CHAPITRE XVIII
PESTE
Définition. - La peste est une maladie épidémique spé- ^îifîque, inoculable et diversement transmissible, commune a v lLrke et à plusieurs animaux. Elle est caractérisée par la fièvre, l'adénite, une évolution rapide, une mortalité très élevée et la présence dans les ganglions lymphatiques, les viscères et le ^ sang d'un microorganisme spécifique, le Bacillus pestis. Dans une grande proportion des cas, des bubons se forment aux ames. aux aisselles ou dans la région cervicale.
Distribution géographique. - La peste, comme la lèpre, quoique non confinée aux seuls pays chauds, est devenue pratiquement, de nos jours,une maladie de ces contrées. Les conditions hygiéniques dues aux progrès de la civihsation ont chasse d Europe ces deux maladies qui y exercèrent autrefois des ravages bien plus considérables qu'elles n'en font aujourd'hm dans les régions tropicales. Elles sont un exemple typique d'une vaste classe de maladies spécifiques aiguës et chroniques dont la diffusion dépend de conditions sociales et hygiéniques plutôt que chmatériques, et plus spécialement de la saleté et de l'encombrement des populations ; conditions qui ne peuvent se rencontrer, à un degré suffisant pour assurer l'existence endémique ou l'extension épidémique de ces maladies, que dans les seuls pays chauds.^
Il est difficile de dire ce qu'a pu être en réalité la pestis des anciens. Dans beaucoup de cas c'était probablement la peste bubonique ; mais ce terme a été sans doute apphqué parfois à d'autres maladies épidémiques à mortalité élevée.
Les descriptions qui nous ont été laissées sur ces épidémies des temps anciens sont trop vagues pour qu'on puisse en tirer une conclusion. D'après Hirsch, la première relation concernant nettement la peste fait mention de sa présence en Lybie, en
PESTE
Égypte et en Syrie vers la fin du troisième et le commencement du deuxième siècle avant l'ère chrétienne. Un autre récit authentique, le premier concernant l'Europe, rapporte une grande épidémie, appelée peste de Justinien, qui, en 542, se répandit d'Égypte sur l'Europe et dans tout l'empire romain, et qui, pendant cinquante ou soixante ans, dépeupla les régions où elle s'abattait. Depuis cette époque jusqu'en 1841, année où elle apparut pour la dernière fois à Constantinople, la peste a reparu à diverses reprises dans les différents pays de l'Europe, ses dernières incursions se faisant seulement dans le sud-est de ce continent et dans des aires de plus en plus circonscrites. En 1878-79, une petite épidémie, rapidement éteinte, éclata dans la province russe d'Astrakan. A part cette légère exception et l'épidémie récente, très limitée du reste, d'Oporto, l'Europe a longtemps été exemptée de ce terrible fléau. La peste a visité l'Angleterre pour la première fois en 1664-79, épidémie durant laquelle, en 1664-65, plus de 70 000 personnes périrent parmi les 460 000 habitants que comptait Londres à cette époque.
L'Egypte, autrefois l'un des lieux d'élection de la maladie, en a été exempte de 1844 à 1899. quoique dans cet intervalle de nombreuses épidémies aient éclaté dans les pays voisins : en Tripolitaine (Benghasi) en 1856, 1859 et 1874 ; et sur la côte Arabique de la mer Rouge (Assir) de 1853 à l'époque actuelle. La peste est connue comme endémique dans l'Ouganda et dans l'Hinterland de l'Afrique orientale allemande.
De nombreuses épidémies ont eu lieu en Mésopotamie (la dernière en 1892), dans le Turkestan (la dernière en 1892), en Inde, en Chine et en Mongohe. En Inde, il y a eu plusieurs incursions de la peste durant le dernier siècle, mais elles ont revêtu un caractère plutôt local. L'une d'elles, qui se produisit dans le Cutchen 1815 s'étendit à Scinde et Gujerat, et dura jusqu'en 1821. Des épidémies ont éclaté dans le Khumaon et le Gharval dans le versant sud de l'Himalaya en 1824,1834-37, 1847-53, 1875 et 1884; et aussi à Hansi dans le Delhi, 1828-29. Autre épidémie en 1836 à Bareilly, Rohilcund et à Pali dans le Rajputana, s'étendant à Jodhpore et à Marwar, et se terminant en 1838. Il est probable que la peste existe toujours dans quelque partie de l'Inde, surtout parmi les populations primitives des montagnes.
On sait maintenant que la peste a été endémique pendant de
longues années au sud-ouest de la Chine, dans le Yunnan. Il est PI obable que son extension actuelle a son origine dans cette partie d la Chine. Elle y a été vue en 1878 et depuis cette époque par Ro her et d'autres auteurs. Elle fut particulièrement meurtrière en 1871-1873, après la grande révolte des Mahométans. Du Yunnan, suivant probablement les routes commerciales, elle s'est répandue jusqu'à Pakhoï dans le golfe du Tonkin, ou a éclaté, ainsi que dans les villes voisines, une grave épidémie en 1883. En 1894, elle est arrivée jusqu'à Canton où elle fit, dit-on, 60 000 victimes sur une population de 1 500 000 (?). Un peu plus tard, au printemps de la même année, elle éclata dans la colome anglaise de Hong-Kong, et s'étendit de là à Macao, Swatow, Amoy, Foutchéou, Formose, et probablement à beaucoup d autres villes des provinces du sud de la Chine. Il est facile du reste de prévoir aue la peste continuera pendant de longues années encore a sevir sur l'empire chinois, sous forme d'épidémies décimant une région après l'autre, en raison des conditions hygiéniques déplorables et de la misère des habitants. Le Japon et les Philippines ont ete
infectés par la Chine.
La peste apparut à Bombay en 1896, importée probablement de Hong-Kong, et de là s'étendit à Calcutta où eut heu une grande épidémie, et à de nombreuses régions de l'Inde où elle est toujours active. Les rapports officiels accusent en Inde une mortalité totale de 4 097 764 produite par l'épidémie actueUe jusqu'en décembre 1905.
Peu après son apparition en Inde, la peste apparut sous forme d'épidémies importantes à Maurice, où elle sévit encore à certaines saisons. Elle a également envahi Madagascar, Delagoa Bay, Capetown, Port Ehsabeth (Colonie du Cap) et Durban ; Sydney et Brisbane ( Australie ) ; Alexandrie (Egypte).
Avant sa récente apparition au Brésil, dans la République Argentine et dans d'autres États de l'Amérique du Sud, ainsi qu'à San Francisco et Mexico, la peste était inconnue dans le Nouveau Continent.
Étiologie. — Le microorganisme. — Il est maintenant hors de doute que la cause spécifique de la peste est le cocco-bacille qui fut découvert d'abord par Kitasato et ensuite et indépendamment
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par Yersin durant l'épidémie de Hong-Kong, en 1894 (1). Ce microbe se rencontre en grande quantité dans les bubons caractéristiques, généralement en culture pure, mais souvent, vers les dernières phases de la maladie, associé au streptocoque et au staphylocoque, microbes de la suppuration. Le même bacille se trouve aussi en grande abondance dans la rate, l'intestin, les poumons, les reins, le foie et les autres viscères et aussi, quoique en petit nombre, dans le sang des cas de septicémie avancée. Il existe en énorme quantité dans les crachats des sujets atteints de peste à type pneumonique. Dans ce dernier cas, il est beaucoup moins facile à déceler par l'observation directe que par la culture.
Vers la fin des cas rapidement fatals, il devient plus abondant dans le sang, et peut être alors facilement aperçu sous le microscope.
Le bacille de la peste (fig. 53), observé dans l'exsudat ou le raclage de la pulpe des bubons, d'un ganglion lymphatique enflammé ou d'un viscère, est un coccobacille court et trapu (1,5 à 2 \j. sur 0,5 à 0,7 [x), à bords arrondis, très semblable à celui du choléra des poules.
Gordon dit qu'il possède un flagelle terminal. Une capsule, ou quelque chose d'analogue, peut être mise en évidence, d'après le même auteur, surtout dans les bacilles que l'on trouve dans le sang. Le bacille absorbe facilement les couleurs d'anihne, les extrémités prenant une teinte beaucoup plus foncée que la partie centrale. Il se décolore en général par le procédé de Gram.
Caractères des cultures. — Ensemencé sur sérum sanguin et tenu à la température du corps.le bacille de la peste forme en vingt-quatre ou quarante-
. (1) On sait aujourd'hui en France que le bacille de Yersin est le seul microorganisme spécifique de la peste; c'est celui qu'on trouve toujours dans les ganglions et les organes internes. Le bacille de Kitasato n'est que l'agent d'une septicémie secondaire et inconstante. Nous avons déjà signalé ce fait important dans la première édition de notre traduction. (M, G.)
Fig. 53. — Bacille de la peste en chaînettes, montrant la coloration bi-polaire. Culture jeune sur bouillon (x 1000).