DE L'IRRITATION SPINALE
Les médecins anglais et américains ont décrit, sous le nom d'irritation spinale, une affection qui paraît avoir beaucoup d'analogie avec la congestion
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rachidienne, et qui est variable par son étendue, son degré d'intensité et sa durée. On a pu observer que certains malades présentaient des symptômes de gastralgie plus ou moins continue, avec lassitudes spontanées et engourdissement douloureux des membres ; ces phénomènes sont précédés et accompagnés d'une douleur dorsale très-vive, que l'on augmente par la pression exercée sur quelques apophyses épineuses, pression qui donne lieu à un redoublement momentané de tous les accidents. C'est surtout sur des femmes qu'on peut observer les symptômes de cette affection ; les malades se plaignent en même temps d'une douleur vive et circonscrite sous la mamelle gauche, ou dans l'intervalle des deux épaules. Il se manifeste dans l'épigastre une sensation déchirante, qui est précédée par une sorte de constriction circulaire de la ■poitrine , et cette constriction semble avoir pour point de départ un endroit circonscrit dans le milieu du dos, et venir de là se concentrer au creux de l'estomac. Ces douleurs reviennent tantôt par accès et tantôt elles persistent d'une manière continue, avec des redoublements irréguliers.
Dans quelques cas, les symptômes indiqués existent, mais sans douleur dorsale , et ce n'est qu'à la pression que l'on reconnaît cette douleur.
L'identité des phénomènes que présentent en général les malades, le mode de développement des douleurs et leur siège, l'état d'engourdissement et de fatigue des membres pendant les accès, ont fait considérer ces symptômes comme autant d'effets d'une congestion rachidienne, passagère et répétée.
Cette opinion est d'autant plus vraisemblable que c'est surtout chez les femmes à l'approche du retour périodique des menstrues que les accidents se manifestent, et qu'ils paraissent entraver l'écoulement du sang. Aussi, en appliquant à plusieurs reprises des sangsues sur la région douloureuse du dos, on voit disparaître ces symptômes, ainsi que les accidents hystériques très-prononcés qui souvent les accompagnent.
L'apparition de semblables accidents sous l'influence d'une concentration active et passagère du sang dans les enveloppes, et peut-être dans la portion périphérique ou centrale de la moelle ellemême, peut s'expliquer physiologiquement par les connexions multipliées de la moelle épinière avec tous les organes, au moyen des anastomoses des nerfs spinaux, qui en émanent comme d'un centre commun. Si cette disposition anatomique établit d'une manière si évidente une réciprocité d'influence des lésions de la moelle avec les organes des diverses cavités splanchniques, on ne peut méconnaître aussi qu'elle tend à favoriser l'incertitude ou l'obscurité du diagnostic dans certaines affections, dont le siège n'est pas toujours dans l'endroit même où réside la douleur. Joseph Franck nous paraît encore avoir très-bien entrevu cette influence et les conséquences qu'elle peut avoir sur le caractère de certaines affections de la moelle épinière, « Si cet organe, dit-il, est doué dWe merveilleuse » aptitude à contracter des maladies, tant dans ses » enveloppes que dans son tissu intérieur lui-même, » il faut reconnaître aussi qu'il est le principe et
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ï la source d'une foule de douleurs qui vont se » traduire en vives irritations dans les viscères du » thorax et de l'abdomen. »
Le docteur Player, en 1821, a publié en Amérique des observations qui démontrent un rapport direct entre certains symptômes névralgiques de quelques régions du corps et un état morbide de la moelle épinière, qu'il nomme spinal disease, et qu'on reconnaît en exerçant une pression sur le rachis. Ch. Brown inséra plus tard dans le journal de médecine de Glasgow un résumé sur une affection trèspeu connue, dit-il, et qu'il désigne sous le nom d'irritation des nerfs de l'épine. Il a observé que la douleur avait son siège plutôt à droite qu'à gauche du thorax ; quant à celle du dos, il a remarqué que la pression ou l'application d'une éponge imbibée d'eau chaude la rendait manifeste, et qu'elle était aussi réveillée par la flexion de la colonne vertébrale. Suivant lui, cette douleur dorsale, généralement très-limitée, siège le plus souvent de la huitième à la neuvième vertèbre, quelquefois de la deuxième à la troisième vertèbre cervicale, plus rarement dans le milieu du dos, et est toujours bornée au même côté que la névralgie thorachique ; chez quelques malades, il peut exister en même temps une sensation douloureuse dans les membres du côté affecté.
D'autres observateurs ont prétendu que la sensibilité développée par la pression, dans un point de la colonne vertébrale, est un symptôme lié à la plupart des affections nerveuses chroniques, et que l'indication la plus curative de ces maladies est de
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faire disparaître cette sensation morbide, afin de dissiper aussi tous les autres accidents.
On peut voir par cet exposé que les observateurs s'expriment avec assez d'incertitude et de vague sur la nature de l'affection qu'ils ont nommée irritation spinale, ainsi que sur le genre de lésion dont le racbis peut être affecté, et qu'il n'est pas question de déterminer si les enveloppes ou le tissu de la moelle épinière sont isolément ou simultanément affectés.
On a cependant attribué la douleur dorsale à un léger déplacement de quelques vertèbres par une contraction spasmodique des muscles spinaux, déplacement qui com-prime les nerfs racbidiens à leur sortie du canal vertébral. Ce spasme musculaire serait indépendant d'une affection du cerveau ou de la moelle épinière, à moins qu'il ne survienne une paralysie partielle, quelque altération delà vue, des vertiges, cas dans lesquels il y a lieu de penser que les symptômes sont liés à la lésion de quelque centre nerveux. Cette explication nous paraît peu vraisemblable.
Plus récemment, M. Griffm a étudié cette affection avec plus de soin et plus d'ensemble, et s'est efforcé d'établir les caractères qui peuvent distinguer l'irritation spinale des affections nerveuses simples ou idiopathiques et des phlegmasies aiguës ou chroniques. D'après lui, ces caractères sont : !<> le défaut de rapport entre la douleur et le trouble local et l'état général du malade; 2° l'augmentation de douleur chaque fois que le patient veut soulever un poids ; 3° la douleur déterminée dans certaines régions du tronc et des membres par la pression opérée sur cer-
tains points du rachis ; 4° enfin, la disposition aux métastases. Parmi ces caractères, on remarquera celui qui semble le mieux indiquer la présence d'une congestion rachidienne dans cette maladie, nous voulons dire l'influence des efforts sur la production de la douleur, et qui semble bien indiquer que tous les accidents s'aggravent parce que l'accumulation du sang dans le rachis se trouve momentanément augmentée. La disposition aux métastases, signalée, par l'auteur, serait aussi une conséquence de la nature de ces congestions qui sont ordinairement passagères, qui ont une tendance si prononcée à se renouveler, tantôt sur le même point, tantôt sur plusieurs souvent éloignés les uns des autres. Enfin pour corroborer cette opinion sur la nature et le siège de l'irritation, spinale on peut invoquer la remarque faite par M. Griffm, à savoir que cette affection est bien plus fréquente cbez la femme à l'époque de puberté que dans toute autre époque.
M. Told, dans V Encyclopédie de médecine pratique, attribue tous les phénomènes de l'irritation spinale aux congestions rachidiennes ; il pense qae le tissu de la moelle épinière n'est pas le siège de la fluxion sanguine et que la congestion est bornée à l'appareil veineux extérieur à cet organe. Le docteur Eus, dans le journal de M. Rust, a publié d'intéressantes recherches sur les affections symploma tiques de l'irritation spinale, mais il semble y rattacher des maladies qui n'en sont pas dépendantes, telles que les pleurésies, les pneumonies, et d'autres affections i II ternes.
Comme les éléments sont encore insuffisants pour
tracer une histoire générale de l'irritation spinale, nous ne pouvons que résumer les principaux phénomènes signalés par les auteurs, en renvoyant toutefois à ce que nous en dirons en parlant de la névralgie dorso-intercostale.
On a indiqué comme caractère constant et spécial de l'irritation spinale la douleur plus ou moins étendue que la pression exercée sur les vertèbres développe à un degré variable. Olivier, d'Angers, l'a toujours rencontrée, mais il a trouvé aussi un certain nombre de sujets chez lesquels cette douleur, très-sensible pour eux. sans qu'il fût nécessaire de presser quelques points de rachis, augmentait spontanément d'intensité à des intervalles plus ou moins éloignés, en même temps que les autres symptômes névralgiques; chez plusieurs elle n'était devenue manifeste que longtemps après l'apparition de ces derniers phénomènes. C'est à cette coïncidence particulière qu'il dut l'idée de rechercher le siège des accidents par l'exploration de la colonne vertébrale, dans plusieurs cas ou la douleur n'était pas aussi manifeste. Il vit ensuite que, par la pression du rachis, en même temps qu'on développait ou qu'on augmentait la douleur dorsale, on exaspérait sensiblement les phénomènes nerveux concomitants, que leur siège fût dans la poitrine, dans l'abdomen ou dans les membres ; toujours la pression retentit aussitôt dans la région oîile malade accuse habituellement ses douleurs; et il existe là un rapport tellement direct qu'il est impossible de ne pas reconnaître que la souffrance locale, soit musculaire, soit viscérale, émane de la moelle épinière. Cette trans-
mission immédiate de la pression exercée sur les vertèbres à l'organe ou à la région dans lesquels siège la douleur constitue un des traits caractéristiques de l'irritation spinale.
Les symptômes de cette afiFection sont, du reste, variables, suivant la portion de la moelle épinière qu'elle occupe. Quand elle a son siège dans la région cervicale, elle détermine des douleurs ayant des caractères de névralgies, tantôt aiguës, tantôt chroniques, dans la région frontale ou occipitale, dans la face, dans les glandes mammaires, dans le sternum, les épaules et les membres supérieurs : il peut survenir des épipbénomènes tels que les vertiges, le délire et quelques lésions de l'ouïe et de la vue, qui s'exaspèrent aussi par la pression. On a de plus observé chez certains sujets la complication d'autres accidents, tels qu'une toux sèche et continue, des étouffements répétés, des palpitations, des engourdissements douloureux, ou une paralysie incomplète des deux membres supérieurs ou d'un seul, quelquefois bornée aux deux membres ou à un seul.
Quand l'irritation spinale siège dans la région dorsale, et c'est la plus fréquente, on observe de plus un trouble marqué dans les mouvements du cœur, dans la respiration ou dans la moitié supérieure de l'appareil digestif : c'est ordinairement vers la huitième ou septième vertèbre que correspond la douleur. Tantôt les malades accusent une anxiété précordiale, avec douleur sous-sternale, palpitations violentes ; tantôt il survient une toux sèche, avec pleurodynie, douleur sous les clavicules, dans les épaules et dans les membres supérieurs ; on
confond souvent ces douleurs avec celles du rhumatisme. On a vu dans certains cas le désordre des mouvements du cœur et la suffocation être tellement prononcés, que l'on a pu croire à une hypertrophie du cœur très-avancée. Le trouble de l'appareil circulatoire consistait dans une dyspnée tantôt habituelle, tantôt passagère, que la pression exercée sur le rachis augmente toujours sensiblement : d'autres fois c'est une constriction circulaire de la poitrine, un défaut d'action des parois thorachiques analogue à celui qu'on observe dans les lésions traumatiques des régions cervico-dorsales : on a même observé une certaine diminution dans la sensibilité des téguments de la poitrine, de l'épigastre et une paralysie partielle ou complète d'un des membres supérieurs ou de la main. Les phénomènes qui dénotent une perturbation dans la portion supérieure de l'appareil digestif sont fréquents aussi ; il y a dysphagie plus ou moins douloureuse, ou gastralgie à différents degrés d'intensité.
Enfin, quand l'irritation spinale occupe la région dorso-lombaire, il existe des douleurs dans l'épaisseur des parois abdominales, dans l'hypogastre, dans l'appareil génito-urinaire ; les membres inférieurs sont souvent alors le siège de crampes plus ou moins répétées, et il n'est pas rare de voir une paraplégie incomplète, partielle ou générale. On distingue l'irritation spinale de cette région de l'affection qui constitue le lombago, et dont tous les autres symptômes sont d'ailleurs bien différents par la douleur, qu'on détermine toujours en pressant exclusivement sur les apophyses épineuses des trois dernières vertèbres dorsales et des premières lombaires. Tels sont
les phénomènes généraux qu'on peut observer dans l'irritation spinale avec une douleur du rachis fixe ou mobile, et occupant chez le même individu tantôt le cou et le dos, tantôt les lombes. Ces phénomènes sont assez vagues sans doute, mais par cette raison ils se rapprochent davantage des symptômes névralgiques que nous aurons à étudier plus loin.
C'est surtout Olivier, d'Angers, qui, comme nous l'avons dit , s'est attaché à démontrer que la lésion organique qui constitue l'affection désignée sous le nom d'irritation spinale se rattache à l'histoire des congestions rachidiennes. Nous avouerons cependant que la démonstration anatomique serait nécessaire dans ce cas, plus encore que dans un autre, pour confirmer les aperçus théoriques. D'ailleurs, une simple congestion vasculaire du névrilemme de la moelle épinière et de ses nerfs peut-elle déterminer une douleur aussi vive dans un point du rachis ? et ne faut-il pas alors expliquer les retours si fréquents de l'exacerbation douloureuse, ou la persistance de chaque récidive par le retour de congestions qui seraient également soumises à des retours si fréquents qu'il devient difficile de les admettre ? Quoi qu'il en soit de ces objections, on a constaté que la saignée, dans le traitement de l'irritation spinale, en fournissant un argument de plus en faveur de sa cause, était encore d'une efficacité pour ainsi dire constante. Après les émissions sanguines locales ou générales, le meilleur moyen à employer ce sont les frictions sèches, répétées chaque jour pendant une demi-heure sur toute la longueur de la colonne vertébrale.
M. Griffin conseille l'application d'un emplâtre de
parties égales d'extrait de belladone et de savon médicinal sur la partie douloureuse du rachis. Du reste, le caractère névralgique des symptômes indique assez qu'il faut recourir à des moyens plus énergiques, et que les vésicatoires volants, posés sur le point de la douleur, sont encore une des plus sûres médications, en secondant leur effet par tous les autres moyens accessoires. On a remarqué que les cautères, les sétons et même les moxas surexcitent plutôt qu'ils ne combattent l'irritation spinale. Il ne faut pas négliger de prescrire un exercice modéré, à moins que la douleur ne soit trop violente, et de faire coucher le malade sur un matelas de crin. Enfin, lorsqu'on présume, d'après l'ensemble et la marche des symptômes, que l'irritation spinale est plutôt secondaire que primitive, on aura recours à l'usage intérieur des diverses préparations de digitale, de jusquiame, de belladone, de sous-carbonate de fer, dont les doses seront variées suivant le cas.