CHAPITRE XVI
BÉRIBÉRI (KAKKÉ, BARBIERS)
Définition. — Le béribéri est une forme spécifique de névrite périphérique multiple, se produisant endémiquement ou sous forme d'épidémies dans la plupart des climats tropicaux et sus-tropicaux, et aussi, sous certaines conditions artificielles, dans des pays plus tempérés. La mortalité est considérable, la mort survenant le plus souvent par arrêt du cœur.
Historique. — La nature spécifique du béribéri fut reconnue par les Hollandais dans leurs premiers voyages en Extrême-Orient. Elle fut étudiée plus tard par les médecins anglais, en particulier par Malcomsen, Carter, Waring et Morehead. C'est seulement lors d'une épidémie plus récente au Brésil que le béribéri commença à attirer l'attention du monde médical contemporain; à la suite des travaux de M. Anderson (hôpital Saint-Thomas et plus tard Tokio, Japon), du D' Siinmons (Yokohama) et des Professeurs Schcubc et Baelz (Tokio), la maladie, étudiée avec des mé-
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thodes modernes, fut exactement définie, et sa pathologie correctement comprise. Scheube et Baelz furent les premiers à montrer clairement que le béribéri est par essence une névrite périphérique spécifique analogue à celles de la diphtérie et de l'alcoolisme, assertion qui fut confirmée et adoptée après eux par Pekelharing et Winkler et par beaucoup d'autres observateurs.
Distribution géographique. — L'aire d'endémicité du béribéri est probablement comprise dans les zones tropicale et sus-tropicale; il existe sans aucun doute beaucoup de localités où sa présence n'est pas soupçonnée en général. 11 exerce ses ravages dans un grand nombre de mines et de plantations des îles de la Sonde. Il peut éclater parmi les équipes de coolies employées à de grands travaux publics sous les tropiques, comme le canal de Panama ou le chemin de fer du Congo. Il existe dans l'armée hollandaise à Sumatra, et il était jadis assez commun dans l'armée anglaise de l'Inde, lorsque les méthodes hygiéniques actuelles n'étaient pas encore en honneur. Il se rencontre dans de nombreuses parties du Japon, particulièrement dans les villes à basse altitude, vastes, humides et surpeuplées. On le trouve encore en Chine, à Manille, dans la Presqu'île Malaise, en Inde et en Afrique. Il a une tendance à éclater dans les prisons, les écoles et les navires. Quelquefois il s'étend sur toute une contrée tropicale, comme ce fut le cas vers 1860 au Brésil, où il est resté depuis. D'autres fois des cas sporadiques apparaissent çà et là. Généralement, quand il éclate dans une agglomération, il atteint un grand nombre d'individus, envahissant de préférence certaines maisons ou certains quartiers. On a eu récemment des détails au sujet d'une petite épidémie qui a éclaté sur un groupe d'indigènes de l'Australie occidentale, et aussi parmi des Chinois de la côte est d'Australie, contrée où le béribéri n'avait jamais été constaté auparavant. De même, il a fait dernièrement
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son apparition, probablement pour la première fois, chez des immigrants japonais aux Fidji. J'ai vu, il n'y a pas longtemps, un cas de béribéri contracté au lacNyassa, un autre dans le Haut-Congo, un troisième à Haïti. On en a cité à la Havane, en Nouvelle-Calédonie, aux îles Sandwichs — pays considérés jusque-là comme indemnes à ce point de vue. De sorte que Taire géographique de la maladie est probablement très étendue. Il semblerait môme, depuis quelques années, qu'elle comprend des pays tempérés et non pas seulement des régions tropicales. Récemment le béribéri a fait son apparition dans un asile de fous en Irlande — l'asile Richmond, à Dublin ; et la même maladie a été vraisemblablement constatée dans ces derniers temps aux Etats-Unis et en France dans des hospices d'aliénés, et aussi parmi des pêcheurs sur la côte de l'Amérique du Nord.
Symptômes. — Les médecins qui visiteront les hôpitaux indigènes dans beaucoup de pays tropicaux seront probablement frappés par la grande proportion de cas de paraplégie partielle, d'oedème des jambes et d'hydropisie générale qu'ils y rencontreront. Ces cas sont pour la plupart des formes de béribéri.
Forme atrophique . — En examinant l'un de ces cas paraplégiques (fig. 36), on constatera qu'en outre de la paraplégie plus ou moins prononcée, il existe un certain degré d'anesthésie ou d'engourdissement de la peau ; particulièrement au niveau de la partie antérieure du tibia, de la face dorsale du pied, de la partie latérale des cuisses, parfois aussi des extrémités des doigts, et d'une ou deux zones sur les bras et sur le tronc. Le visiteur sera frappé par la maigreur des mollets du malade, par l'état flasque de ses gastrocnémiens ; et par le fait que si, en pratiquant son examen, j il vient à palper assez fortement les muscles de la jambe, par exemple en les pressant contre les os sous-jacents, le
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malade poussera dës cris de douleur et essayera de retirer sa jambe. Les muscles de la cuisse seront probablemeni trouvés aussi sensibles, et de même ceux des éminences tbénar et hypothénar et ceux du bras ; comme les muscles du mollet, ceux-ci peuvent être aussi amaigris et flasques.
Cette maigreur est accompagnée très probablement d'une perte de graisse, car le pannicule adipeux est partout très diminué. A l'épreuve de l'électricité, les muscles présentent à la perfection la réaction de . dégénérescence. Si l'on recherche le réflexe rotulien, après la première semaine il n'y a plus aucune réponse ; aucun clonus ne peut être non plus obtenu. En règle générale, tous les réflexes profonds sont supprimés ; mais les réflexes superficiels, sauf dans les cas de parésie et d'atrophie musculaire extrêmes, subsistent ordinairement et sont plus ou moins prononcés. Si l'on demande au malade de boutonner son habit ou de ramasser une épingle, il éprouvera une certaine difficulté à le faire, ou même n'y parviendra pas ; il peut tâtonner maladroitement comme un ataxique avancé. Il y a plus que de l'ataxie cependant; car la pression de la main est si affaiblie que le malade peut avoir de la difficulté à tenir son bol de riz et à prendre sa nourriture. Il n'y a pas de tremblement des mains; et très rarement il existe une parésie des muscles de l'œil, ou des muscles de la face, de la mastication, de la langue ou du pharynx. Les sphincters et la vessie fonction-
Fig. 36. — Béribéri [Bentley)
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nent normalement, et la digestion s'opère très bien, quoiqu'il y ait souvent un peu de distension et d'oppression dyspeptique après le repas. Si l'on fait lever le malade et qu'on lui ordonne de marcher, au cas où il peut se mouvoir, son allure est tout à fait ataxique; mais il n'est pas simplement ataxique,
Fig, 37. — Béribéri [Bentley).
car, en ce qui concerne les. mains, il est facile de voir qu'il y a non seulement un manque de coordination des mouvements, mais aussi une grande faiblesse musculaire. Si on le fait recoucher et qu'on lui demande d'élever ses jambes, il lui sera probablement très difficile de les séparer de la natte, de les croiser ou de placer un pied sur la pointe de l'autre. Par suite d'un relâchement au niveau de la cheville, il traîne
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ses orteils contre le sol lorsqu'il essaye d'avancer le pied en marchant ; il est donc forcé de lever son pied très haut, le | laissant ensuite retomber brusquement. Son ataxie et sa faiblesse musculaire, aussi bien que Tanesthésie partielle dont il est atteint, lui font adopter toutes sortes de procédés pouvant l'aider à se mouvoir (fig. 37).
Ces malades présentent manifestement une forme de névrite périphérique. La santé générale est bonne en général ; la langue est propre, les intestins fonctionnent régulièrement, et il n'y a rien de particulier dans l'urine. La digestion, l'assimilation et l'excrétion se font d'une manière satisfaisante.
Le cœur et la circulalioii. — Lorsque l'on examine le cœur, pour peu que le cas soit récent ou modérément grave, l'attention est aussitôt attirée. A l'inspection, on remarquera quelle choc est diffus ou obscurci par une effusion péricardique ; qu'il y a une pulsation épigastrique ; que les carotides battent trop violemment; qu'il y a au niveau des jugulaires un pouls veineux dénotant une insuffisance tricuspide. A la percussion, la matité précordiale est généralement augmentée, quelquefois dans une grande proportion, surtout à droite ; et, à l'auscultation, un souffle systolique peut être observé. Un dédoublement bien marqué des bruits, particulièrement du second, est à noter. L'observateur sera aussi frappé du caractère que présentent les intervalles de silence entre les bruits. Il est parfois impossible de déterminer à l'aide de l'oreille seule quel est le premier bruit et quel est le second. Ils semblent identiques quant à la durée; de sorte que les bruits du cœur sont également espaces, comme les battements d'un bon pendule, au lieu d'être normalement séparés par un long et un court intervalle, comme les battements d'un pendule d'horloge mal suspendu. On observera aussi que le cœur est très irritable, et qu il s accélère facilement à l'occasion d'un exercice. Tous ces signes varient de temps en temps de degré dans un même cas, et
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diffèrent d'intensité dans les divers cas. On en concluera qu'outre la névrite périphérique, il existe une sérieuse lésion du système circulatoire, et particulièrement de son innervation ; qu'il y a une dilatation du cœur droit ; et enfin un état de relâchement dans la tension artérielle.
Forme hydropique. — Le voisin de lit, peut-être, du malade dont j'ai essayé de tracer le tableau, paraît atteint d'une affection tout à fait différente (fig. 38).
Il est appuyé sur son lit. Au lieu d'être amaigrie comme celle du précédent, sa face est bouffie ; ses lèvres sont légèrement cyanosées ; et ses bras, ses mains, son tronc, ses jambes et ses pieds sont distendus par de l'œdème. On peut penser, à la vue de l'œdème, qu'il s'agit d'un cas de néphrite aiguë, et pratiquer dans cette idée un examen de l'urine qui est peu abondante et de couleur sombre.
Mais celle-ci possède un poids spécifique élevé, et ne contient pas d'albumine ou seulement une simple trace, de sorte qu'il ne peut être question d'un mal de Bright aigu. Une observation attentive montrera que l'œdème est plus ferme que celui de la néphrite, et qu'assez souvent il n'envahit pas le scrotum. On rencontrera parfois des cas où l'œdème est particulièrement localisé et fugitif. Si l'on examine maintenant le cœur, on y découvrira un bruit de souffle, et les autres signes de dila-
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talion de l'o.'gano et de relâchement dans la tension arl. -i-Lelle exactement comme dans le premier cas. L'apparcl respiratoire pourra présenter des signes d'hydro-thorax simple on double mais ordinairement peu prononce; l.poumons eux-mêmes sont sains. Si l'on fait lever le malade, ^ on s'aperçoit qu'il peut à peine marcher, en partie a cause de son essoufflement, en partie à cause de l'obstacle mécanique apporté par l'œdème aux mouvements des jambes, en partie quelquefois à cause d'un certain degré de pares.e. Parfois il trame le pied; et, si l'on exerce une forte pression sur les muscles du mollet à travers l'œdème, on peut, dans certains cas, trouver de l'hyperesthésie musculaire. Le rellexe rolulienest probablement absent, et il y a de 1 engourdissement des extrémités des doigts. La langue est bonne, l'appétit conservé, et il n'y a pas de fièvre. Mais le ma ade se plaint souvent d'un malaise et même d'une douleur dans la région précordiale, s'aggravant à la suite d un repas copieux, de sorte qu'il est obligé de manger très peu. Le taux de l'urine est ordinairement très réduit - parlois a quelques centilitres. Chez ce malade il existe donc les Lmes signes de névrite périphérique et de di atation du cœur que chez le précédent. De plus, il y a un œdème assez ferme, qui n'est pas uniquement cardiaque, mais, comme e font supposer ses caractères elles circonstances ou on le trouve, est probablement en relation d'une part avec la lésion des nerfs qui règlent la sécrétion urinaire, et d autre pa, , avec les fonctions de transsudation et d'absorption dans la nutrition du tissu conjonctif. |
Formes mixtes. - Dans le lit suivant, nous trouverons peut-être un autre malade qui parait présenter des deux affections précédentes. U a un d'œdème, en particulier aux jambes et aux i-f> f^"^J^^ nancs, dans la région sacrée, et, très --ent, s e ster ,„„.ct à la racine du cou. U a de l'engourdissement de