DES ULCÉRATIONS DE LA PROSTATE
Ev. Home a consacré un chapitre de son livre à l’ulcération de la prostate, mais Scemmerring a confondu cette affection avec la suppuration de cet organe.
Morgagni en avait déjà rapporté une observation. Il a constaté que « immédiatement au-dessus de la caroncule (vérumontanum) toute la face interne non-seulement de la prostate, mais encore de la vessie, se présenta ulcérée et couverte d’une sorte d’eschare blanchâtre. » Moi-même, ayant disséqué un sujet atteint d’inflammation de la vessie, j’ai pu constater une ulcération au-dessus de la crête uréthrale et un peu en dehors, intéressant la membrane muqueuse de la portion prostatique. Cette ulcération était irrégulière et assez profonde pour avoir atteint le tissu de la prostate.
Ev. Home en rapporte un exemple observé à l’autopsie, l’ulcération portait sur le lobe moyen ; mais on a lieu de se demander si la solution de continuité n’avait pas été produite par le cathétérisme. Civiale (1), dans un chapitre sur ce point, ne donne aucune idée nouvelle. Enfin, nous avons remarqué l’article de M. le professeur Velpeau, article très complet, qui va nous servir de guide pour la rédaction de cette partie de notre thèse.
§ I. — Anatomie pathologique.
M. Velpeau a établi deux grandes divisions dans les ulcérations de la prostate : les unes viennent du côté du rectum ou du périnée ; les autres du côté de la face uréthrale. Dans le premier cas, la prostate ne paraît pas susceptible d’ulcérations primitives. En effet, on voit bien les ulcérations cancéreuses ou d’autre nature qui
(1) Loc. cit ., t. II, p. 494.
s’établissent si fréquemment dans cette région se propager jusqu’aux tissus environnants, et la prostate n’y échappe point; mais alors l’ulcération qui siège sur la prostate n’est qu’un épiphénomène d’un mal ou d’une lésion bien autrement grave, et dès lors, nous ne devons pas nous y arrêter davantage.
Les ulcérations de la seconde espèce méritent un examen plus approfondi. M. Velpeau a vu des ulcérations de la région prostatique de l’urèthre ; j’en ai moi-même observé un exemple en faisant des recherches sur cette question. Ces ulcérations, plus ou moins profondes, siègent tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche: ici, plus près de la portion membraneuse de l’urèthre; là, tout près de la vessie ; quelquefois sur la pointe même du trigone, plus souvent dans les petites anfractuosités qui avoisinent le véru*= montanum et sur le vérumontanum lui-même. M. Velpeau a vu de ces ulcérations par dégénérescences tuberculeuses de la prostate, par suite de petits abcès dans cette glande, avec les caractères d’ulcérations variqueuses, d’ulcérations sanieuses, d’ulcérations cancéreuses, et aussi d’ulcérations simples. Ce professeur en a vu quelques-unes qui ressemblaient à des sortes d’aphthes situés sur les orifices mêmes des conduits prostatiques.
§ II. — Étiologie.
S’il est démontré que les plaies faites à la prostate dans un but chirurgical peuvent guérir, et guérissent en effet dans la majorité des cas, il n’en est pas moins vrai que trop souvent on n’obtient pas cet heureux effet, et qu’alors s’établissent les ulcérations de la prostate. Cela a été constaté par l’autopsie, et bie plus, M. Civiale pense que ces ulcères finissent par détruire la prostate et la réduire à une coque fibreuse.
A cette cause, dont l’influence est incontestable, il faut ajouter les excoriations produites pendant le cathétérisme , cause non moins réelle et encore plus fréquente.
Cependant, disons-le tout de suite, ces causes n’amènent, en général, un pareil résultat que lorsqu’il y a une prédisposition. Ainsi les sujets affaiblis , tuberculeux , seront plus disposés à l’ulcération.
Ev. Home (1) attribue les ulcérations de la prostate à des
(1) Loc. cit., p. 169.
morceaux de calculs irréguliers qui, s’engageant dans la partie prostatique de l’urèthre, et y produisant une distension de la membrane muqueuse, finissent par se creuser une excavation dans la substance de la glande. Il cite, à cette occasion, le cas d’un homme de cinquante-neuf ans qui avait rendu avec difficulté et douleur quelques fragments de pierre d’une forme très irrégulière; les besoins d’uriner devinrent plus fréquents, le mucus glaireux augmenta en quantité et il acquit plus de ténacité. A la mort, qui eut beu au bout d’un an, on trouva deux calculs anguleux engagés dans la prostate et faisant à peine saillie dans l’urèthre, une cavité profonde sillonnant presque toute l’épaisseur de la glande.
§ III. — Symptômes et diagnostic.
Peu de symptômes appartiennent en propre à l’ulcération de la prostate ; aussi le diagnostic en est-il généralement très obscur.
Les gouttelettes de sang que rapporte la sonde qu’on a conduite jusque-là, la douleur vive et cuisante qu’éprouve le malade à l’instant où, soit le cathéter, soit une bougie, touche l’endroit ulcéré, la sensation de chaleur, les battements ressentis sur un point très limité de la racine de l’urèthre, ne peuvent que les faire soupçonner, attendu que des fongosités, certaines phlegmasies, donnent lieu à quelque chose d’analogue (Velpeau).
Cependant, si à ces premiers symptômes il se joint une douleur brûlante et vive dans la région prostatique, au moment où les premières gouttes de l’urine sortent de la vessie, douleurs qui diminuent un peu dans le cours de la miction, pour redevenir plus aiguës immédiatement après, il ne sera plus guère permis d’hésiter, surtout si rien n’indique au col de la vessie la présence d’un fongus, d’une tumeur, d’une bride ou de toute autre production anormale. Ajoutons que, même alors, la conclusion ne serait qu’à demi fautive, car le suintement sanguin, la douleur au contact de la sonde, et la brûlure sous le passage de l’urine, indiquent aussi que quelque point de la tumeur est à nu, à vif, en état de véritable ulcération. La valeur réelle de ces signes se montre tous les jours en pratique, dans les cas de cathétérisme difficile : il n’y a pas effectivement de praticien qui, après avoir occasionné quelque excoriation, quelque écorchure dans Turèthre, n’ait entendu ies malades se plaindre des sensations dont je viens de parler (Velpeau).
Enfin nous signalerons un bon signe des ulcérations de la prostate : nous voulons dire l’écoulement rnuco purulent plus ou moins abondant qui les accompagne. Sans doute , Lallemand avait confondu ce symptôme avec les pertes séminales, et c’est ainsi qu’on s’expliquerait ses résultats par la cautérisation avec le nitrate d’argent.
§ IV. — Marche, durée, terminaison, pronostic.
La marche, la durée, la terminaison, et par conséquent le pronostic des ulcères de la prostate, dépendent nécessairement de leur nature, de leur siège, de leur profondeur et de leur étendue. Il en est donc ici comme pour les ulcérations des autres organes - c’est ainsi que de simples excoriations superficielles guérissent facilement et n’offrent jamais une grande gravité. Les ulcères qui sont anfractueux, qui marchent d’arrière en avant et creusent le parenchyme de la prostate, ont une marche plus longue et rendent le pronostic bien autrement grave. Les ulcères qui occupent seulement la surface de la glande offrent un danger réel ; c’est qu’ils irritent continuellement les orifices des conduits éjaculateurs, provoquent non-seulement des douleurs, mais encore des pollutions qui finissent par épuiser le malade.
§ V — Traitement.
Quand on veut traiter une ulcération de la prostate, il ne faut jamais en oublier la nature. Que fera-t-on, en effet, si cette ulcération est de nature tuberculeuse ou cancéreuse? 11 n’y a pas à agir spécialement contre l’ulcère, et toute l’attention du praticien se porte sur l’affection principale.
Il n’y a donc, dit M. Velpeau, que les ulcérations plates qui exigent une thérapeutique spéciale. Les remèdes ne peuvent être portés là que sous la forme de liquides, de poudres, de pommades ou de corps solides.
Voici le traitement employé par M. Velpeau pour ces ulcérations :
D’abord, on fait des injections d’eau tiède ou d’eau de guimauve; on a recours ensuite à l’eau d’orge miellée, à des liquides narcotiques s’il y a des douleurs vives. On se sert avec avantage de l’eau de chaux, d’une solution de sous-acétate de plomb lj-
quide, de sucre de Saturne, de sulfate de zinc, de sulfate de cuivre, de décoction de ratanhia, de solution de tannin ou même d'azotate d’argent. On emploie une sonde que l’on introduit jusque vers le* bulbe pour faire arriver ces liquides sur la partie ulcérée.
La pommade au précipité blanc ou au calomel, ou toute autre pommade appropriée, ou bien de l’alun en poudre, serait conduite sur l’ulcère au moyen de bougies ou de tout autre instrument qu’on en aurait préalablement chargé.
Toutefois, pour le professeur de la Charité, le meilleur remède des ulcérations superficielles et simples delà prostate, ces ulcérations fussent-elles même syphilitiques, est l’azotate d’argent introduit à l’aide du porte-caustique, de manière à en toucher légèrement, trois ou quatre fois en quinze jours, la surface malade, comme s’il s’agissait d’un rétrécissement de l’urèthre.
Se basant sur un certain nombre d’observations, M. Velpeau ne met pas en doute que les pollutions nocturnes, qu’on prétend avoir guéries avec la cautérisation, tenaient à de légères ulcérations de la prostate, et que c’est en cicatrisant ces ulcérations que je caustique a fait disparaître ces pollutions.