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INFLAMMATION DE LA PROSTATE

C’est seulement au commencement de ce siècle que l’on a dé* crit les phlegmasies de la prostate, et depuis la science s’est beaucoup enrichie sur ce point de pathologie.

Bosquillon (1) a donné à ce sujet, en 1802, des aperçus intéressants.

Swediaur(2), tout en disant qu’il va traiter de l’inflammation, ne s’occupe en définitive que de cette affection généralement appelée engorgement de la 'prostate .

E. Home (3) commence à parler de l’inflammation aiguë de la prostate, mais il se borne à décrire laphlegmasie du verumontanum.

Sœmmerring (4) consacre à cette maladie un chapitre très incomplet.

Amussat (5) est encoreplus laconiqueque Sœmmerring : jusqu'ici aucune idée nouvelle.

M. Dugas (6) a traité des inflammations de la prostate avec un grand talent, et la science lui doit sous ce rapport un véritable progrès.

En 1835, M. Bégin (7), écrivant sous l’impression de la doctrine de Broussais, trace dogmatiquement l’histoire de la prostatite et lui dorme une importance qu’elle a conservée depuis et qu’elle conservera longtemps encore.

(1) Dans la traduction du Traité de la maladie vénér. de B. Bell. Paris, 1802, p. 1 55 et suiv.

(2) Traité complet des maladies syphilitiques. Paris, 1817, 1. 1, p. 331.

(3) Traité des maladies de la glande prostate. Paris, 1820, p. 153.

(4) Traité des maladies de la vessie et de l’urèthre, traduit de l’allemand pa Hollard. 1824, p. 142.

(5) Leçons sur les rétentions d’urine et sur les maladies de la prostate. Pari# 1832, p. 194.

(6) Fragments pour servir à l’histoire des maladies de la glande prostate. Thèse inaugurale, Montpellier, 1833.

(7) Dictionn. de méd. et de chir. en 15 volumes, t. XIII, art. Prostatite, p, 597.

En 1837, M. Verdier (1), élève du professeur Lallemand, fiî connaître les faits de la pratique de son maître, et, dix ans plus tard, Lallemand (2) complétait ses idées sur ce sujet dans un nouveau travail.

Enfin nous signalerons l’article si complet que M. le professeur Velpeau (3) a consacré à cette affection dans le Dictionnaire en 30 volumes.

Cependant, la prostatite était une maladie encore assez peu connue pour que Vidal , lorsqu’il publia sa dernière édition, n’osât pas entreprendre la description dogmatique de cette maladie et préférât relater trois observations qu’il proposait comme type ; il renonçait ainsi à la description faite dans ses précédentes éditions. Il y a lieu de s’étonner de cette manière de voir quand on a lu les différentes monographies que nous avons citées et les excellents articles de MM. Bégin et Velpeau.

L’étude consciencieuse des observations relatées dans les divers recueils, la lecture de ces derniers articles, nous permettent d’aborder la description de la prostatite avec des notions assez certaines et assez complètes pour ne pas partager les vues pessimistes de Vidal.

Avant d’entrer en matière, nous devons avouer que, l’anatomie pathologique étant encore peu avancée sur cette question, nous prendrons pour base de notre description les faits fournis par l’observation clinique.

Nous décrirons successivement la prostatite aiguë et la prostatite chronique.

ARTICLE I

PROSTATITE AIGUE.

Les caractères anatomiques de l’inflammation aiguë de la prostate ne sont pas suffisamment basés sur l’observation , pour que nous nous donnions la peine de les reproduire. Je crois qu’ils ont été décrits d’après des inductions et des analogies qui, dans ce cas, paraissent devoir être rejetées d’une manière absolue.

(1) Observ. et réflexions sur les phlegmasies et la prostate. Le Vigan, 1837.

(2) Clinique médico-chirurgicale. Paris, 1845, p. 268.

(3) Loc. cil p. 147.

§ I. Étiologie,

La prostatite est une maladie de l’adulte, la blennorrhagie étant la cause la plus commune de cette affection. A ce sujet, si nous consultons les différents auteurs, nous constatons une grande divergence dans les opinions. Pour les uns, et M. Ricord est du nombre, la prostatite apparaît rarement dans le cours de ia gonorrhée. Ces auteurs n’ont pas trouvé, disent-ils, des symptômes évidents pour les autoriser à admettre fréquemment la prostatite. Pour les autres, dont nous partageons la manière de voir, la prostatite se déclare assez souvent pendant le cours ou à la suite des affections blennorrhagiques. Vers le 25e jour environ d’une blennorrhagie, un malade accuse des envies plus fréquentes d’uriner, des pesanteurs, des douleurs vers le périnée et l’anus, etc. : pour nous, c’est la preuve que l’inflammation a gagné la région prostatique de l’urèthre; et, en effet, c’est vers cette époque qu’apparaît le plus souvent le gonflement de l’épididyme, que nous considérons comme une propagation de l’inflammation à travers la région prostatique, loin de le regarder comme une métastase. Si, dans les mêmes conditions, un malade est pris tout à coup de besoins fréquents d’uriner, puis de rétention d’urine, on peut encore à plus forte raison voir là une manifestation évidente que l’inflammation de l’urèthre a gagné la prostate. C’est là ce qu’on observe fréquemment.

Hunter (1) considère les rétrécissements de l’urèthre comme causes des inflammations des organes situés en arrière de ces rétrécissements, et parmi ces organes'il place la prostate.

Nous rangerons , parmi les causes de la prostatite aiguë, les différentes manœuvres pour faire pénétrer une sonde dans la vessie, les tentatives de lithotritie à l’occasion de calculs arrêtés dans le col vésical.

Nous ajouterons différentes causes mentionnées parles auteurs, telles que: constipation, superpurgation, chute sur le périnée, refroidissement de la région, enfin l’emploi de quelques médicaments balsamiques, le cubèbe et l’essence de térébenthine. On a encore accusé les excès vénériens, ceux de la masturbation, etc.

Ces diverses causes devraient peut-être avec plus de raison être invoquées pour la prostatite chronique.

(1) Traité de la maladie vénérienne . Paris, 1852, p. 321 et passim.

Nous admettons trois variétés dans la prostatite : Dl'inflammation est bornée à la muqueuse prostatique ; 2° l’inflammation occupe les conduits glandulaires ; 3° enfin, toute la loge prostatique participe au travail phlegmasique. Notons que tous ces degrés peuvent se combiner ou exister simultanément.

Cette distinction est importante, car la marche et la terminaison de ces diverses inflammations de la prostate lui sont subordonnées.

§ II. — Symptômes.

La prostatite muqueuse est annoncée par l’envie plus fréquente d’uriner, la pesanteur au périnée, quelques douleurs dans la miction, enfin par un écoulement muco-purulent.

La prostatite glandulaire, appelée folliculite par Lallemand, s’accompagne d’un ensemble de symptômes analogues à ceux que nous avons attribués à la première variété ; mais il s'y ajoute un peu de réaction générale et une intensité plus grande dans les symptômes locaux ; le toucher rectal peut dénoter un certain degré de sensibilité dans la glande.

Dans la prostatite parenchymateuse, le malade, qui était resté sans fièvre et avec peu de souffrance jusque-là, ressent bientôt une tension gravative au périnée, dans le fondement. La douleur, d’abord sourde, devient pulsatile et se complique de sensation de chaleur, la fièvre s’allume et tout le cortège de la réaction générale ne tarde pas à s’établir. Les garde-robes deviennent rares, et le malade ne les sollicite pas dans la crainte d’augmenter ses souffrances. Un besoin de plus en plus vif, de plus en plus permanent de rendre les urines s’établit peu à peu; ce besoin, de plus en plus pénible, finit par constituer un véritable ténesme vésical. L’urine, qui ne s’échappe plus que goutte à goutte, occasionne au col de la vessie une ardeur et un sentiment de brûlure qui arrache quelquefois des cris. Il n’est pas rare enfin de voir la rétention d’urine complète s’accomplir. Vidal a signalé, comme caractère de cette inflammation, la flexion du tronc; mais nous n’attribuons pas à ce signe une grande valeur, puisque cette position est prise par les malades dans la plupart des maladies de l’abdomen. Enfin, pour ne rien Qmettre, disons que Boyer avance que les malades ont dans l'anus une sensation pénible, leur faisant croire à la présence de matières fécales et les portant à exécuter l’acte de la défécation comme pour se débarrasser d’un tampon stercoral.

De pareils phénomènes survenus dans l’espace de quelques jours, chez un homme encore jeune affecté de blennorrhagie, autorisent à diagnostiquer une prostatite aiguë. Par le toucher rectal on reconnaîtra souvent que la prostate est augmentée de volume, chaude et douloureuse à la pression.

Enfin, une sonde introduite dans l’urèthre (si toutefois l’on est obligé de le faire) franchira difficilement la région prostatique, quelquefois sera complètement arrêtée à ce niveau, et dans tous les cas déterminera une douleur extrême et parfaitement caractéristique.

§ I1X, — » Marche, terminaison,

La prostatite aiguë offre une marche rapide, et dans huit à douze jours elle parcourt toutes ses phases.

Le premier degré se termine le plus souvent par résolution ou par une exsudation plastique passant souvent inaperçue et pour le malade et pour le chirurgien.

Quand il s’agit d’une prostatite au deuxième degré, c’est-à-dire quand les dernières terminaisons des conduits prostatiques sont pris par l’inflammation, la marche de celle-ci est ordinairement moins prompte, et le plus souvent on voit la terminaison par induration. C’est cette variété qui amènerait le plus ordinairement ce que l’on appelle quelquefois l’ engorgement ou X hypertrophie delà prostatite. La folliculite passe quelquefois aussi à l’état chronique.

Quand la prostatite est phlegmoneuse, c’est-à-dire au troisième degré, la suppuration est presque inévitable. On a vu cette dernière phlegmasie amener quelquefois la mort, d’après M. Bégin.

En résumé, quels que soient et la forme et le degré de la prostatite, on peut lavoir se terminer, tantôt par résolution, tantôt par induration, tantôt par ulcération, gangrène ou suppuration, enfin par le passage à l’état chronique.

Quand la terminaison par résolution doit avoir lieu, on remarque bientôt une rémission dans les symptômes ; les envies d’uriner deviennent moins fréquentes, et les douleurs perdent bientôt de leur acuité, pour disparaître complètement.

Quand l’induration arrive, les accidents persistent, la prostate reste gonflée , douloureuse à la pression , et les choses demeurent dan, s cet état pendant un temps plus ou moins long.

La terminaison de la prostatite aiguë par ulcération est assez rare; comme lorsque cet accident se déclare, il survient des phénomènes spéciaux, nous en ferons l’objet d’un chapitre.

La terminaison par gangrène se voit quelquefois, M. Velpeau en a été témoin, et le fait a été constaté par l’autopsie. Il existe, en effet, dans les conditions anatomiques de cette glande, des causes qui expliquent jusqu’à un certain point cette fâcheuse terminaison. Ainsi, quand une inflammation s’y déclare, et qu’elle prend la forme du phlegmon, il se passe les mêmes phénomènes que dans les phlegmons sous-aponévrotiques ; il y a étranglement et quelquefois passage à la gangrène. Il faut reconnaître aussi que, dans les observations où ce mode de terminaison s’est montré, il y avait une cause qui venait encore s’ajouter aux précédentes : je veux parler de la présence de calculs engagés dans le tissu de la prostate elle-même.

Voici un exemple à l’appui de cette dernière proposition :

Obs. 1 . — M. Laroche (4) présente la vessie et la prostate d’un homme qui vint à l’hôpital de la Charité, demandant à être sondé. L’abdomen ayant été exploré , et les personnes auxquelles s’adressa ce malade ayant cru reconnaître que la distension de l’abdomen, qui existait chez cet homme, tenait à la présence de gaz, à cause de la sonorité du ventre pendant la percussion, on refusa de pratiquer le cathétérisme. Plus tard, cette opération ayant été tentée sur de nouvelles instances du malade, la sonde ne put être conduite jusque dans la vessie; son extrémité parut s’arrêter dans une substance molle.

Le malade, sur l’état antérieur duquel M. Larcher n’a pu fournir aucun renseignement, succomba au bout dequelques jours. À l’autopsie on trouva dans la vessie une matière noire, dont la source était dans la prostate, convertie en un foyer gangréneux, au sein duquel existaient plusieurs calculs taillés à facettes et fournis de couches superposées.

Enfin nous signalerons un mode de terminaison fort rare heureusement, mais qui a été observé deux fois dans le service de M. Ricord. Un malade atteint de blennorrhagie fut pris d'une prostatite aiguë; une péritonite pelvienne se déclara par propagation. Elle ne tarda pas à se généraliser et à présenter tous les symptômes des péritonites les plus graves (développement de l’abdomen, nausées, vomissements porracés et incessants; pouls très fréquent, très petit; face horriblement grippée, douleurs des plus violentes, prostration extrême, mort). A l’autopsie, abcès prosta-

(1) Bull, de la Soc. anat. de Paris , neuvième année (1834), 2< édit., p. 218*

tiques, vésicules séminales gorgées de pus, péritonite purulente généralisée.

Voici un autre fait, observé en commun par MM. Ricord et Roux : Prostato-vésiculite, d’origine blennorrhagique; éjaculations très fréquentes , sperme hématique, puis franchement purulent. Péritonite débutant par le petit bassin, puisse généralisant bientôt. Mêmes symptômes que dans le cas précédent; mort. Pas d’autopsie. (Communication de M. À. Fournier, interne des hôpitaux.)

§ IV. — Diagnostic.

Les signes que nous avons attribués à la prostatite sont faciles à constater , et par conséquent le diagnostic ne présente pas de difficulté sérieuse. Il n’y a qu’un calcul vésical qui pourrait faire commettre une erreur. En effet, d’après Wilson, la plupart des symptômes de la prostatite, à l’exception toutefois de l’impossibilité ou de la douleur dans le cathétérisme, se rencontrent quand on a affaire à un calcul vésical. Il est donc très important de faire l’examen de la prostate par le toucher rectal, parce que, si l’on perçoit de la douleur, de la tuméfaction et delà chaleur, on pourra dire qu’il ne s’agit pas d’un calcul vésical.

Il existe encore un signe différentiel de la prostatite et du calcul vésical : il est vrai que, dans ces deux affections, la dysurie existe ; mais, dans la prostatite, la position ne change en rien la difficulté d’uriner, tandis qu’on parvient presque toujours à obtenir une miction facile chez un calculeux en le faisant reposer sur les genoux et les coudes, de telle manière que la pierre vienne se placer à la face antérieure de la vessie et s’éloigne ainsi de l’orifice vésical de l’urèthre. M. Dugas (1) raconte qu’il fit mettre un malade atteint de prostatite dans une semblable position. La contraction, dit-il, du diaphragme et des muscles abdominaux comprimant le col de la vessie contre la prostate, et la prostate comprimant à son tour le col de la vessie par son volume, la miction, encore assez facile dans une autre position, devint entièrement impossible.

La cystite aiguë peut être confondue avec la prostatite; mais, dans la première surtout, si l’inflammation occupe le col, le besoin d’uriner est très fréquent, et l’expulsion, quoique douloureuse, ne l’est jamais autant que dans la seconde. On aura encore les signes

(l) Loc. cil. y p. 24.

locaux fournis par le toucher rectal pour arriver au diagnostic différentiel.

Nous terminerons par une remarque qui nous paraît avoir quelque valeur. Civiale dit, et Vidal l’a répété, que souvent, à l’autopsie, on rencontre des abcès de la prostate, alors que le malade n’avait rien manifesté de ce côté pendant la vie. S’il fallait accepter cette manière de voir, on serait obligé de reconnaître que l’inflammation de la prostate peut revêtir des formes qui la feraient échapper à l’observation ; il faudrait admettre des prostatites latentes. Je pense qu’il y a lieu d’expliquer autrement ce fait. Il est probable que la maladie qui a amené la mort dans ces cas avait préoccupé le médecin d’une manière exclusive et que, si des manifestations ont eu lieu de ce côté, elles sont passées inaperçues.

Mais il me vient un scrupule. Dans les faits rapportés d 'abcès latents , a-t-on bien dit quels en étaient les caractères \ Non. J’ai donc le droit d’avoir quelques doutes sur ces prétendus abcès. Quand je pense que le liquide prostatique très abondant a une couleur, une consistance presque en tout semblable à celle du pus, je me demande si les observateurs n’ont pas confondu ces deux liquides, et cru à la présence d’un produit morbide lorsqu’on avait seulement sous les yeux un produit tout à fait normal.

§ V. — Traitement.

Au début de toute prostatite, il faut employer les émissions sanguines, soit locales, soit générales, en les proportionnant à la force, à la constitution, à l’âge du malade et à l’intensité de la phlegmasie. C’est ainsi qu’une saignée du bras doit être pratiquée le premier jour; en même temps on fait appliquer 15, 20, 30 sangsues au périnée, ou bien à la face rectale de la prostate.

Pour les placer dans ce dernier point, il convient d’introduire dans l’anus un spéculum d’un pouce à un pouce et demi de diamètre, obturé à son extrémité libre, et offrant dans toute sa longueur une échancrure large de huit à dix lignes, formée par une plaque à coulisse. Lorsque l’instrument est entré dans l’intestin, son échancrure correspondant à la prostate, on retire la plaque, et les sangsues peuvent être facilement portées sur la portion de la membrane muqueuse qu’elle a laissée à découvert. Après la chute des annélides, le doigt porté dans le spéculum refoule aisément les tissus qui tendent à s’y engager par son échancrure, etl’instru-

ment est retiré sans le moindre effort. Ces saignées capillaires immédiates ont été souvent employées et toujours avec avantage (Bégin) .

Si l’inflammation persiste, on renouvelle ces moyens. On applique ensuite des cataplasmes sur la région périnéale en faisant, d’après le précepte de M. Velpeau, des frictions avec l’onguent mercuriel opiacé et belladoné. Chaque jour, le malade est mis dans un bain pendant une ou deux heures. Il prendra pour boissons de la tisane de graine de lin, de guimauve ; il prendra des lavements émollients qui auront pour effet de faciliter les selles. Un régime doux, lacté, est de rigueur. Il faudra avoir soin de continuer longtemps ce traitement, afin de prévenir la terminaison par induration ou parle passage à l’état chronique.

Dans le cas de prostatite phlegmoneuse, Lallemand (1) conseille une incision prématurée dans la région périnéale; il cite même à l’appui une observation qui présente un certain intérêt.

ARTICLE II

PROSTATITE CHRONIQUE.

Quand Laënnec commençait son chapitre sur la pneumonie chronique, il se posait cette question : Existe-t-il une pneumonie chronique! Nous pouvons, nous aussi, poser la même question à propos du sujet qui nous occupe. Existe- t-il une prostatite chronique \ Cette question aura lieu d’étonner les partisans de la doctrine physiologique, eux qui voulaient expliquer toutes les maladies par le moyen de l’inflammation! Selon M. Bégin, il n’y aurait rien de plus fréquent que cette espèce d’inflammation, et toutes les maladies de la prostate à marche lente ne seraient autre chose que des phlegmasies chroniques de la prostate.

Quand la réaction s’est faite contre la doctrine de Broussais, l'opinion de M. Bégin a trouvé des adversaires; mais ceux-ci, à leur tour, ont été trop loin quand, avec M. Mercier, on les voit restreindre considérablement le rôle de l’inflammation, au point de nier presque entièrement l’influence de cette dernière cause.

Entre ces deux opinions extrêmes, ainsi que le remarque Vidal, régnent des nuances qui se rapprochent davantage de la vérité. Il serait même possible qu’entre M. Bégin et M. Mercier il n’y

(1) Clinique médico-chirurgicale. Paris, 1845, p. 268.

eût qu’une contradiction apparente. En effet, si l’on se rappelle que M. Bégin observait surtout les maladies de la prostate chez de jeunes soldats, si Ion se rappelle qu’il était le propagateur fervent et habile de la doctrine du Yal-de-Grâce, on comprendra pourquoi il reconnaissait presque toujours dans ces affections chroniques un élément inflammatoire. Il assistait, en effet, au spectacle de tous ces phénomènes morbides, et il pouvait les apprécier à leur juste valeur. M. Mercier, au contraire, prenant ses observations sur des vieillards, n’ayant pas sous les yeux les phénomènes qui avaient amené l’altération de la prostate, voulant peut-être légitimer par une théorie sa prédilection pour les moyens chirurgicaux et son peu de goût pour les moyens médicaux, est tombé à son tour dans une exagération que le champ de son observation pouvait lui faire croire être la véritable expression des faits.

Aussi toutes ces considérations font diminuer la distance qui semble séparer au premier abord ces deux auteurs, que l’on peut regarder comme représentant les termes les plus opposés des opinions qui ont régné sur les maladies de la prostate.

§ I. — Anatomie pathologique.

On comprend maintenant qu’il est bien difficile de déterminer les lésions anatomiques rencontrées dans la prostatite chronique. Cependant nous trouvons dans le travail de M. Verdier (1) une description de ces lésions qui nous paraît représenter assez exactement notre pensée.

Les prostates qui ont longtemps été le siège d’irritation chronique ont, en général, un volume exagéré, et adhérent aux tissus environnants par une cellulosité plus dense que de coutume. Un certain nombre de leurs conduits sont plus épais, plus volumineux et d’un tissu plus dur que dans l’état normal. La muqueuse de ces organes est pâle ou livide, épaissie, fongueuse; leur orifice excréteur est dilaté, et leur cavité pleine d’un liquide opalin, lactescent, épais, mais nullement muqueux, plutôt purulent, donton peut suivre les traces jusque dans la vessie, où il s’est rendu par une marche rétrograde ; le tissu cellulaire lui-même est augmenté de densité, de cohésion.

(1) Loc. cit., p. 135.

§ II. — Symptômes et diagoostic.

Nous admettrons que certaines tuméfactions peuvent avoir, pour cause de leur développement, une inflammation de la prostate, au même titre que certaines atrophies reconnaissent pour origine la phlegmasie de l’organe ; mais ni l’atrophie ni l’engorgement de la prostate, et nous employons ce mot pour ne rien préciser, ne constituent pour nous la prostatite chronique, maladie qui existe bien certainement, mais qu’on n’a pas suffisamment décrite.

La prostatite chronique, qu’elle soit primitive ou qu’elle succède à une phlegmasie aiguë spontanée ou de cause uréthrale, s’annonce de la manière suivante : Les malades urinent plus fréquemment et résistent moins au besoin d’uriner que dans l’état ordinaire. L’urine, qui a conservé ses caractères normaux, semble un peu brûlante au commencement etàla fin de l’émission ; ce liquide est expulsé avec moins de force. De la pesanteur se fait sentir au fondement ; il y a de la chaleur, quelques élancements, et en outre l’urèthre est le siège d’un écoulement dont la quantité et la qualité varient journellement ; le plus souvent c’est un simple suintement visqueux, transparent, analogue à du blanc d’œuf. D’autres fois le liquide est plus abondant, opalin ou même verdâtre. La chemise, ordinairement à peine mouillée, présente alors des taches légèrement colorées à leur circonférence. Cette augmentation de la quantité, ce changement dans la qualité du liquide écoulé par le canal, sont en rapport avec une augmentation des symptômes pénibles et concordent avec des écarts de régime de toutes espèces.

C’est là un caractère de la prostatite chronique que ces exacerbations survenant sous l’influence du régime, delà santé et même de certains états de température : ainsi le malade, assez bien la veille, sera pris d’écoulement plus abondant, de douleurs plus vives, d’envies plus fréquentes d’uriner; tout cela parce que le temps, de sec, est devenu humide, etc. Il y a certains malades qui ont parfaitement de véritables écoulements purulents qu’on prendrait pour des chaudes-pisses. C’est ace moment qu’on voit quelquefois des épididymites survenir. A tous ces signes, nous ajouterons que la prostate fait une saillie peu marquée dans le rectum, et quelle est plus douloureuse qu’à ]’état normal. Le cathétérisme, qui n’indique pas grand’chose, ne sera pas toujours sans inconvénients.

C’est dans la prostatite chronique que l’on voit survenir des écou-

lements plus ou moins abondants et que l’on a désignés sous le nom ü écoulements uréthro-prostatiques , et dont nous devons parler actuellement.

Prostatorrhêe. — Chez les hommes ayant été affectés d’uréthrite ou de cystite, il se déclare quelquefois un écoulement qui se manifeste tantôt au moment de la défécation, tantôt dune manière spontanée.

Sans souffrir en aucune manière, les individus affectés se pré» occupent beaucoup de l’aspect du liquide qui se présente sous forme de petites gouttes au méat urinaire. Ce liquide offre en effet une coloration blanchâtre, ou d’un gris blanchâtre de consistance crémeuse, sans présenter toutefois la viscosité si caractéristique du liquide des glandes de Cooper au sperme.

Mais il faut reconnaître que la coloration de ce fluide est très analogue à celle du liquide séminal. Ce produit accidentel, plutôt que morbide à proprement parler, puisque les individus affectés n’en souffrent en aucune manière, a pu être pris fréquemment pour duliquide spermatique d’après son aspect extérieur, non-seulement par les malades, mais encore par les hommes de l’art. Dans les cas de ce genre, l’examen au microscope permet seul de reconnaître la nature réelle de la substance qu’on a sous les yeux. Cet examen permet non -seulement de rassurer le malade sur les craintes de spermatorrhée qui le poursuivent, mais encore il peut aider le chirurgien à porter un diagnostic précis. Cet examen montre que ce produit ne vient pas des testicules ou du moins des vésicules séminales, car il ne renferme pas de spermatozoïdes, et présente, au contraire, les caractères des liquides prostatiques. Au lieu d’y trouver les animalcules du sperme et les granulations qui les accompagnent dans le liquide éjaculé au moment du coït, on n’y observe que les parties constituantes de la liqueur prostatique normale. Il n’est pas rare toutefois d’y rencontrer des globules du pus qui ne se trouvent pas dans le liquide crémeux, sécrété par la prostate saine. Ces globules viennent-ils du canal de l’urèthre ou de la glande elle-même, c’est ce que nous ne pouvons déterminer ; le fait importe peu, du reste, dans la question. Signalons en quelques mots les particules plus nombreuses habituellement que les globules du pus que l’on rencontre dans cet écoulement, et qui, semblables aux éléments du liquide prostatique normal, démontrent leur origine prostatique. Placées sous le microscope, les gouttes de

cet écoulement présentent, dans un liquide homogène de consistance muqueuse, de nombreuses granulations d’aspect graisseux, à centre brillant et jaunâtre, à contours foncés, auxquels il doit en grande partie sa coloration blanehâtre.

Il offre, en outre, des granulations moléculaires grisâtres, plus ou moins nombreuses; des cellules d’épithélium prismatiques ou pyramidales plus ou moins régulières, généralement peu nombreuses, dont quelques-unes offrent parfois des cils vibratiles. Ces cellules renferment assez souvent des granulations graisseuses autour de leur noyau; chez certains malades, il est des cellules qui renferment autour du noyau des granulations rougeâtres offrant tous les caractères de l’hématosine; dans ce dernier cas, on trouve habituellement quelques granulations rougeâtres semblables flottant dans le liquide. De toutes les humeurs versées directement ou indirectement dans l’urèthre, le liquide prostatique est le seul qui offre des caractères, à ceux que nous venons de signaler. On est donc autorisé, lorsqu’on observe au méat urinaire une goutte d’un liquide semblable ne contenant pas de spermatozoïde, à diagnostiquer une prostatorrhée plutôt qu’une spermatorrhée.

§ III. — Étiologie

La structure de la prostate est telle, que si l’inflammation s’y déclare, elle aura une grande tendance à ne pas se résoudre et à durer d’une manière indéfinie. Mais souvent le traitement de la prostatite aiguë est trop tôt abandonné, et l’hypérémie n’étant pas suffisamment combattue, il reste toujours au sein de la glande une cause qui entretient une phlegmasie sourde et lente. 11 peut se faire encore qu’après une inflammation aiguë le malade se livre trop à la fatigue ou au coït, ou commette quelques excès de table, et l’inflammation, qui était sur le point de disparaître, augmente d’une manière notable avec la tendance à se perpétuer.

Cette terminaison a lieu plus facilement chez les sujets qui portent en eux un principe lymphatique ou rhumatismal. Quelquefois aussi, chez les sujets faibles, la suppuration s’est faite rapidement, quoique l’on ait eu recours aux antiphlogistiques ; la congestion inflammatoire s’est bien dissipée, mais les petites collections purulentes provoquent et entretiennent pendant longtemps autour d’elles un travail inflammatoire qui persistera tant que le pus n’aura pas disparu , soit par absorption , soit par évacuation.

Nous venons de parler de la prostatite chronique consécutive. Mais il est bon de savoir que la prostatite chronique est le plus souvent primitive, et alors on reconnaît qu’elle est produite par les mêmes causes que la prostatite aiguë.

§ IV. — Marche, durée, terminaison.

Le plus souvent la prostatite chronique reste stationnaire; le malade qui en est atteint supporte ses souffrances, qui ne sont pas très vives. Les fonctions urinaires et génitales s’exercent encore assez bien, et parfois il oublie son mal, mais c'est toujours à son détriment. Les malades qui portent cette affection doivent toujours se souvenir qu’ils sont exposés à des accidents graves. Ainsi, qu’ils commettent une imprudence, qu’ils fassent un excès, et immédiatement l’inflammation qui était assoupie se réveille avec une énergie plus ou moins grande, et une prostatite aiguë vient s’enter sur une prostatite chronique. On trouve dans les auteurs une foule d’observations relatives à ce point important de pathologie.

Voici une observation qui montrera à la fois la marche, la durée et la terminaison de la prostatite onique. hrc

Obs. 2 (1). — Blennorrhagie. — Irritation de la prostate. — Traitement

incomplet. — Persistance des symptômes à l’état chronique. — Excès.

— Prostatite aiguë. — Rétention complète d’urine. — - Suppuration de

la prostate. — Ponction de l’abcès. — Guérison.

A l'âge de vingt-trois ans, C..., forgeron, contracta une blennorrhagie.

Quelques jours après l’apparition de cet écoulement, les symptômes suivants se manifestèrent: Pesanteur et chaleur vive vers la prostate, grande fréquence du besoin d’uriner, diminution notable du jet urinaire presque toujours précédé de l’émission de quelques gouttes d’une liqueur que le malade compare à du sperme.

Tisanes émollientes pendant un mois, léger amendement de tous les symptômes; alors baume de copahu, réduction de l’écoulement à un suintement limpide, mais persistance du ténesme vésical et de l’excrétion de la matière d’apparence spermatique qui précédait l’émission urinaire.

C... en resta là sous le rapport des remèdes. Quoique sous l’influence des moindres excès de coït et de boisson, l’écoulement uréthral devint plus abondant, quoique la gêne de l’émission des urines persistât, fût continue. Peu à peu le jeune homme devint faible, paresseux, dormeur, insouciant, triste et susceptible.

Un an s’était déjà écoulé depuis la commencement de la maladie, lorsque le 1 \ février 1 832, après quelques excès de femmes et de boissons, la maladie prit une forme aiguë. Des pesanteurs plus incommodes, un

(1) Verdier, Observ. sur les phleg. de laprost. Le Vigan, 1837, p. 25.

Bér, 3

embarras plus étendu, se firent sentir à la région prostatique, au périnée; la station debout ne put plus être soutenue. Le malade passa la journée du 12 à boire et à jouer aux cartes Le désir d'uriner se fit sentir et ne put être satisfait ; dans la nuit, les besoins devinrent impérieux, les douleurs intolérables, la vessie était fortement distendue. Cathétérisme avec une sonde élastique, pissement de sang, douleurs vives à la prostate pendant et après l’opération. Sangsues au périnée, bain, boissons acidulés, léger soulagement, mais pendant huit jours l’émission des urines ne se fit qu’au moyen des algalies.

Le 21 février 1832, C... vint réclamer des soins à l’hôpital Saint-Éloi ; il était d’une belle taille, avait la peau blanche, épaisse, les cheveux, les yeux châtains, les membres gros, arrondis, mais sans saillies musculaires. Fièvre, soif, agitation, insomnie, émission urinaire impossible sans le secours des sondes, douleurs vives à la prostate, surtout pendant la défécation, selles excessivement dures, depuis l’époque où la maladie s’était manifestée. Lallemand pénétra dans la vessie avec une sonde de gros calibre, explora le rectum, et trouva la prostate du volume d’un œuf de poule, assez dure. Saignée au bras, sangsues au périnée, bain, tisane d’orge, émulsion camphrée.

A midi, l’élève de garde voulut pratiquer le cathétérisme; il rencontra un obstacle qui se laissa perforer, malgré les ménagements qu’il mit dans ses manœuvres. Une énorme quantité de pus sanguinolent s’écoula par le canal, la pesanteur du périnée se dissipa, les urines s’écoulèrent librement, le malade n’éprouva plus que de la cuisson. Bain à une heure après midi ; au retour du bain, froid intense de une heure de durée, ensuite cinq heures de chaleur forte, céphalalgie violente, soif ardente, grande agitation : ces symptômes se calmèrent un peu dans la soirée, mais ils se prolongèrent dans la nuit; au jour naissant le calme se rétablit

22. Pas de fièvre notable ; du pus sanguinolent s’écoule en abondance du canal avant l’émission des urines, qui a lieu avec facilité. Accès à la même heure que hier, mais plus court et moins fort; nuit moins agitée que la précédente.

23. Mieux notable, pas d’accès dans la journée ; nuit calme, sommeil bon, réparateur.

24. Suppuration moindre, cuisson en urinant encore vive, émission aisée, les urines déposent une matière filante mêlée de pus.

25. 26, 27. Suppuration réduite à très peu de chose, les dépôts urinaires diminuent, cuisson moins vive en urinant.

28 . Les selles sont redevenues faciles, les matières fécales de consistance naturelle, l'appétit se ranime.

Le 1er mars. Le malade va bien, il est guéri et sort de l'hôpital. (Verdier.)

§ V. — Traitement.

Les indications sont bien simples; il faut les chercher dans les causes. C’est ainsique si un principe dartreux, rhumatismal, existe, il faudra le combattre par des moyens appropriés : l’iodure de potassium sera souvent utile. On ferait avec avantage des frictions mercurielles à la partie interne des cuisses et au périnée.

On insistera sur les antiphlogistiques locaux ou généraux, si le sujet le permet, et après avoir usé de ces moyens on emploiera les émollients.

En même temps le malade suivra un régime sévère, lacté, et évitera toutes sortes d’excès.

Si la maladie résistait à tous ces moyens méthodiquement dirigés, il serait alors indiqué de recourir à l’application de cautères, de sétons, à la région périnéale ou bien à la partie supérieure des cuisses.

Si la difficulté d’ uriner devient trop considérable ou impossible, il faudra alors employer le cathétérisme, dont nous nous occuperons plus tard après avoir décrit les diverses tumeurs de la prostate.

Dans les cas de prostatorrhée, la cautérisation produirait de bons effets, et peut-être les succès de Lallemand dans la spermatorrhée s’expliqueraient par la confusion qu’il faisait de ces deux maladies.

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