CACHEXIE PALUSTRE
quera leur air languissant et déprimé ; leur peau blême, sèche, rude, n'ayant pas un aspect de bonne santé. Chez beaucoup de cachectiques, la pigmentation de la peau est très accentuée ; on peut parfois trouver aussi sur la langue et sur le palais des taches de pigmentation presque noires (1). On dit que, dans quelques régions profondément impaludées, les enfants naissent parfois avec de grosses rates, comme si le poison malarique avait déjà produit son effet in utero. Personnellement, je ne puis rien affirmer à ce sujet, mais j'ai souvent observé de très jeunes enfants avec des ventres énormément proéminents du fait de grosses rates. Selon Scheube, de Freytag et Van der Elst ont observé, en 1873 et en 1878, dans l'Atchin, que tous les enfants étaient atteints de cachexie palustre au moment de leur naissance, et que la plupart d'entre eux mouraient au bout de quelques mois. Bein et Kohlstock ont trouvé des hématozoaires dans le sang d'un enfant âgé de quatre mois, né d'une mère paludéenne peu de temps après l'arrivée de cette dernière dans une région non palustre. D'autre part, Bignami n'a pas trouvé de parasites, de pigmentation ni d'autres signes de paludisme chez le fœtus d'une femme morte d'un accès pernicieux, et d'autres auteurs ont répété et confirmé cette observation.
Arrêt de développement. — Dans quelques cas de cachexie palustre dans le jeune âge, le développement de l'organisme s'arrête et la puberté est retardée. J'ai vu un cachectique paludéen qui, bien qu'âgé de vingt-cinq ou vingt-six ans, avait la taille et le développement sexuel d'un enfant de onze ou douze ans. Les avortements et la stérilité sont les effets ordinaires de la cachexie palustre qui, de cette façon ou par des moyens plus directs, devient ainsi un puissant agent de dépopulation.
Tolérance acquise vis-à-vis de la toxine malarique. — Dan8 beaucoup de ces cas, bien que l'état de cachexie ait atteint un degré très avancé, les accès de fièvre n'ont jamais un caractère bien marqué. Il semblerait que l'organisme puisse s'accoutumer à la toxine pyrétogène sécrétée par l'hématozoaire, à peu près de la même façon qu'il peut s'accoutumer à l'opium et à beaucoup d'autres poisons organiques, animaux ou végétaux. J'ai étudié avec attention, pendant trois semaines, le développement
(1) 11 semble résulter d'observations faites en Inde que la mélanoglossie est une affaire de race et non un fait pathologique.
MALARIA
régulier d un parasite de la fièvre tierce chez un marin qui, bien qu ayant été jadis sujet à de nombreux accès de fièvre, n'en eut pas un seul pendant toute la période où je l'observai. De même que chez ceux qui sont habitués à l'usage de l'opium, un. forte dose de ce médicament, dose qui, chez des gens non accoutumés, produirait un sommeil profond ou même mortel, procure à peine un peu d'excitation ; de même, chez ceux qui sont constamment exposes à la malaria depuis leur enfance, le poison malarique ne paraît pas agir comme producteur de la fièvre. Et pour continuer la comparaison, de même que l'usage habituel de l'opium produit une espèce d'empoisonnement chronique ou de cachexie sans narcose, de même la présence habituelle de la toxine paludéenne peut produire une cachexie particulière sans donner lieu à de la fièvre. En règle générale, néanmoins, surtout s'il s'agit d'Européens forcés de résider dans des" régions fortement impaludées. les accès de fièvre se rencontrent souvent chez les cachectiques paludéens.
Affections nerveuses et cutanées d'origine palustre. — En plus des accès fébriles et de l'anémie qui leur est associée, on peut rencontrer chez les cachectiques une grande variété de troubles fonctionnels. Une caractéristique de la plupart de ces troubles est la périodicité qu'ils présentent généralement. Ainsi on peut avoir des névralgies, des gastralgies, des vomissements, de la diarrhée, des maux de tête, des crises de palpitations ou d'éternuements, etc., revenant tous les jours, tous les deux jours, tous les trois jours. Outre ces symptômes, on peut observer souvent, chez ces cachectiques, des éruptions de la peau telles que l'herpès, l'érythème noueux, des plaques de lichen plan, de l'eczéma, de l'urticaire, etc., présentant des exacerbations périodiques et s'atténuant sous l'influence de la quinine.
Névrite périphérique. — J'ai constaté fréquemment des cas de névrite périphérique bien nets, surtout chez des malades provenant de la Côte Occidentale d'Afrique, et ayant présenté des symptômes de paludisme. Le degré de parésie variait de l'incapacité totale des membres à une simple sensation de faiblesse. Il n'est pas question de contester l'authenticité de la malaria antérieure, mais il est difficile de dire si la névrite est toujours le résultat direct de cette infection. J'ai vu récemment une polynévrite bien marquée, accompagnée de fièvre légère avec abondance de parasites sub-