient faciles et très fréquentes; comme enfin la convalescence désaffections scorbutiques était d'une longueur excessive, nous considérions, très généralement, comme indispensable, aussi bien dans l'intérêt de l'État que dans celui des malades, l'envoi de la plupart des scorbutiques en France ; car, en agissant autrement, on coudamnait ces pauvres malheureux, sans avantage pour le service de l'armée, à prolonger indéfiniment leur séjour à l'hôpital ou dans un dépôt de convalescents et à retomber malades quand ils rentraient trop tôt dans leurs corps respectifs.
Tout le monde sait aujourd'hui que l'usage prolongé d'une nourriture trop uniformément dépourvue de viande fraîche et de végétaux verts est la cause essentielle du scorbut, que l'humidité, surtout le froid humide et l'encombrement en sont, après la nourriture, la cause la plus puissante, et que les épidémies scorbutiques ne se développent, généralement et peut-
être jamais, sans le concours simultané d'une nourriture trop sèche, de l'humidité et de l'encombrement, au moius des deux premières.
Or, comme dans les conditions ordinaires de la vie, il est possible à l'homme de se soustraire à l'influence de ces trois causes morbifiques, il est certain, qu'à part des circonstances majeures devant lesquelles la science s'incline et dont les évène • mentsou les hommes chargés de faire exécuter les conseils de l'hygiène sont seuls coupables et responsables, on peut empêcher les épidémies de scorbut, et les faire disparaître qnand, par impuissance ou par négligence, on les a laissé se développer.
La prophylaxie du scorbut est donc bien simple et bien facile à indiquer j elle découle tout naturellement de la connaissance précise des causes qui le produisent.
Ainsi, pour prévenir, à coup sûr, le scorbut sporadique ou épidémique, soit parmi les populations civiles, soit dans les armées de terre ou de mer, il suffît de donner aux hommes, 1° une nourriture variée, à la fois végétale et animale, et renfermant, en assez grande proportion, de la viande fraîche et des végétaux verts ; 2° des logements secs et bien aérés, où ils soient à l'abri de l'humidité, du froid et de l'encombrement, surtout pendant les heures du sommeil.
Mais, comme la malpropreté du corps, les travaux excessifs, les refroidissements, la nostalgie, l'infection miasmatique paludéenne et animale, sont des causes qui, tout en favorisant l'action délétère de la mauvaise nourriture, de l'humidité, du froid-humide et de l'encombrement , prédisposent aussi à d'autres maladies, il est encore important, pour prévenir l'apparition de celles qui, en se combinant au scorbut, ne manquent jamais de donner naissance à des affections complexes toujours graves, de conseiller : des bains ou des lotions fréquents, un repos suffisant pour compenser les fatigues du corps, l'usage de vêtements de laine, des distractions, la propreté et la désinfection des logements, l'habitation loin des
loyers marécageux et d'émanations miasmatiques animales.
Par l'observation rigoureuse des deux premiers préceptes, on a la certitude d'empêcher les épidémies de scorbut et de les faire cesser dans le cas où l'on n'a pas pu ou voulu en éviter le développement. Mais, comme dans certaines conditions de guerre ou de voyage, il n'est pas toujours possible de mettre les soldats elles marins complètement à l'abri de l'action malfaisante d'une nourriture composée d'une quantité trop abondante et trop uniforme de viande salée et de légumes secs, de l'humidité, du froid, de l'encombrement et des autres causes indiquées plus haut, on saura toujours, — sans que la science soit jamais en défaut, — que le scorbut paraîtra nécessairement à la suite de l'action prolongée de semblables influences, qu'il se compliqueta d'autres éléments morbides, et que les ravages produits par les maladies complexes résultant du mélange de ces éléments seront d'autant plus grands que l'on s'éloignera davantage des préceptes que nous venons de tracer.