SYMPTOMES DE LA COMPRESSION LENTE
Les accidents sont toujours moins prononcés, si la compression se fait lentement et sur une grande étendue de la moelle épinière à la fois ; ils consistent dans l'abolition plus ou moins complète du sentiment et du mouvement , ou de ces deux facultés simultanément, sans qu'il y ait pour cela de notables et graves désordres dans les autres fonctions viscérales ; mais la transpiration se supprime dans les membres paralysés; la peau csL sèclie et répiderme s'en détache facilement, ce qui explique encore très-bien la formation si fréquente des escarres ; l'infiltration des membres inférieurs s'observe souvent; une espèce d'engourdissement se fait d'abord sentir dès la première apparition de la
compression ; les mouvements deviennent moins assurés, douloureux; les membres se rétractent avant d'être paralysés. C'est surtout lorsque la compression est le résultat d'une carie des vertèbres qu'on observe ces derniers phénomènes. Reydelet prétend que lorsqu'il y a convulsions et rétention des matières fécales et de l'urine, c'est qu'alors la désorganisation de la moelle épinière est partielle et que, ses fonctions persistant toujours, elle manifeste l'irritation qu'elle éprouve par des mouvements convulsifs et spasmodiques, tandis que sa destruction est complète quand il y a paralysie. Cette explication qui sent la vieille école, n'est plus en rapport avec les résultats positifs de l'observation moderne ; nous avons vu souvent, en effet, des cas de paralysie complète, sans que la moelle fût détruite, et sans même qu'elle parût présenter d'altération bien manifeste dans le point comprimé.
Du reste, les symptômes de la compression lente de la moelle sont les mêmes que ceux de sa compression brusque , si ce n'est l'extrême différence qu'apporte dans son développement la lenteur même de la formation de l'altération pathologique. Car dans les cas où il survient un déplacement subit d'un os pendant le travail d'une compression lente , ce déplacement devient alors lui-même une cause de compression brusque exercée par l'apophyse odontoïde ou par l'arc de l'atlas sur le bulbe rachidien, et la mort est instantanée; si au contraire la compression se fait lentement et sur le même endroit, le malade ne succombe qu'après avoir passé par toutes les phases d'un affaissement
10 h MALADIES DE LA MOELLE ÉPINIÈRE
général, d'un anéantissement gradué des membres, de la voix et de la respiration.
Un grand nombre d'exemples démontrent que de tous les points de la moelle épinière, le bulbe rachidien est celui dont une lésion souvent légère entraîne la mort; par une coïncidence remarquable, c'est en même temps la seule portion du système nerveux qui puisse être comprimée lentement sans qu'il en résulte de graves accidents : nous en avons rapporté plusieurs exemples. Le mode d'articulation des deux premières vertèbres cervicales rend raison de cette fréquence relative de la compression du bulbe en comparaison des autres parties de la moelle.
Quand la paralysie résulte d'une compression de la portion dorso-lombaire de la moelle épinière, ou voit apparaître successivement différents symptômes qui ont été déjà indiqués à l'article des plaies et contusions de la moelle épinière : seulement la paralysie de la vessie arrive plus tardivement ; malgré l'atonie paralytique des membres inférieurs, ils sont encore le siège d'élancements , de secousses convulsives, qu'on ne voit pas ordinairement dans la paraplégie consécutive aux fractures du rachis.
Le pronostic de la compression lente est aussi fâcheux que celui delà compression brusque, quoique le traitement ait cependant plus de chances, à cause même de la maladie ; mais elle reconnaît ordinairement pour cause première une diathèse profonde et générale, soit vénérienne, soit scrofulcusc, d'où dépend la carie des vertèbres, c'est ce qui la
rend incurable. Des escarres se forment au sacrum et aux trochanters ; l'urine et les matières fécales les font dégénérer en ulcères très-larges : la fièvre lente alors se déclare, une suppuration abondante épuise le malade, qui succombe en conservant son intelligence; souvent même, l'inflammation de la moelle et des nerfs lombaires est la suite de ces funestes escarres au sacrum.
Cependant la carie vertébrale est susceptible de guérison, ou du moins ses progrès peuvent être arrêtés : de semblables cas sont rares. Nous en avons vu un exemple bien remarquable sur M. Murât, chirurgien en chef de Bicêtre, alors qu'il était attaché au service de la Salpêtrière: affecté d'une carie vertébrale, il resta couché deux années de suite, se traitant par des applications continuelles de moxas dans les environs de la moelle épinière. Son tronc se raccourcit de près de trois pouces ; mais enfin la consolidation s'établit, et tellement bien que M. Murat vécut encore plus de vingt années avec tous les symptômes d'une santé vigoureuse.
On voit donc qu'après la guérison de la carie vertébrale, la moelle épinière n'éprouve aucune altération dans ses propriétés et peut conserver toute son influence normale sur la motilité. On peut observer cependant, chez certains sujets irritables, que les symptômes nerveux persistent après la guérison ou même se développent quelques années après. Tantôt c'est une sensibilité insolite des membres inférieurs accompagnée d'une chaleur incommode au-dessus et au-dessous du point vertébral cicatrisé ; tantôt ce sont des élancements aigus et
rapides, des secousses comme tétaniques, de l'incertitude dans les mouvements de progression, une contraction des parois thorachiques, une gêne dans la respiration. Ces divers symptômes coïncident souvent avec les variations atmosphériques, et sont évidemment le résultat d'un reste d'irritabilité excessive de la moelle épiniére. Aussi, comme cette susceptibilité peut faire craindre un retour de la maladie première, il ne faut pas craindre, si les exacerbations devenaient trop violentes, d'agir comme si la maladie était imminente, et à entraîner son développement par l'application de plusieurs cautères près de l'endroit primitivement malade ; il faut de plus en entretenir la suppuration pendant quelques mois, et jusqu'à ce que tous les accidents aient disparu.
Du reste, les différentes causes qui peuvent produire la compression lente de la moelle donnent la mesure et la nature des agents thérapeutiques par lesquels il est le plus convenable d'essayer à la combattre, car, pour la guérir ou l'entraver, la chose n'est guère possible, excepté dans le cas de carie vertébrale. Mais que peut-on faire contre les progrès d'un anévrisme intense qui déprime le bulbe rachidien, contre les acéphalocystes dans le canal rachidien, contre le développement de tumeurs encéphaloïdes ou tuberculeuses dans la moelle ou dans ses membranes ?
Mais lorsque la paraplégie est entretenue par une courbure anguleuse du rachis, déterminée ellemême par la carie vertébrale, on peut arrêter les progrès ultérieurs de la compression de la moelle
MALADIES DE LA MOELLE ÉI>INIÉRE 107
épinière en bornant ceux de l'altération des os par des applications réitérées de moxas ou mieux de cautères profonds dont on entretient avec soin la suppuration. Pott a démontré les avantages de ce traitement. Cependant il peut arriver qu'on ne parvienne à obtenir une guérison solide qu'à une époque où la flexion du rachis est déjà très-prononcée ; de sorte que la moelle épinière restant comprimée les malades ne recouvrent pas l'usage de leurs membres.
C'est dans ces cas que l'électricité ou l'électropuncture produisent quelquefois des efTets remarquables et peuvent rappeler le mouvement dans les parties depuis longtemps paralysées. Une des conditions principales est la persévérance dans l'emploi de ce moyen thérapeutique ; on peut y adjoindre la noix vomique. Une remarque digne d'intérêt est l'altération plus marquée du mouvement que de la sensibilité. Nous devons encore recommander le traitement à l'hydrofère, dont on peut tirer quelque bon résultat, et les frictions toniques jointes aux dérivatifs appropriés.