DU CHOLÉRA ET DES AFFECTIONS CHOLÉRIQUES
En 1849, au moment où l'épidémie frappait, avec le plus de violence, les habitants de Paris, j'étais chargé d'un service de cholériques au Val-de- Grâce.
En 1851, lorsque le choléra éclatait, pour la troisième fois en moins de deux ans, dans la ville d'Oran, j'avais la direction médicale de l'hôpital militaire de la ville, et les cholériques de la garnison étaient tous reçus dans mon service particulier.
A la fin de l'épidémie d'Oran (octobre 1851), je fus chargé de visiter les colonies agricoles de la province, qui, à l'exception d'une seule, avaient offert des cas plus ou moins nombreux de choléra, et cette inspection, qui avait pour but spécial l'hygiène des colons, et les recherches auxquelles je me suis livré plus tard, me permirent de déterminer, avec précision, l'époque de l'invasion épidémique dans les villages et dans les tribus,
d'eu étudier la marche générale dans touie ia province et de recueillir un cerlain nombre de faits curieux.
En 4854, j'étais le médecin en chef de la lre division de l'armée d'Orient quand elle a été si cruellement éprouvée dans la Dobrutscha ; et, à mon retour à Varna je fus chargé d'un service de cholériques dans l'un des hôpitaux de celle ville.
L'hôpital de l'Ecole militaire de Constantinople a été, depuis son installation jusqu'au jour de sa suppression, spécialement affecté au traitement des cholériques, et, à part quelques rares exceptions, tous les cas graves ont été traités dans mes salles.
Je vais consigner dans ce chapitre les faits généraux les plus importants relatifs au choléra de l'Ecole militaire et le résumé de mes observations et de mes recherches sur les affections cholériques, et j'étudierai successivement : i° la marche générale du choléra en Orient et les résultats cliniques obtenus à l'Ecole militaire; 2° les causes des affections cholériques ; 5° les symptômes et les lésions qui les caractérisent ; 4° les moyens prophylactiques et curatifs qui leur conviennent.
\° Marche générale du choléra en Orient et résultats cliniques obtenus à l'Ecole militaire. — Dans les premiers jours du mois de juin 1854, après le départ pour Varna des trois premières divisions d'infanterie et d'une brigade de cavalerie, il ne restait plus à Gallipoli que peu de troupes françaises. Mais, dans le courant du mois suivant, le 46e de ligne, le 5e léger, le 2e étranger, un bataillon de chasseurs à pied, le 4e de hussards, le 7°de dragons et le 9a de cuirassiers se trouvaient réunis au camp des Moulins, à quelques mètres de cette dernière ville.
Le 8e de dragons avait eu quelques cas de choléra avant de quitter la France.
Le 5e léger, débarqué le 8 juillet, avait perdu 25 hommes pendant la traversée.
Dans le 46e, arrivé le 9 et le 12 du même mois, on avait constaté, à Toulon, avant son embarquement, un assez grand nombre d'affections gastro intestinales et un cas de cholcrine*
Le choléra continua à sévir sur le 5e léger après son débar-
quement. Il se déclara au 46e de ligne trois jours après à peu près en même temps il fit invasion chez les chasseurs à pied, les dragons, les cuirassiers, les hussards, et quelques jours plus tard seulement parmi les soldats de la légion étrangère.
Les corps arrivant de France furent cruellement éprouvés, notamment le .46e de ligne et le 5e léger, tandis que le 2fc éiran ger, venu de l'Algérie en offrit à peine 50 ou 60 cas (1).
Dans les derniers jours de juin, on observait, à Varna, dans tous les corps de l'armée un grand nombre de cholcriues ou de diarrhées cholériques, et à la même époque, un zouave du 1er régiment fût frappé et mourut.
Le 5 juillet, un cholérique du 42e de ligne entre à l'hôpital de Varna et meurt dans la journée. Le 19, on comptait déjà plus de trente attaques, et la maladie sévissait particulièrement sur les malades de l'hôpital et sur les troupes voisines de la ville, tandis que les trois premières divisions d'infanterie, campées sur les plateaux de Franka, éprouvées également, depuis plusieurs jours, par des diarrhées ou d'autres . phénomènes cholériques, n'avaient encore offert aucun cas de choléra confirmé (2) .
Dès les premiers jours de juillet, on rencontrait quelques cas isolés de choléra à Constantinople, où il n'a jamais été réellement épidémique. Le 4, la maladie se déclarait à Maltépé, le 6 à Daoud Pacha, le 7 à Gallipoli et au Pirée, le 11 à Nagara, le 16 à Péra, et du 1er au 20 juillet presque tous les bâtiments chargés de troupes pour l'Orient avaient, abord, des cas plus ou moins nombreux.
La première division d'infanterie partit le 21 juillet pour la Dobrutseha. Les premiers jours elle ne présenta que des cholérines ou des cas légers de choléra ; mais du 27 juillet au 10 août suivant, c'est-à-dire dans l'espace de quinze jours, elle lut frappée avec une telle intensité qu'elle perdit le cinquième de son effectif (3).
(1) Renseignements communiqués par M. Constantin, médecin aidemajor du 46- de ligne.
!!] ?,criv.e> Mémoires de Médecine Militaire, 17° vol., 2e série, (dj taxants, Mémoires de Médecine Militaire, 15- vol., 2- série.
Les deuxième et troisième divisions suivirent île loin la première; la deuxième fit également des pertes mais dans des proportions bien moins considérables, et la troisième fut à peine effleurée.
Le 11 août, le choléra se montrait dans la petite garnison d'Andrinople, laquelle, sur un effectif de 202 hommes, en perdit 25 en un mois, par suite de l'épidémie cholérique. La maladie avait fait déjà plusieurs victimes parmi les habitants de la ville avant d'atteindre nos soldats dans leur caserne, située à deux kilomètres de distance (1).
Pendant que nos troupes étaient ainsi éprouvées à Gallipoli, à Varna, à Andrinople, à Constantinople, dans la Dobrutscha, les Anglais n'étaient nullement épargnés dans leurs camps, et le fléau exerçait ses ravages, à des degrés différents, parmi les populations indigènes de plusieurs contrées de l'Empire ottoman.
Le 1er septembre, l'épidémie était à peu près éteinte à Varna, et l'on ne rencontrait plus, dans la ville et dans les environs, que des cas isolés de choléra.
Du 2, le jour de son embarquement, jusqu'au 18, notre armée de Crimée ne fournît qu'une cinquantaine de cas.
Après la bataille de l'Aima, la maladie reparut dans quelques régiments et elle attaquait de préférence les officiers privés de leurs bagages et vivant à peu près dans les mêmes conditions que les soldats. C'est pendant cette première recrudescence épidémique, où l'on constatait de vingt à vingtcinq attaques par jour en moyenne, que succombèrent le maréchal de Saint-Arnaud et deux de nos camarades, le médecin-major Michel et l'aide-major Bailly.
Du mois d'octobre 1854 au mois d'avril suivant, on ne rencontrait plus en Crimée que des attaques isolées de choléra, si ce n'est parmi les nouveaux débarqués ; — cardiaque nou-
(1} Renseignements communiqués par M. Lespiau, médecin aide ma jor à l'hôpital d'Andrinople.
veau convoi de iroupes présentait, après le débarquement, une véritable épidémie cholérique, heureusement éphémère et peu grave.
Dans les premiers jours de mai 1855, la maladie, se généralisant de nouveau, reprit une certaine intensité et se montra successivement dans les 4e, 5e, 3°, 2° et \™ divisions du corps d'armée, et plus tard seulement parmi les troupes du 1er corps.
La lre division du 1er corps était exempte de choléra avant son embarquement pour l'expédition de Kertch ; mais trois ou quatre jours après la prise de la ville, c'est-à-dire en même temps et plus vivement que les autres divisions restées sur le plateau de Chersonèse, elle l'ut frappée, et la maladie exerça particulièrement ses ravages parmi les soldats campés au voisinage de Yéni-Kalé, lesquels furent obligés d'aller chercher ailleurs des campements moins meurtriers.
Pendant ce nouveau paroxysme épidémique, les Anglais firent de nouvelles pertes, et les Sardes surtout, nouvellement arrivés, furent, a la même époque, cruellement éprouvés.
En juin, juillet et août, il y eut encore plusieurs redoublement épidémiques, et, c'est pendant la première de ces recrudescences, le 28 juin, que l'armée anglaise perdit son illustre général en chef, Lord Raglan.
En septembre, on n'observait plus en Crimée que des cas rares et isolés ; et, à partir de cette époque^ le génie cholérique n'a pas cessé de perdre de sa puissance, régulièrement et sans nouvelle secousse (1).
Après cet examen rétrospectif de ce qui a été observé à Gai iipoli, à Varna, à Andrinople, dans le Dobrutscha et en Crimée, revenons à Constantinople et voyons ce qui se passait dans les hôpitaux de la ville :
Nous avons déjà vu que des cas de choléra avaient été signalés dans la capitale de l'Empire, dès le mois de juillet 1854,
(t) Scrive, Mémoires de Médecine Militaire, 17e vol.,' 2* série.
ci que la maladie n'y avait jamais pris la proportion d'une épidémie.
Jusqu'à la fin de janvier 1855, les cholériques arrivant de Varna, de Crimée ou de France, ainsi que ceux tombés malades sur les lieux, étaient traités indistinctement dans l'un des trois hôpitaux établis, Pérn, Mallepé et Rami-Tchifllick.
A mon retour de Varna, le 25 septembre 1854, je fus chargé, jusqu'à la fin de novembre, d'un service de fiévreux, 5 l'hôpital de Péra, où j'ai vu constamment des cholériques, mais toujours en nombre peu considérable.
Du 1er décembre 1854 au 27 janvier 1855, chargé de la direction médicale de Rami-Tchifllick, j'ai trouvé, en compulsant les registres et les cahiers de visite, que du 20 septembre 1854. jour de l'ouverture de cet hôpital, jusqu'au 31 janvier 1855, cet établissement avait reçu 435 cholériques, la plupart con valescents, — 92 en septembre, 217 en octobre, 111 en novembre, 14 en décembre et î seulement en janvier, et que ces 435 cas avaient fourni 86 décès, — 7 en septembre, 18 en octobre, 58 en novembre et 11 en décembre.
Appelé, à la fin de janvier 1855, par notre habile et savant inspecteur Michel Lévy, à l'installation de l'hôpital de l'Ecole militaire, j'en ai conservé la direction médicale jusqu'à sa suppression, c'est-à-dire jusqu'à la fin de la campagne.
Depuis le 1er l'évier 1855, comme je l'ai dit plus haut, l'Ecole militaire a toujours été l'hôpital spécial des cholériques, et elle recevait non-seulement ceux qui arrivaient deCrimée, de Varna, de France et des camps voisins, mais encore tous les cas qui se déclaraient, parmi les malades, dans les hôpitaux voisins.
Le tableau suivant indique, mois par mois, le nombre des cas, leur provenance et les décès qu'ils ont produits.