CANCER RAMPANT
profondeur et à gagner le col utérin , où ne tarde pas alors à se déclarer un ulcère de mauvaise nature.
127e OBS. — La première fois que je rencontrai cette affection singulière, c’était chez une dame âgée de trente ans, qui , sans antécédent remarquable , commença à appréhender les approches conjugales^ tant elles étaient pour elle la source de douleurs son mari partagea bientôt le meme éloignement, à cause des difficultés croissantes qu’il éprouvait pour consommer l’acte vénérien. Les règles continuaient comme par le passé. Aucun écoulement vaginal n’avait lieu. Consulté, je pus avec peine introduire le doigt au-delà de l’isthme vulvaire, à travers un canal coupé comme par des cordons indurés rapprochés, s’étendant jusqu’au col de l’utérus qui pour lors paraissait sain. Par le rectum, le vagin présentait une saillie inégale, dure, et je pus par ce toucher constater l’état sain de l’utérus , encore libre et flottant immédiatement au-dessus de ces indurations. Je prescrivis l’usage de mèches enduites d’emplâtre de savon ramolli par l’addition d’huile d’amandes , que l’on devait rendre progressivement de plus en plus volumineuses, des douches ascendantes, le calomel uni à l’extrait de ciguë en pilule , etc.
La malade devait revenir me dire le résultat de ce traitement. Je ne la revis plus que deux ans plus tard pour constater une désorganisation cancéreuse qui s’étendait à l’utérus. Le vagin, creusé par une ulcération anfractueuse, permettait pour lors facilement le toucher profond; l’entrée de la vulve était encore rétrécie par des bourrelets indurés. Il était déjà évident pour moi que dans ce cas l’altération avait commencé par le vagin. Mon honorable confrère, le docteur A. A. T. Thyllaie , praticien très-distingué , me fournit plus tard l’occasion de saisir à son début un fait entièrement semblable.
128e OBS. — Ce second sujet était une femme âgée de vingt- six à vingt -huit ans; M. le docteur Thyllaie l’avait accouchée quatre mois auparavant, et alors il n’avait rien remarqué de particulier aux parois du vagin, qu’il avait eu tout le temps d’explorer avant, pendant et après la délivrance j laquelle n’avait rien présenté de particulier. Les dif-
CANCER DE IA MATRICE
fîcultës croissantes des approches conjugales, recommencées quelques semaines plus tard , firent redemander le docteur Thyllaie , qui reconnut un rétrécissement du vagin dont il ne put se rendre compte. Rien dans les antécédens relatifs à l'accouchement et à ses suites ne se rattachait comme cause à cette affection. Il réclama mon assistance, et nous constatâmes l’induration d’une assez grande étendue du canal vaginal, qui était rétréci par des brides , des élevures extrêmement dures , inégales, mais lisses à leur surface qui ne paraissait nullement ulcérée • ce dont on pouvait d’ailleurs s’assurer pour les plus rapprochées que l’on pouvait voir en écartant les grandes lèvres. 11 nous fut impossible de faire pénétrer le doigt audelà de quelques lignes de ce conduit étroit et comme anfractueux. Eu touchant par le rectum, nous nous assurâmes que cette altération était bornée au vagin , et qu’un espace appréciable le séparait de l’utérus qui paraissait être dans son état naturel. Ces explorations lurent douloureuses , et occasionnèrent un suintement de sang ; nous convînmes de mettre en usage les bains de siège prolongés , les douches d’abord douces, puis graduellement fortifiées , la compression immédiate , au moyen d’abord de mèches de charpie , puis de corps dilatans j, etc. Nous ne pouvions établir un prognostic entièrement rassurant. Nous devions revoir la malade ; mais elle se mit entre les mains d’un guérisseur qui donna plus que des
espérances J’ai appris depuis que la maladie avait pris un
caractère des plus graves.
sixième genre. — - Cancer ulcéré de V utérus. — Cancer
confirmé.
Synonymie : Cancer proprement dit des anciens et de plusieurs modernes.
Le cancer ulcéré est rarement primitif. Il ne porte ce caractère que quand il débute par le développement simultané d’une exulcération avec engorgement squirreux. O11 voit alors les parties endurcies bientôt détruites par l’érosion, l’endurcissement gagner de proche en proche, et l’ulcération l’envahir à mesure qu il s’étend.
cancer ulcéré.
Quand il commence par le corps d£ l’ utérus , ce genre de cancer présente d’abord des signes équivoques. La nature de la maladie peut n’être reconnue que quand par ses progrès elle vient envahir le col lui-même , • témoin le fait remarquable que nous avons rapporté ( Obs. 29, page 88).
Le cancer ulcéré qui débute par le col utérin , présente luimême dans les premiers temps des caractères incertains. Le plus ordinairement c’est une des lèvres et généralement la postérieure, qui en est le siège. Cette partie ne présente pas beaucoup plus de volume que dans l’état normal ; l'ulcération est superficielle , et quelquefois même en partie cachée à la face interne de cette lèvre , mais il y a dureté remarquable; l’extrémité en est inégale; Y ulcération, au lieu d’être régulièrement circonscrite, comme dans les exulcérations simples, est comme déréglée; au lieu d’être lisse, uniforme, elle est inégalement granulée, et si quelques unes de ces granulations, plus saillantes que les autres, sont rouges, tout le reste est d’une couleur tirant sur le gris. Le fluide qui s’en exsude est moins un mucus blanc-jaunâtre qu’une sérosité sale ; il se distingue surtout par l’odeur sui generis qu’il exhale, et qui s’attache d’une manière très-tenace au doigt explorateur.
J’ai vu très-rarement ces germes cancéreux entièrement limités au col ou à une de ces parties; presque toujours l’altération s’étend plus ou moins haut, ce dont on s’assure en promenant le doigt sur la paroi de l’utérus correspondante à l’altération^ soit à travers le cul-de-sac vaginal, soit à travers le rectum , par le toucher anal. On sent alors une saillie dure qui s’élève du col affecté et pénètre jusqu’à une certaine hauteur. Il est évident qu’il serait alors inutile et même dangereux d’enlever par l’instrument ou de détruire avec les caustiques le col malade , puisqu’on laisserait inévitablement des portions affectées, qui deviendraient la cause de répullulations, de récidives dont la marche serait bien plus active (l’expérience l’a prouvé) que si aucune opération n’avait été tentée. J’ai eu à ma connaissance de tristes exemples de cas de ce genre. L’un avait pour sujet une
femme de la rue Bichat. Elle m’avait consulté pour une affection utérine qui lui donnait d’autant plus d’inquiétude que sa mère avait été en proie à un cancer utérin qui avait entraîné sa mort. Je constatai chez cette malheureuse femme une altération présentant tous les caractères dont je viens de tracer le tableau, et malgré le peu détendue et la bénignité apparente du mal , je portai un prognostic grave , mais dont l'accomplissement était certainement encore bien éloigné. Je lui prescrivis un traitement d’après les principes énoncés plus haut; les altérans internes en faisaient 1a. base principale. Je 11e revis cette femme que dix mois après 5 le canal vaginal, rétréci par des brides, des adhérences, permit à peine à mon doigt d’atteindre l’utérus, dont le col était entièrement détruit , et conduisait dans une excavation inégale , à fond dur , d’où s’écoulait un liquide séreux, sanieux, sanguinolent, d’une odeur caractéristique des plus repoussantes. Je sus bientôt la cause de ces désordres , si rapidement imprévus. On avait promis une guérison prompte et sûre; on avait fait des cautérisations répétées et profondes; enfin, après sept à huit mois de martyrisations douloureuses, on avait dit que fart avait fait
tout ce qu’il pouvait, que la nature ferait le reste Cette
femme mourut peu de temps après.
J’ai vu, il y a deux ou trois mois, une autre malade qui se trouvait absolument dans les mêmes conditions utérines. Entre autres conseils , je lui donnai celui de se méfier des opérateurs et des cautérisateurs , conseil malheureusement probablement perdu, car je n’ai plus revu cette femme que pour constater un désordre tel , que les urines et des matières stercorales se mêlaient aux produits infects que fournissait pour lors un vaste cancer ulcéré de l’utérus.
Le plus ordinairement le cancer ulcéré procède des autres altérations organiques simples, et peut long-temps présenter les physionomies différentes et relatives à ses diverses origines.
Tantôt il succède au cancer squirreux et cérébriforme , et résulte du ramollissement et d’une sorte d’abcédation d’une
CANCER ULCÉRÉ
ou plusieurs de ses bosselures. Alors , au centre d’une masse squirreuse représentant l’utérus ou son col engorges, on voit des excavations ordinairement profondes plus que larges, et dont l’ouverture, surtout dès le commencement, est souvent plus étroite que le fond. Il peut exister plusieurs de ces cavernes ulcérées qui , d’abord isolées , finissent par se réunir et n'en former qu’une seule, à bords irréguliers, et laissant des espèces de promontoires squirreux qui divisent la cavité en plusieurs loges inégales. Le fond de ces ulcères a une couleur variant entre le grisâtre , le noir, le verdâtre; il fournit constamment une matière séreuse, sanieuse , noircie par du sang mêlé de détritus squirreux et cérébriforme , de petits caillots de sang corrompu ; cette matière icho reuse . d’une odeur infecte et s ni generis , irrite, excorie les parois du vagin, les frappe d’une, inflammation qui ne contribue pas peu à les prédisposer à renvabissement de la maladie. Néanmoins, la marche de cette espèce de cancer ulcéré est bien moins rapide que celle de l’ulcère rongeant. La maladie peut rester comme stationnaire pendant plus ou moins long-temps, ou même rétrograder, ce qui arrive rarement pour celui-ci.
C’est encore à l’inflammation qu’il faut rapporter et la plus grande activité que présente parfois la marche exacerbante de l’altération, et ses progrès envahissans ou les plus aigus de ses accidens. Des femmes ont pu, sans souffrance et sans altération bien manifeste de leur santé , porter des cancers ulcérés de l’utérus pendant un grand nombre d'années , ce qui tenait à ce que ces altérations ne devenaient pas le siège ou le foyer ou l’occasion de phlegmasies intrinsèques ou extrinsèques. ( Voyez les Obs. relatées dans la première partie. )
Le cancer ulcéré provient d’autres fois d’un engorgement sanguin, et semble résulter de la macération du tissu infiltré de sang. C'est ainsi que surviennent les cancers ulcérés chez les femmes qui ont présenté long-temps à l’avance des métrorrhagies habituelles. Les signes propres à éclairer le diagnostic de cette espèce d’ulcère cancéreux résultent de
CANCER RE LÀ MATRICE
la complication de ceux qui appartiennent et au cancer sanguin précédemment décrit , et à ceux propres à l’ulcération cancéreuse existant actuellement. Ainsi , à la suite d’hémorragies répétées ou continuelles, on trouve à la place de l’orifice utérin une excavation reposant sur un fond mollasse, fongueux, saignant, dont se détachent des lambeaux fibro-celluleux noirs et fétides. (Obs. 56, 70.)
Ne doit-on pas rapporter à ce genre d’ulcère cancéreux rune des trois variétés d'ulcères de la matrice , signalées par Bayle? « Dans la première, la couche fongueuse est « fuligineuse ou noirâtre , et les parties qu’elle recouvre « sont denses eh d’un rouge livide , souvent parcourues , de « même que les parties environnantes, par des vaisseaux « sanguins plus ou moins développés et gorgés de sang « noir. »
On voit aussi le cancer ulcéré succéder à des exubérances , soit que l’altération commence par ces productions , soit par suite de leur chute ou de leur destruction artificielle.
Enfin, une dernière origine comme une autre forme des cancers ulcérés est, avons-nous dit , l’ulcération rongeante, et à laquelle on devrait pour cela conserver exclusivement la dénomination de cancer rongeant ou à3 ulcéré rongeant proprement dit ; c’est là notre ulcéré cancéreux , l’analogue du noli me tangere de la face. Rappelons qu’il a pour caractères distinctifs : ulcère primitif tendant à s’étendre autant et plus en largeur qu’en profondeur, 11e présentant pour fond qu’un engorgement carcinomateux d’une épaisseur plus ou moins considérable , quelquefois inappréciable. Il détruit, dans sa marche, beaucoup plus rapide que pour les autres variétés du cancer ulcéré, le col de l’utérus, s’étend jusqu’aux parois du corps de cet organe , corrode les vaisseaux en même temps que les autres tissus qui entrent dans la composition du parenchyme utérin, et provoque ainsi des hémorragies redoutables, et parce quelles arrivent à l’improviste , et parce qiéon ne peut que très-difficilement opposer des obstacles efficaces et durables à leur foudroyante apparition.
CANCER ULCÉRÉ
On pourrait rapporter à ce genre d’ulcère cancéreux , ainsi qu'aux cancers provenant de squirres ulcérés, les deuxième et troisième variétés admises par Bayle (i) :
« Dans la deuxième variété , la couche fongueuse est grise « ou brunâtre; les parties situées au-dessous sont assez « denses, totalement privées de vaisseaux sanguins, ternes « ou d’un blanc sale, et assez semblables à du lard.
« Dans la troisième variété, la couleur fongueuse est « blanchâtre ou cendrée , et les parties qu’elle recouvre sont « médiocrement denses, très-blanclies , totalement privées de « vaisseaux sanguins, et tout-à-fait semblables à du lard ;
mais, en exprimant dans les endroits ainsi lésés le tissu de « la matrice , on en voit exsuder par un très-grand nombre « de points une matière purulente fort blanche et assez « épaisse. »
Ce que l’auteur désigne par une matière purulente fort blanche et épaisse n’est bien certainement que de la matière cérébriforme infiltrée.
L’ulcère rongeant a une marche essentiellement aigue, au point de détruire une grande étendue de parties, et de devenir quelquefois mortel en quelques mois. Par compensation, il cède plus que tous les autres cancers ulcérés à l’action des médicamens et des modificateurs locaux , ou il peut être détruit par la cautérisation sans laisser de traces profondes, par cela même que le fond altéré qui lui sert de base n’a pas d’ordinaire plus de quelques lignes d’épaisseur, et que l’on n’est par conséquent pas obligé de détruire les parties à une grande profondeur. Mais , pour arriver à ces heureux résultats thérapeutiques, il ne faut pas attendre que l’ulcération se soit, par des progrès rapides, étendue à de trop grandes distances. ( Voyez les Obs. \i/\ et 125.)
Ces différences de forme que présentent les cancers ulcérés de la matrice , différences qui décèlent et leur origine et leur nature , ne sont bien tranchées que quand l’altération est
(1) Journal de Médecine , Chirurgie , Pharmacie , par MM. Coryisart, Leroux et Boyer (Frimaire an II).
(2) Loco citaio ,
encore, pour ainsi dire, à son début. Quand 3a maladie est parvenue à une certaine période , on ne peut plus aussi facilement distinguer à quelle espèce ou variété elle appartient. L’ulcère consécutif des cancers squirreux ramollis a pu détruire une certaine étendue de sa base engorgée, et offrir maintenant l’apparence d’ulcère cancéré, ou celui-ci s’est compliqué d’engorgemens qui le rapprochent du cancer ulcéré 3 de meme le cancer mou ou sanguin a pu prendre Tun ou l’autre de ces derniers aspects, etc. Cette difficulté diagnostique ne peut être, au reste, préjudiciable alors; l’affection, devenue médicalement incurable, réclame les mêmes indications thérapeutiques palliatives ou symptomatiques , ou exige les mêmes traitemens chirurgicaux.
Alors donc ces diverses affections cancéreuses se confondent sous une communauté de phénomènes , de symptômes, représentant les signes locaux et généraux dont nous allons tracer le hideux tableau.
Le cancer confirmé de V utérus , quelle que soit la forme qu’il affecte, se montre rarement avant le retour de lâge^ époque à laquelle se développe la modification organique ou vitale spéciale qui prédispose à la production des états squirreux et cérébriforme , altérations fondamentales des cancers les plus communs, époque où se manifestent le plus ordinairement aussi la désorganisation , les transformations organiques des tissus jusque là affectés de lésions simples.
Le cancer ulcéré peut affecter tout l’utérus; le plus ordinairement il est borné au cBl , et dans la plupart des cas c’est par là qu’il a commencé avant de s’étendre au corps utérin; ce qui dépend , ainsi que nous l’avons déjà dit , de ce que le col de l’utérus est bien plus fréquemment exposé à l’action des causes qui développent les engorgemens congestifs phlegmasiques , ou les ulcères simples , ou les exubérances , affections qui sont souvent l'origine de ces altérations profondes. Dans les cas plus rares où il commence par le corps utérin , comme par une ulcération de la paroi interne de ce viscère, le diagnostic à son début est très-obscur (Ofas. 29).
La plupart des femmes atteintes de cancer utérin en accu-
CANCER ULCÉRÉ
sent les approches ou Faction de l’époque critique. Beaucoup de médecins sont eux-mémes disposés à reconnaître cette influence. Elle est vraie relativement à la nature de F altération, ou plutôt aux caractères cancéreux proprement dits ; elle ne l’est pas quant à l’origine primitive de la maladie utérine. Interrogez convenablement les malades , et vous reconnaîtrez que chez le plus grand nombre i ( existait du côté de Forgane affectédes désordres fonctionnels, quelque phénomène anormal , quelques symptômes morbides, dont la plupart remontaient à plusieurs années, aux dernières couches , soit à terme, soit précoces, et quelquefois meme à des époques plus éloignées encore , comme aux premiers temps de la puberté. Nous en avons cité et rapporté des exemples dans la première partie de cet ouvrage. Pendant long -temps ces états pathologiques sont restés dans un état de simplicité et de bénignité qui les a fait supporter et négliger. Mais au retour d’age ces phénomènes, quelquefois presque inaperçus jusque là, prennent de l’intensité, se compliquent, revêtent des formes nouvelles. L’âge pour lors a changé la maladie , il y a introduit le cachet cancéreux, et sous ce rapport il est vrai de reconnaître la fatale influence de l’époque critique.
J’ai eu l’occasion de suivre , pour ainsi dire pas à pas , cette origine d’abord bénigne, puis cette explosion si grave, cette marche d’abord long-temps , très-long-temps lente , je dirai même stationnaire, sans influence sur la santé générale, puis rapide, destructive, mortelle. Au nombre des femmes sujets de ces observations , il en est une surtout qui attira cl autant plus mon attention quelle était alliée à un de mes plus proches parens. Voici le récit succinct de la marche du cancer auquel elle a succombé il y a quelques mois.
129e OBS. — Mme Elise F. , née en Belgique d’un père français, présentait un mélange du tempérament lymphatique si commun au pays qui Fa vil naître et que présentait sa mère , uni au tempérament nervoso-sanguin paternellement héréditaire. Pubère à dix -sept ans, elles fut presqu’en même temps affectée de fiueurs blanches. Mariée à un homme ami du plaisir , sa seule préoccupation , son seul
CANCER DE EA MATRICE
but , toute son existence , elle fut entraînée dans une vie agitée , irrégulière ) elle eut à supporter des alternatives de bien - être et de misère , dans laquelle elle tomba définitivement après plusieurs rechutes 5 sa santé générale nen parut cependant pas souffrir $ sa constitution même sembla se fortifier de cette lutte incessante de bien et de mal, de jouissances et de privations. Elle eut cinq enfans , dont une rachitique. Arrivée à l’âge de vingt- huit ans, elle eut un avortement accidentel, à trois mois, de grossesse. Depuis, ses règles devinrent moins abondantes, mais son ancienne leucorrhée acquit plus d’intensité. Elle était alors fixée à Bordeaux, où les événemens de 1814 l’avaient forcée de se réfugier. Dans un voyage quelle fit à Paris ( 1824) , je trouvai le col utérin un peu tuméfié, mais sans duretés ; l’orifice me parut comme inégal , ramolli : au spéculum , je constatai une exulcération superficielle. Je donnai des conseils qui ne furent point suivis. En i85o , une nouvelle inspection me montra les choses absolument dans le même état. Rien encore dans l’état général ne faisait soupçonner rimminence de l’horrible maladie qui plus tard devait se manifester et conduire cette malheureuse femme au tombeau. On eût pu probablement la prévenir* mais soit insouciance négligence, ou la faute des circonstances , la malade ne voulut ou 11e put se soigner. En i856 , elle était âgée de quarante ans ; elle m’écrivait cpie sa position était toujours la même , sans aggravation cependant j mais cpie ses règles devenaient plus abondantes et un peu plus prolongées depuis quelques mois , et que, se rappelant les craintes que je lui avais autrefois inspirées pour l’engager à se soigner, elle commençait, maintenant qu’approchait l’âge du retour, à en concevoir de sérieuses. Elle vint enfin se fixer cà Paris dans le courant même de l’année. La leucorrhée était très-abondante, sans odeur spéciale , souvent sanguinolente. Le col utérin était tuméfié, mollasse à son centre , dur k la circonférence ; cette dureté se prolon geait avec une proéminence marquée à la face postérieure de l’utérus. Néanmoins rien encore de particulier dans l’état général, La malade avait conservé toute sa force ? son embon-
CANCER ULCÉRÉ
point, sa fraîcheur remarquable. J’espérais beaucoup d’un traitement rationnel. Mais à peine était-il commencé quelle fut forcée de faire un voyage à Bordeaux, pour surveiller et terminer des affaires relatives à la mort récente de son mari. Elle y séjourna quatre mois , pendant lesquels elle dut encore se négliger. A son retour , son habitude extérieure portait déjà les signes d'une cachexie cancéreuse ,* marquée par la pâleur particulière de son teint, la mollesse de ses chairs, l’altération de ses traits ; des pertes fréquentes étaient survenues dans l’intervalle : une sérosité tantôt grisâtre , tantôt sanguinolente.» l’inondait sans cesse. L’orifice utérin était large, béant, ou plutôt remplacé par un vaste et profond ulcère à bords et à fond inégaux, anfractueux, exhalant rôdeur cancéreuse sui generis ; le col, effacé et confondu avec le corps de la matrice, était dur, bosselé, inégal; bref, il existait un ulcère cancéreux trop avancé maintenant pour promettre le plus léger espoir du succès de traitemens quelconques. La mort arriva quelques mois plus tard.
Ainsi une affection utérine a pu persister à l’état de simplicité pendant près de quatorze ans , et malgré les circonstances les plus défavorables; l’âge de retour arrive, et en quelques mois elle prend un caractère grave, une marche aiguë', compromettante; elle atteint enfin à son dernier terme , la mort. Combien de cancers utérins profonds ont eu la même origine simple , le même siège primitif à l’extrémité du col , et ont également persisté dans cet état de simplicité pendant des mois et des années , jusqu’au moment où 1 âge leur a imprimé sa désespérante influence !
D’après les considérations qui précèdent sur le cancer ulcéré , on prévoit que c’est à ce dernier terme des altérations organiques , quelles qu’en aient été l’origine et la nature ou la forme primitive, que s’appliquent les définitions les plus récentes que l’on a données du cancer considéré d’une manière générale. « Ainsi le cancer , dit le professeur Andral, est une « expression métaphorique, et qui, sans rien préciser, s’ap- « plique à toutes les lésions , soit de nutrition , soit de sécrète tion, arrivées à ce terme où on les voit se terminer par une
CANCER DE EA MATRICE
« ulcération qui étend de plus en plus ses ravages, soit en « superficie , soit en profondeur. « — « Nous appellerons gé- « nériquement cancéreuse, dit Doges, toute affection qui, « changeant dans sa trame meme la texture de la matrice , « tend naturellement à s’accroître, à se propager à son pour- « tour, et à se détruire par ulcération dans son centre. »
D'après ces définitions d’une part, le nom de cancer serait applicable à des altérations qu’on a voulu distraire de ce genre de maladie , et auxquelles on a concessionné le nom d'affections c anéroïde s 3 d’un autre côté, il faudrait en écarter des états pathologiques au fond essentiellement cancéreux, mais qui n’affectent pas ou qui 11’ont pas encore revêtu la forme spéciale que l’on donne comme caractère pathognomonique du cancer. Tels sont les engorgemens squirreux et encéphaloïdes; telles sont encore certaines exubérances , comme les champignons cancéreux, etc. Nous croyons avoir évité toutes ces contradictions en nous exprimant ainsi : « Nous donnons le nom cle cancer , ou pour mieux dire d’ affections cancéreuses , relativement aux altérations organiques de la matrice, à toutes celles qui offrent les caractères communs suivans : i° de tendre à faire des progrès indéfinis* 20 de tendre à se terminer par une désorganisation profonde des tissus , avec ou sans ramollissement ou ulcération destructive ; 5° d’être en général au-dessus des ressources de tout traitement médical 3 4° donnant plus spécialement le nom de cancer confirmé à toute altération ou affection quelconque parvenue au point de former des engorgemens ulcérés présentant pour lors les caractères indiqués par MM. Andral et Velpeau. » Les définitions données par ces auteurs ne s’appliquent en effet qu’aux cancers ulcérés ou confirmés, quelle qu’en ait été l’origine.
Les affections cancéreuses, ou les cancers ulcérés, en un mot les cancers confirmés proprement dits, outre les caractères que nous leur avons assignés, et cpii servent à faire distinguer leurs différentes formes originelles, présentent des signes communs, locaux et généraux.
Signes communs locaux : i° Quelle que soit l’origine de
CANCER ULCÉRÉ
lïilcèrc, il y a, clans le cancer ulcéré, écoule ment par la vulve de matières séreuses , sanguinolentes , sanieuses , brunes }
noires ou verdâtres
entraînant des caillots d’un sang noir.
plus ou moins volumineux et à demi putréfiés, et parfois des lambeaux et des débris de matières encéphaloïdes , ou meme de chairs fongueuses et décomposées. Cette matière a pour caractère spécial une odeur pénétrante qui n’est que désagréable dans les commencemens , mais qui plus tard devient d’une fétidité insupportable et repoussante, et d’une nature toute particulière qui décèle la source d’où elle provient. Il suffit d’avoir une fois senti cette odeur sui generis , pour, à ce seul signe, présumer la nature de la maladie , avant meme d’avoir examiné la malade. Elle se répand facilement dans l’air de la chambre, imprègne le lit, les vètemens , et s’attache au doigt explorateur au point qu’il est parfois difficile de s’en débarrasser.
2°. Le toucher et le specuitim découvrent une ulcération de forme irrégulière , mal arretée , à surface accidentée , inégale , et quelquefois parsemée et recouverte de végétations mollasses , blafardes ou d’un rouge livide, qui parfois masquent le fond de l’ulcération. Ses bords anfractueux, dentelés, sinueux, sont coupés à pic, ou forment des bourrelets renversés. Toute cette surface est incomplètement cachée sous une couche putrilagineuse grisâtre, verdâtre, sanieuse.
5°. Il se manifeste des hémorragies dont l’abondance épuise les malades , et qui occasionnent la mort avant le temps où la maladie elle-même l’aurait amenée sans cette circonstance. Ces hémorragies sont d’autant plus funestes, qu’on ne peut ni les prévenir ni les arrêter à temps • elles proviennent soit des vaisseaux en général très-développés , et qui sont atteints par les progrès de l’ulcération, soit des fluxions que l’altération, bornée à une partie, excite dans celles qui ne sont pas encore affectées. Dans le fongus liématode , le cancer sanguin, le cancer mural , les hémorragies sont en outre fournies par l’altération elle-même. Mais il est d’observation que quand ces altérations spéciales se sont transformées en cancer ulcéré, les hémorragies; qui étaient leur symptôme dominant, di~
minuent, et même disparaissent, à moins que quelque portion ne conserve son état congestif primitif, ou que la désorganisation n’ait compromis les vaisseaux utérin.
4°* Aux éclairs de douleurs lancinantes propres aux cancers, se joignent des douleurs déchirantes ou brûlantes dans le basventre^ aux reins, au bassin, au coccyx, aux aines, au pubis, et s’étendant aux cuisses avec sensibilité telle de ces parties , quelle rend le plus léger contact insupportable j ou bien c’est un sentiment d’engourdissement pénible ou de constriction , corpme si le bassin était étreint par un cercle de fer. Le siège de la douleur qui se fait sentir dans des parties autres que celles qui sont altérées, peut donner le change à des praticiens peu expérimentés sur la cause de ce symptôme et sur la nature et le siège de l’altération qui le produit. ( Voy . Obs, 29, page 88. )
C’est ce caractère d’acuité, de violence, de ténacité, d’atrocité des douleurs qu’engendre le cancer, cpii rend cette maladie la plus redoutable et la plus redoutée entre toutes celles dont l’humanité est susceptible. Ces douleurs incessantes ou répétées empoisonnent l’existence des malades, leur rendent la vie à charge , leur font désirer la mort , et ont porté plusieurs à la vouloir et à tenter de se la donner. Quoi de surprenant que des femmes, dans l’espoir d’être débarrassées de ces souffrances insignes, ne fût-ce que temporairement, ou par la crainte d’y être un jour exposées par les progrès d’une maladie faible encore , se soumettent à des opérations effrayantes , qu elles demandent même comme une grâce, malgré les dangers presque certains quelles savent y être attachés !
La marche du cancer de l’utérus est quelquefois lente et ses progrès insensibles ) parfois il semble rester stationnaire , ou même rétrograder j la santé générale s’améliore. Tout donne l’espoir d’une prompte guérison : le médecin luimême se flatte de l’efficacité des moyens auxquels il attribue ce bienfait. Il faut, en général, se méfier de ces trop heureux résultats. Souvent, après une certaine durée de décroissance, les accidens reprennent leur première marche envahissante. D’autres fois les progrès sont rapides , ce qui s'observe sqr-r
CANCER ULCÉRÉ
tout quand le cancer est primitivement ulcéré (ulcère cancéreux ou ulcère rongeant) , ou quand il succède au cancer sanguin. Dans tous les cas, l’ulcère marche en profondeur et en largeur, il s’étend de l’ utérus aux organes voisins , pénètre dans la vessie , dans le rectum, gagne les parties externes de la génération , et forme ainsi un épouvantable et hideux cloaque, couronné extérieurement par l’engorgement des glandes inguinales. Cette extension de l’ulcération est précédée d’engorgemens carcinomateux qui se développent à la circonférence de l’ulcère, et en rendent les bords élevés et calleux. On voit souvent l’entrée du vagin tellement encombrée de ces callosités transitoires, qu’à peine si le doigt peut pénétrer au-delà de la vulve. On a vu l’ ulcération gagner et perforer le péritoine ; de là l’explosion d’une péritonite aiguë qui hâte la fin des malades. Dance a observé quatre fois cet accident (Archives médicales , octobre 182g) ■ ce savant observateur a vu aussi un fongus pénétrer dans la vessie , obstruer l’urètre et causer la rétention d’urine.
Dans les cas les plus ordinaires , et si la mort ne vient pas mettre trop promptement un terme aux ravages de l’altération cancéreuse, elle envahit tous les viscères du bassin , les confond en une masse désorganisée au milieu de laquelle on retrouve à peine quelques lambeaux , quelques vestiges des tissus normaux échappés à ce vaste désordre. La matrice entière est comprise dans cet envahissement cancéreux. Cependant on l'a retrouvée intacte au milieu d’une altération profonde qui , du col de cet organe , s’était étendue à la vessie , au rectum, à toutes les parties intra- pelviennes. J’en avais vu un exemple très-remarquable pendant mon externat à l’hôpital du faubourg Saint-Antoine. M. Can on Duvillards en a observé un semblable, consigné dans l’ouvrage de M. Pauly. Par suite de ces engorgemens, les uretères oblitérés, engorgés par l’urine , ont pu acquérir le volume d’un intestin grêle. (Dance , loc. cit. )
C’est au milieu de ces cancers, parvenus au dernier terme (du désordre , que l’on trouve une confusion inextricable de tissus anormaux , diversement altérés, enflammés, hématodés,
de produits varies , gommeux, hydatiformes , puruîens / sanguins , encéphaloïdes , carcinomateux , squirreux , mélaniques, tuberculeux 5 mélange informe, magma organique, véritable cliaos de l’organisation.
Symptômes et signes généraux . — A ces symptômes locaux s'adjoignent des phénomènes généraux non moins redouta-, blés. 11 y a d’abord retentissement clans tout l’appareil nerveux tant cérébro-rachidien que ganglionnaire* ces perturbations de l’innervation sont marquées par des vomissemens , du hoquet , des palpitations , des étouffemens, des mouvemens convulsifs , des crampes déchirantes , des insomnies pénibles ou un sommeil que les malades appréhendent plus qu’elles ne le désirent, tant il est fatiguant, troublé qu’il est par des rêves effrayans, tant est anxieux le réveil qui le suit. Toutes les fonctions nutritives languissent et s’épuisent. Les chairs deviennent molles et flasques ; le corps ne conserve de son embonpoint que de fausses apparences ; la graisse mate et ferme qui emplissait le tissu cellulaire a fait place à une sorte d’infiltration transparente, produisant une bouffissure translucide; les extrémités et la face s’œdématisent jusqiTà ce que, par des transitions successives de diminution passagère ou d’augmentation incessante , l’anasarque ait gagné tout le corps , et que des épanchemens hydropiques aient comblé toutes ses cavités. Le pouls, petit et lent, ne se relève que pendant les paroxysmes le plus ordinairement vespériens de la fièvre hectique; les traits profondément altérés portent l’expression de la souffrance. La décoloration chlorotique de tous les tissus par suite de la suppression de la circulation capillaire ou de l’altération du sang , est surtout remarquable à la peau , dont la teinte hâve, blafarde, jaune paille, est caractéristique des affections cancéreuses avancées ; sur elle tranche la teinte livide violacée du pourtour des yeux et du nez , et saillent les couches terreuses qui s’étendent au front , à la face , aux membres. Dans les derniers temps se déclare une diarrhée colliquative , accompagnée bientôt d’éruption aphtheuse encroûtant la langue et toute la cavité buccale, et s’étendant meme à toutes les autres parties du système