CHAPITRE XII
Synonymes. — Typhus récurrent ; fièvre spirillaire ; fièvre de famine ; fièvre des tiques {anglais : tick fever, relapsing fever).
Définition. — Maladie infectieuse aiguë (ou peut-être groupe de maladies infectieuses) caractérisée par une fièvre à début brusque suivie, après plusieurs jours — de un à sept — d'une défervescence rapide, et pouvant se reproduire, à des intervalles de un à sept jours ou davantage, un nombre indéfini de fois. Elle est causée par des spirochètes qui sont présents dans le sang pendant les accès de fièvre et qui sont transmis par certains insectes (punaise des lits, pou du corps) ou par certaines tiques (Argas, Ornithodoros).
Distribution géographique. — La fièvre récurrente se rencontre en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique et probablement en Australasie. En Europe, elle existe en Grande- Bretagne (et spécialement en Irlande), en Norvège, en Danemark, en Allemagne, en Russie et en Turquie. Il y a eu en Russie plusieurs épidémies, qui ont sévi en particulier sur la Grande Armée dans la retraite de Moscou, sur les armées alliées en Crimée et aussi sur les deux armées en présence dans la guerre russo-turque. En' Afrique, la maladie est connue depuis longtemps en Égypte, au Soudan et en Algérie. Récemment, Philip Ross, Milne et Cook l'ont trouvée dans l'Ouganda, Dutton et Todd dans l'État libre du Congo, Wellman dans l'Angola, et Koch dans l'Afrique orientale allemande. En Asie, la fièvre récurrente est connue en Chine, à Sumatra et en Inde où furent faits les travaux classiques de Carter. En Amérique, elle fut reconnue aux États-Unis en 1844 ; en 1869, il y eut une épidémie à New- York et Philadelphie. Elle est probablement très répandue dans l'Amérique du Sud et dans le Centre-Amérique.
D'après ce que nous savons de leurs symptômes et de leurtransmission par la piqûre de la tique, nous pouvons conjecturer que la maladie décrite sousle nom de « carapata » par Livingstone et Kirk comme étant endémique dans le bassin du Zambèze, que la « miana » de Perse et qu'une maladie semblable décrite par Alleman à Mexico sont probablement dues à des spirochètes, et sont peut-être des formes de fièvre récurrente.
Historique. — La fièvre récurrente était connue d'Hippocrate. Cet auteur décrit une épidémie dont il fut témoin dans l'île de Thasos. Entre autres cas, il cite celui de deux frères, chez l'un desquels l'accès initial dura sept jours, et six jours chez l'autre ; les périodes de répit furent respectivement de cinq et six jours ; les rechutes durèrent cinq jours dans les deux cas. Il mentionne en outre le gonflement de la rate, l'ictère, la tendance à l'avortement chez les femmes enceintes et la production de ménorragies. Depuis l'époque d'Hippocrate, il ne fut plus fait mention de cette maladie dans la littérature médicale jusqu'en 1770, année où Rutty la décrit dans son livre sur la pathologie de Dublin.
En 1873, Obermeier découvrit le spirochète de la fièvre récurrente. En 1897, Tictin affirma que le parasite et la maladie étaient transmis par la punaise commune ; il communiqua à un singe la fièvre récurrente par l'injection sous-cutanée du sang contenu dans l'estomac d'une punaise préalablement nourrie sur un autre singe inoculé.
Enfin, Philip Ross et Milne en 1904, et un peu plus tard, mais indépendamment, Dutton et Todd découvrirent, les premiers dans l'Ouganda, les seconds au Congo, qu'en Afrique le spirochète est communiqué par la piqûre d'une tique, VOrnithodoros moubata. Les deux derniers observateurs reconnurent en outre que le parasite peut passer dans l'œuf et dans la larve et conférer ainsi un pouvoir infectant à la tique adulte de la génération suivante.
Étiologie. — Les expériences faites sur les singes ont prouvé que l'une des formes de la fièvre récurrente est causée par le Spirochœia recurrentis. C'est un filament délicat en spirale (7 à 9 |x sur 0,25 [j.) pourvu, comme le montre une coloration
appropriée (colorant des flagelles de Lœfller) d'un long flagelle (5 à 7 ij sur 0,1 à 0,2 [x)- Le corps du parasite peut avoir trois, quatre ou six'tours de spire, le flagelle de trois à cinq. Par la méthode de Romanowsky , le corps du parasite se colore d'ordmairc uniformément, à l'exception des extrémités qui sont pointues et prennent seulement une teinte très pâle. Dans le sang frais, le spirochète, mu par son flageUe, présente des mouvements de vrille très actifs. On rencontre des formes plus ou moins longues, les premières étant constituées par deux ou plusieurs parasites soudés bout à bout. Cette explication des formes longues, mesurant de 16 à 100 -x, est bien exacte, comme le montre la coloration. Chez celles qui mesurent de 16 à 19 nous trouvons un flagelle à chaque extrémité du filament et une zone pâle au milieu, cette zone étant formée des deux extrémités soudées, lesquelles se colorent très faiblement, comme nous l'avons déjà dit. Les formes plus longues encore admettent une semblable explication.
Obermeier et von Jaksch décrivent certains corps réfringents comme présents dans le sang durant les intervalles- des accès de fièvre. Le second de ces auteurs dit qu'il a observé la transformation de ces corps en courts bâtonnets d'où les spirochètes typiques peuvent éventuellement dériver. Cette observation n'a pas été confirmée.
Les opinions diffèrent quant à la nature biologique du spirochète, suivant qu'on le rattache aux bactéries ou aux protozoaires. Novy et Knapp, qui le regardent comme une bactérie, invoquent à l'appui de leur thèse : a) les zones pâles dans les longues formes colorées, pouvant indiquer une division transversale ; h) la disposition en spirale et la nature très délicate du flagelle, si difl!érent à cet égard de ceux des flagellés ; c) le fait que l'addition progressive d'eau dans le sang ne produit pas la mort rapide et la désintégration du parasite ; d) le fait que le spirochète n'est pas pourvu d'une membrane ondulante comme les trypanosomes et n'est pas attiré par les bulles d'air dans les préparations microscopiques, comme le font les trypanosomes qui se groupent tout autour de la bulle, leurs flagelles pénétrant à l'intérieur ; e) sa coloration uniforme ; /) l'absence de noyau et de blépharoplaste. En faveur de la nature protozoaire des spirochètes, les arguments sont les suivants : a) la présence d'une membrane ondulante et l'absence de flagelle dans certaines espèces, telles que S. plica-
tilis et S. rejringens ; h) les éléments constitutifs des longues spirales ont tous la même longueur approximative, qui est celle d'un spirochète individuel ; c) les parasites n'ont pas tous la même épaisseur, certains présentant un diamètre double des autres, ce qui indiquerait une division longitudinale, propre aux protozoaires, et non la division transversale des bactéries ; d) le parasite reste vivant jusqu'à quarante jours dans le corps de la punaise ; e) au moins dans les formes africaines, il pénètre in utero- dans l'œuf de la tique ; /) il est communiqué par un arthropode ; g) enfin il n'a pas été cultivé.
Schaudinn émit l'opinion que le leucocytozoon du hibou (L. ziemanni), après fertihsation dans l'intestin du moustique, donnait naissance à une quantité énorme de formes semblables à des trypanosomes, qu'il regardait comme des spirochètes. Ceux-ci représentaient pour lui un stade flagellé d'un organisme intracellulaire et, par suite, appartenaient aux protozoaires. Il déclara avoir comparé ses flagellés hôtes du moustique avec S. recurrentis et S. anserinum, et avoir constaté que ces parasites ressemblaient tout à fait au point de vue morphologique à ce qu'il considérait comme le stade spirochète de L. ziemanni. Avant sa mort, Schaudinn semble avoir modifié son opinion, car, dans un dernier article, il déclare que L. ziemanni est très éloigné des spirochètes typiques tels que S. recurrentis.
Novy et Knapp affirment qu'il résulte de leurs observations sur la culture des trypanosomes dans le sang d'oiseaux paraissant indemnes d'organismes semblables (l'examen microscopique n'ayant pu du moins en déceler) que Schaudinn s'est trouvé, sans doute à son insu, en présence d'infections mixtes. Pour ces auteurs, les trypanosomes que Schaudinn regardait comme un stade de la vie de l'intracellulaire L. ziemanni n'avaient rien de commun avec les spirochètes, et étaient de simples trypanosomes provenant soit d'oiseaux, soit du moustique qui est lui-même très sujet à ce type d'infection.
Différentes espèces de parasites de la fièvre récurrente. — Ayant eu l'occasion d'examiner le sang d'une malade provenant de Gibraltar et qui en était à son huitième accès de fièvre récurrente, j'émis l'hypothèse, étant donné le nombre inaccoutumé des rechutes et la localité où avait été acquise l'infection, qu'il pouvait y avoir plusieurs formes de cette affection, dues à diffé-
rentes espèces ou variétés de spirochètes. En 1905, au cours de la discussion qui suivit la lecture du mémoire de Dutton et Todd sur la « fièvre des tiques » à la British Médical Association, Sambon émit une semblable opinion, basée sur la large distribution géographique de la fièvre récurrente, les différences cliniques qu'elle présente dans les différents pays, et la diversité des animaux considérés comme transmettant l'infection. Koch fait remarquer que la « tick fever » africaine a des périodes fébriles plus courtes (moins de trois jours) que la fièvre récurrente européenne, et que dans la première les spirochètes sont relativement rares ; des observations analogues ont été faites par Philip Ross et par Dutton et Todd. Novy et Knapp, en comparant des spécimens de spirochètes dans des cas d'Europe et d'Afrique, ont noté que les spirochètes de la maladie afri- j caine sont deux fois plus longs (16 \i) que le i S. recurrentis classique, et qu'en outre ce dernier / a une tendance à se disposer en spirales à huit / tours ou en cercles parfaits. L'espèce indienne f est aussi regardée par eux comme distincte. Elle ^.
. Fig. 50. — Spiro-
mesure environ 8 \)., comme S. recurrentis, mais ckœta duttoni. paraît plus mince et plus flexible, et forme des spirales moins réguHères et variant d'étendue. Comme les spirochètes de la « tick fever » africaine, l'espèce indienne a une tendance à former des boucles.
Pour l'espèce africaine, Novy et Knapp proposent le nom de S. duttoni; l'espèce indienne pourrait être appelée assez justement S. carteri. Cette nomenclature doit être regardée comme simplement provisoire ; l'expérience est encore trop Hmitée pour qu'on puisse l'adopter définitivement.
Les récents travaux très approfondis de Todd et Breinl ont montré que l'immunité conférée par l'infection au moyen du spirochète de la fièvre récurrente de l'Inde ne protège pas contre la forme africaine, et vice versa ; ces deux formes sont donc distinctes, au moins au point de vue pathologique.
Mode de transmission. — J'ai déjà fait allusion à la maladie connue en Perse sous le nom de fièvre « miana » et à celle appelée « carapata » dans la vallée du Zambèze comme étant probablement des formes de la fièvre récurrente. Elles sont certai-
nement communiquées par des tiques, Argas persicus pour la première et Ornithodoros moubata pour la seconde. Marchoux et Salimbeni furent les premiers à montrer qu'une maladie analogue sévissant sur les gallinacés et causée par le S. gallinarum est transmise par une tique, A. miniatus, dont Neumann a affirmé l'identité avec une simple variété d'A. persicus. La fièvre récurrente d'Europe, et peut-être celle de l'Inde, serait, d'après certains auteurs, communiquée par la punaise vulgaire, Acanthia lectularia. La preuve de cette assertion est loin d'être établie. Breinl, Kinghorn et Todd, malgré leurs nombreuses tentatives, n'ont pu réussir à transmettre la maladie au moyen de la punaise des lits. Mais comme nous avons aujourd'hui des raisons de croire qu'il y a de nombreuses espèces de spirochètes pathogènes pour l'homme, il est possible que les auteurs précédents n'aient pas expérimenté avec les espèces appropriées de spirochètes, ou avec les espèces appropriées à'Acanthia. Nous pouvons ainsi expliquer les résultats positifs publiés par Sikiel (d'Odessa) et par d'autres expérimentateurs en Russie. Il résulte d'une manière indubitable des expériences de Philip Ross et Milne dans l'Ouganda, et de Dutton et Todd au Congo, que l'espèce africaine S. duttoni a normalement comme habitat la tique Ornithodoros moubata, et qu'elle peut être transmise non seulement par la piqûre de l'animal qui a absorbé le sang d'un individu infecté, mais aussi par sa descendance. Les symptômes de l'infection transmise par la tique apparaissent au bout de cinq à sept jours.
Expériences sur des animaux. — Il est généralement admis que S. recurrentis ne peut infecter que l'homme et le singe. Novy et Knapp ont cependant transmis le parasite à la souris blanche et au rat blanc. La première a été trouvée particulièrement susceptible ; l'organisme apparaît dans le sang dans les vingtquatre premières heures et persiste jusqu'au troisième jour (quatre-vingts heures). Après ce temps, les parasites ne sont plus trouvés dans le sang de la souris infectée et cela pendant plusieurs jours, jusqu'au moment de la rechute. Cette première rechute peut être suivie d'une seconde, d'une troisième, ou même d'une quatrième, leur nombre variant d'une souris à une autre ; chaque accès s'accompagne d'une nouvelle pullulation des parasites dans le sang. L'intervalle compris entre les rechutes, compté du début de l'apparition des spirochètes au début de leur appa-