VÉTIOLOGIE DES MALADIES TROPICALES. XIII
aussi de l'absence de conditions défavorables. Il y a là un vaste champ d'études qui n'a pas encore été abordé par les épidémiologistes.
Toutes ces conditions et d'autres semblables concourent à régler la distribution particulière des maladies tropicales. Plus nous étudions ces maladies, et moins le rôle de la température per se devient important comme agent direct de leur production et de leur distribution géographique, tandis que l'influence de la faune tropicale apparaît de plus en plus considérable.
Quelle qu'ait pu être la source originelle des parasites pathogènes de l'homme, il est certain que beaucoup d'entre eux étaient bien moins répandus autrefois qu'ils ne le sont à l'époque actuelle. On connaît pour un grand nombre de ces parasites la date de leur introduction dans des pays nouveaux; pour quelques-uns elle est même toute récente. Ainsi, au siècle dernier le choléra, dont le séjour classique était l'Inde, se répandit bien au delà, sur une grande partie du globe. La variole et d'autres maladies de l'ancien continent ont traversé l'Atlantique, et réciproquement certaines maladies d'origine américaine, telles que la syphilis, ont fait leur apparition en Europe ; la rougeole, la coqueluche, la tuberculose et la lèpre ont été introduites dans les îles du Pacifique. Le processus de diffusion est encore en marche; il est favorisé, sans nul doute, par la rapidité et la fréquence actuelles — sans cesse accrues — des communications, et parla suppression des barrières sociales, politiques et physiques qui isolaient autrefois des populations détenant depuis un temps immémorial les germes de certaines maladies. Ainsi, la maladie du sommeil de l'Afrique occidentale est en train d'envahir l'Afrique orientale ; et- a^insi, très probablement, la fièvre jaune d'Amérique sera introduite un jour en Asie.
Il y a un facteur qui, incontestablement, a contribué puissamment à retarder la diffusion de certaines maladies tropicales : c'est le fait que beaucoup d'entre elles dépendent de protozoaires ou d'autres parasites animaux demandant pour leur transmission l'intermédiaire d'un hôte approprié. Les maladies causées par des germes bactériens s'étendront dans n'importe quelle contrée ou n'importe quel cUmat dès que leurs bactéries spécifiques y seront introduites, les conditions sociales et sanitaires étant favorables à leur propagation ; et cela expUque pourquoi toutes les maladies bactériennes, à part une exception, se rencontrent ou peuvent
INTRODUCTION
se rencontrer en tout pays, leurs germes pouvant résister aux conditions atmosphériques et n'ayant besoin d'aucun intermédiaire pour passer d'un hôte à un autre. Au contraire, les maladies qui dépendent de protozoaires ou d'autres parasites animaux ne pourront, dans beaucoup de cas, s'établir ainsi d'une manière universelle, parce que leurs germes réclament, pour passer d'un Jiôte à un autre, des conditions très spéciales et cUmatériquement restreintes, par exemple la présence d'un intermédiaire à distribution géographique particuHère. Les maladies des pays chauds appartiennent pour la plupart à cette catégorie : elles rencontrent par conséquent, pour leur introduction et leur diffusion dans des pays nouveaux, de plus grandes difficultés que les maladies bactériennes, car elles demandent non seulement comme ces dernières l'introduction du germe lui-même, mais encore celle de l'hôte intermédiaire.
Bien que cette double nécessité ait évidemment fait obstacle jusqu'ici à l'extension de certaines maladies tropicales, il y a des chances pour que ces difficultés disparaissent avec le temps, car nous ne voyons aucune raison, du moins connue jusqu'ici, pour que les animaux intermédiaires, une fois introduits en de nouvelles contrées, ne s'y acclimatent et ne s'y répandent point.
Il y a beaucoup d'exemples d'insectes exotiques, entre autres, qui se sont étabhs en des pays nouveaux où ils avaient été amenés par hasard ou intentionnellement. Il n'y a par conséquent aucun motif de penser que les insectes, hôtes intermédiaires de certains parasites pathogènes, ne pourraient s'étabhr semblablement dans des régions où ils sont actuellement inconnus. Ainsi, par exemple, si les mouches tsé-tsé venaient à être introduites avec succès en Inde, la maladie du sommeil pourrait y faire son apparition à leur suite ; ou si les moustiques appropriés étaient introduits dans beaucoup d'îles du Pacifique jusqu'ici exemptes de malaria, cette dernière affection s'y étabhrait subséquemment. Ainsi donc, malgré la limitation actuelle de la distribution, de certaines maladies tropicales, il y a une grande probabilité, si des mesures ne sont pas rapidement prises pour parer à ce danger, pour que la multiphcation des moyens de communication, en facilitant l'introduction de leurs intermédiaires obUgés, leur permette avant longtemps de s'étendre au-delà de leurs limites présentes.