L'ÉTIOLOGIE DES MALADIES TROPICALES
Le titre donné à cet ouvrage ne doit pas être pris dans son sens le plus étroit. Si par « maladies des pays chauds » ou « maladies tropicales » on veut entendre les maladies qui ne se produisent que sous les tropiques, une demidouzaine de pages seulement suffiront pour les décrire ; en efifet, il existe à peine deux ou trois affections, relativement sans importance, qui méritent strictement ce titre. Si, d'autre part, on comprend sous le nom de « maladies tropicales » toutes les maladies qui se produisent sous les tropiques, alors il faut parcourir à peu près tout le champ des études médicales ; car la plupart des maladies des pays tempérés se retrouvent, et presque dans les mômes circonstances, sous le climat des pays chauds.
J'emploie le terme « tropical » dans un sens météorologique plutôt que "géographique, pour indiquer une température atmosphérique maintenue constamment élevée ; et, par le terme « maladies tropicales », je veux désigner les maladies c[uisc produisent seulement dans les climats chauds, ou qui, par suite de certaines conditions, y prennent une importance particulière.
Il ne faut pas en conclure, cependant, qu'une haute température soit la cause unique et directe de la plupart des maladies tropicales. La constitution physiologique du corps
Patrick Manson. — Miiladifts des pnj s chnuds. i
lisrRODUcriON
humain est adaptée à supporter impunément de grandes variations de température atmosphérique. En réalité, quoique la température agisse comme un important facteur pathogénique, il est rare qu'elle le fasse d'une manière directe. Le froid excessif peut produire la gelure ; l'exposition au soleil donnera des érythèmes, de la céphalalgie et une fièvre symptomatique ; une haute température, de l'insolation ; un séjour prolongé dans des climats humides et chauds, un état de débilité mal défini ; un séjour dans des climats frais et secs, un effet contraire ; une sueur profuse, par suite de la chaleur atmosphérique, donnera des bourbouilles. Mais aucun de ces états ne peut être, à juste titre, considéré comme une maladie.
Cela étant, on doit se demander de quelle nature est l'influence incontestable qu'exercent les climats tropicaux sur les maladies ; et pourquoi certaines affections sont spéciales à ces climats ou y prennent une importance particulière. • En général, les indigènes des pays tropicaux supportent, sans en être incommodés, les conditions météorologiques de ces contrées ; leur constitution est adaptée au milieu par l'accoutumance et l'hérédité. L'Européen sera peut-être, à son arrivée sous les tropiques, et jusqu'à ce que son organisme se soit fait au changement de conditions climatériques, exposé à certaines irrégularités physiologiques, surtout s'il persiste dans des habitudes diététiques appropriées à son pays d'origine. Une prédisposition à certaines maladies, et une tendance à l'affaiblissement des organes pourra s'ensuivre ; mais une maladie aiguë, avec d'actifs changements des tissus, ne se produira pas de cette manière. Sous les tropiques comme dans les climats tempérés, chez les Européens comme chez les indigènes, presque toutes les maladies ont une origine spécifique. C'est dans leurs causes spécifiques que gît la principale différence entre les maladies des pays tempérés et celles des pays tropicaux. La science moderne a clairement démontré que presque
ÉTIOLOGIE DES MALADIES TltOPlCALES 3
toutes les maladies ont pour caiise directe ou indirecte des germes morbides. Il faut reconnaître que si, dans la plupart des cas, ces germes ont été découverts, il en est cependant qui sont encore à irouver ; néanmoins, on peut avec vraisemblance alllrmer leur existence.
Ces germes sont des êtres organisés et vivants, et, comme tons les êtres vivants, ont besoin pour subsister de certaines conditions physiques favorables, en particulier des conditions de température et de milieu.
Dans la majorité des cas, les germes morbides sont de vrais parasites, et, par conséquent, demandent, pour assurer la continuité de l'espèce, à passer d'un hôte à un autre. Si, durant ce passage, la température du milieu intermédiaire — que ce milieu soit l'eau, l'air, ou toute autre matière — se trouve trop haute ou trop basse pour les besoins du germe en question, celui-ci meurt et cesse d'être infectieux. C'est ce qui explique l'absence sous les tropiques d'une classe de maladies directement transmissibles, dont le type est la fièvre scarlatine, et aussi l'absence sous les climats tempérés d'une classe semblable de maladies représentées par la dengue. Dans le premier cas, durant le court passage d'un être humain à un autre, la température élevée est fatale au germe que transporte l'air ; dans le second cas, la basse température des latitudes plus élevées produit un effet semblable.
Dans une autre classe de maladies, dont la Tùica imbricala (ou tokelau) fournit un excellent exemple, le germe végète à la surface du corps et est ainsi exposé aux vicissitudes du climat. L'un des besoins du germe en question est une haute température et un certain degré d'humidité. Donnez-les lui, il se développe; privez-le de leur action, et il meurt, comme mourrait un oiseau de paradis ou un palmier transporté dans une contrée froide.
Un grand nombre de maladies réclament, pour être transmises d'un individu à un autre, l'aide d'un troisième
INTRODUCTION
hôte complètement différent. La propagation et la continuité d'existence d'une maladie de cette catégorie dépendront donc de la présence de cet hôte intermédiaire. Si c'est une espèce tropicale, la maladie dont la transmission en dépend sera nécessairement confinée aux tropiques. L'animal qui transmet la maladie peut le faire de plusieurs manières. Ainsi, dans la maladie produite par la mouche tsetsé, l'organisme protozoaire qui est la cause directe de la maladie est apporté d'un animal à un autre par les mandibules de cet insecte. Par suite, à moins que le rôle passif de la mouche tsetsé ne soit intentionnellement imité par l'homme, la maladie ne sera pas rencontrée en dehors de la région habitée par cette mouche, région tropicale très circonscrite. D'une manière analogue, quoique sensiblement différente en principe, la distribution géographique de la malaria et de la fflariose est déterminée par celle d'une espèce particulière de moustique qui sert d'hôte intermédiaire aux germes de ces maladies en les ingérant et en les préparant, pour ainsi dire, à pénétrer dans leur hôte humain. La distribution d'un grand nombre de maladies a parasites animaux dépend ainsi de celle de leur hôte intermédiaire. Quand celui-ci se. trouve être une espèce tropicale, la maladie qu'il transmet est nécessairement aussi tropicale, dans les conditions ordinaires,
Certaines maladies sont communes cà l'homme et à certaines espèces animales. Si ces dernières se trouvent être des espèces tropicales, les occasions pour rhonime de contracter la maladie sont surtout nombreuses ou môme existent seulement sous les tropiques. C'est ce qui a heu probablement pour quelques affections cutanées (herpès circiné, etc.).
Certains parasites sont organisés de telle sorte qu avant de rentrer de nouveau dans l'homme ils doivent passer une partie de leur existence à l'élat libre et exigent alors une assez haute température pour leur développement. De tels
KTIOLOGIE DES MALADIES TIWPICALES ■>
parasites doivent donc, ainsi que les maladies qu'ils produisent, ôtre confinés aux pays tropicaux et sus-tropicaux. C'est le cas, en particulier, de V AnkylosLoinum duodeiiale et de l'Ankylostomiase.
Il existe une classe de maladies par intoxication qui sont produites par des toxines sécrétées par des germes dont l'habitat est le sol, Teau, ou quelque autre milieu extérieur, et dans lesquelles la présence du germe dans le corps humain n'est pas nécessaire, pourvu que la toxine y soit introduite. La levure et sa toxine Talcool, et la maladie qu'elle produit, l'alcoolisme, en sont l'exemple le plus familier. L'ergotisme, la pellagre, et peut-être le lathyrisme appartiennent à cette classe, et probablement aussi le béribéri. Les germes de ces maladies demandent certaines températures et certains milieux ; par suite, les maladies en question ont une distribution géographique correspondante. Si l'une des conditions requises est une haute température, la maladie, comme dans le cas du béribéri, est une maladie tropicale.
Enfin, on peut concevoir, et, pour ma part, je crois qu'il existe une autre série de conditions qui influencent, quoique d'une manière moins directe, la distribution des maladies, conditions qui sont encore ignorées des épidémiologistes, mais qui ne doivent pas ôtre négligées dans la question. Les germes des maladies, leurs agents de transmission et leurs hôtes intermédiaires étant des êtres vivants, sont, durant les phases extracorporelles, exposés à ôtre la proie ou tout au moins la victime d'autres organismes dans la lutte pour l'existence. Le parasite de la malaria est absent dans ])eaucoup d'endroits où, apparemment, toutes les conditions favorables à son existence se trouvent réunies. Pourquoi ne l'y troiivc-t-on pas, môme lorsque certainement il y a été fréquemment introduit ? Je suppose que, dans certains cas ces, germes, ou les organismes qui les abritent, sont détruits par des ennemis naturels (|ui les absorbent,
INTRODUCTION
tout comme les poissons absorbent les insectes aqualiques, ou comme les souris absorbent les bourdons. La distriljution géographique de semblables germes dépendra donc non seulement de la présence de conditions favorables, mais aussi de l'absence de conditions défavorables. 11 y a là un vaste champ d'études qui n'a pas encore été abordé par les épidémiologistes.
Toutes les conditions que nous venons d'énumérer concourent à régler la distribution particulière des maladies tropicales. Plus nous étudions ces maladies, et moins le rôle de la température per se devient important comme agent direct de leur production, tandis que l'influence de la faune tropicale apparaît plus considérable.
Il est évident, d'après ce qui précède, que l'étudiant en médecine doit être un naturaliste avant de pouvoir espérer devenir un épidémiologiste, un pathologiste ou un praticien de valeur. La nécessité de celte connaissance pour toutes les branches de la médecine devient chaque année plus visible, surtout pour l'étude des maladies tropicales. Elle apparaîtra davantage encore si nous réfléchissons qu'outre les quelques maladies tropicales dont nous connaissons les germes, il doit en exister beaucoup plus sur lesquelles nous ne savons absolument rien. Qui peut douter, alors que la faune et la flore du monde tropical sont infiniment plus riches que celles des climats tempérés, qu'il n'y ait une proportion semblable pour la richesse en organismes pathogènes; et que beaucoup, sinon la plupart des maladies tropicales soient encore à différencier ? Les occasions et les moyens de faire des recherches originales manquent trop souvent au praticien sous les tropiques; mais, dans la question d'étiologie des maladies, il jouit d'occasions de découvertes bien supérieures en nouveauté et en intérêt à celles qu'a à sa disposition son confrère d'Europe ou d'Amérique.
J'ai compris dans cet ouvrage quelques maladies cosmo-
ÉTIOLOGIE DES MALADIES TliOPlCALES 7
polîtes, telles que la lèpre et la peste, qui à proprement parler ne dépendent pas nécessairement de conditions climatériques. Elles ont été pratiquement chassées de l'Europe et des pays tempérés de l'Amérique par les progrès de la civilisation et les mesures hygiéniques qui en résultent; elles sont maintenant en fait confinées aux contrées tropicales où elles survivent encore grâce aux conditions sociales arriérées et à l'insalubrité qui sont nécessaires à leur propagation et qui sont plus ou moins un produit indirect des climats tropicaux.
Patrick Manson. — Maladies des pays chauds.
rliayer et Ilewelson . )