VI. — AGARICINEES
Les Agaricinées, qui constituent le type des champignons à chapeau, ont un appareil basidifère souvent de grande taille, entouré dans sa jeunesse d'une enveloppe le plus souvent fugace et disparaissant sans laisser de trace sur le réceptacle adulte. C'est cette raison qui a décidé Patouillard à qualifier les Agaricinées du nom d'Hémiangiocarpes, par opposition à tous les autres Hyménomycètes, qui deviennent des Gymnocarpcs et aux Gastéromycètes ou Angiocarpes. Cette enveloppe peut être simple ou double sous forme de volve (voile général) et d'anneau (voile partiel). La volve entoure à la fois le pied et le chapeau ; elle est persistante chez
les Amanites, les Volvaires, etc. L'anneau réunit le bord du chapeau au pied; il est persistant chez les Lépiotes, les Armillaires, les Pholiotes, etc. (pi. XL, fig. 2-3).
L'appareil basidifère est constitué par le chapeau qui porte à sa face inférieure des lames rayonnantes et présente un pied typiquement cylindrique, inséré à sa partie centrale. La base de ce pied est en connexion avec le mycélium. La configuration de l'hyménium est d'ailleurs variable et présente tous les intermédiaires entre la surface lamellaire type et des formes à pores résultant d'anastomoses entre les lames (Bolets) ou des formes à surface plissée de diverses manières (Chanterelles).
Plus rarement l'appareil fructifère est dimidié, c'est-àdire dépourvu de pied et fixé latéralement au support; il peut même être résupiné, réduit à un hyménium appliqué sur le support.
La coupe transversale d'une lame montre généralement trois couches :
10 La couche centrale, médullaire, où les hyphes sont parallèles entre elles ;
2° Le sous-hyménium, qui est le prolongement de la couche précédente et où les filaments tendent à se redresser perpendiculairement à leur direction première et raccourcissent leurs cellules qui souvent deviennent globuleuses ;
30 L'hyménium formé par les basides, accompagnées parfois de cystides ou de poils.
Les Agaricinées sont en général des saprophytes se développant sur l'humus des forêts ; quelques-uns semblent même vivre en symbiose avec les racines des arbres et contribuer à la formation des mycorhizes. D'autres forment leurs fructifications sur des arbres ou des bois morts, que dans certains cas ils ont contribué à détruire ; il n'est pas douteux que de nombreuses Agaricinées peuvent devenir des parasites de blessure et se
Planche XL.
Agaricinëes .
1. Coupe longitudinale d'un Agaric [Tricholomà) :'P., le pied Z,., lames.
2. Coupe longitudinale du réceptacle fructifère d'un Amanite jeune; Vo., volve; Aîi., anneau ; C/«., chapeau; P., pied ; Z,., lames. — 3. Le même Champignon développé; il/»/., mycélium.
4. Fructifications de Pholiota destruens sur un tronc de Peuplier abattu.
Armillaria mellea. — 5. Rhizomorphes à la surface d'une racine. — 6. Coupe d'un rhizomorphe : f, portion corticale; Se, portion sous-corticale ; M, portion médullaire. — 7. Portion d'une coupe longitudinale]^du cordon à un grossissement plus fort. — 8. La même en coupe transversale.
216 MALADIES GRYPTOGAMIQUES.
comporter à la façon de certains Polypores ; mais leur action est encore peu connue, bien qu'on ait signalé un grand nombre de ces parasites. Nous citerons les suivants :
Les Lentinus, Champignons à chapeau coriace, à lames descendant en pointe sur le pied et à spores hyahnes, peuvent s'attaquer aux bois de construction, comme le L. lepideus Fr. (sur les résineux).
Les Pleurotes ont également les lames décurrentes sur le pied, mais leur chair est molle et pourrit facilement ; ils peuvent vivre en parasites des arbres : Pleurotus ostreaius Jacq., ulmarius Bull., etc.
Le Schizophyllum commune Fr., remarquable par ses chapeaux coriaces, dimidiés et ses lames fendues longitudinalement, peut, par des blessures, pénétrer le tronc de divers arbres et s'y développer en parasite ; on l'a indiqué sur le Mûrier (Cornu), le Marronnier (Guéguen), etc.
Les Pholiotes, Champignons charnus, pourvus d'un anneau et à spores ocracées, sont le plus souvent lignicoles, et de nombreuses espèces ont été regardées comme parasites {Pholiota squarrosa Fr., aurivella Batsch. sur les feuillus, P. spectabilis Fr. sur le Chêne). La plus dangereuse est le Pholiota destruens Brond. (pi. XL, fig. 4), grosse espèce à chapeau blanchâtre ou jaunâtre couvert de mèches plus foncées, à pied blanc et à lames devenant d'un brun de rouille à la maturité des spores ; ce Champignon envahit les troncs des PeupUers exploités, et son mycélium s'y développe assez rapidement ; on ne le trouve qu'exceptionnellement sur les arbres en terre, quand des plaies ont mis le bois à nu sur une grande étendue.
Le Favolus europœus Fr. se rapproche par son aspect des Polypores : ses lames sont anastomosées et limitent de larges alvéoles polygonales ; il attaque, surtout dans le midi, le Mûrier, le Noyer et d'autres arbres.
AGARIGINÉES. 217
Mais le mieux connu des Agarics parasites et le plus dangereux est V Armillaria mellea, qui produit sur les racines des arbres la maladie connue sous le nom de pourridié.
Armillaria mellea Vahl [Agaricus melleus Vahl, Armillariella mellea Pat.) (pi. XL, fig. 5-8, et pi. XLI). — Cette espèce est fréquente dans les forêts d'Europe et d'Amérique, où elle vit en saprophyte sur les souches mortes ; elle existe également en Australie et au Japon. Les études d'Hartig ont montré que V Annillaria mellea pouvait être un parasite fort grave et produire la maladie connue sous les noms de pourridié (1), de maladie des racines, affection qui se rencontre sur les arbres forestiers tant feuillus (Chêne, Hêtre, Charme, Bouleau, Peupher, Robinier, etc.) que résineux (Pin, Sapin, Mélèze, Cèdre), sur les arbres fruitiers (Pommier, Poirier, Cerisier, Pêcher, Figuier, Noyer), sur le Mûrier et enfin très souvent sur la Vigne.
Son action diffère essentiellement de celle des Polypores ; tandis que le mycélium de ceux-ci pénètre dès le début profondément, jusqu'au cœur de l'arbre, la désorganisation produite par V Armillaria mellea est superficielle, mais ce sont les parties importantes, l'écorce, le liber et le cambium, qui sont détruites.
Le mycélium provenant de la germination d'une spore est d'abord saprophyte sur les brindilles, les feuilles mortes, l'humus ; il s'introduit au collet par une plaie (plaie d'insecte, souvent plaie de charrue pour la Vigne et les arbres fruitiers), se développe d'abord dans les tissus morts à la surface de la blessure avant de pénétrer les parties vivantes. Au début, ce mycélium est formé de filaments incolores qui circulent dans les tissus et les détruisent ; puis il forme entre le bois et
(1) 11 ne faut pas confondre le pourridié de Y Armillaria tnellea avec d'autres nialadiis analogues {Rosellinia nccatrix. Pilacre pallida).
Delacroix et Maublanc. II. — 13
l'écorce des lames blanches, phosphorescentes à l'obscurité. En vieillissant, son aspect se modifie, il s'agrège en cordonnets ramifiés, en rhizomorphes pourvus d'une écorce résistante d'un brun foncé ; les hyphes très serrées de cette écorce ont leur paroi fortement épaissie et colorée et sont munies de cloisons rapprochées ; vers l'intérieur les filaments sont plus gros, parallèles, moins cloisonnés, à membrane mince; les plus internes donnent naissance à des filaments grêles, fins, lâches, constituant une sorte de moelle centrale. Ces rhizomorphes circulent à l'intérieur des tissus morts, rampent à la surface de l'écorce et se répandent dans le sol autour des arbres attaqués, allant propager la maladie ; ils pénètrent les racines qu'ils rencontrent et s'épanouissent en lame sous l'écorce. Le mal forme ainsi des taches plus ou moins étendues, où les arbres du centre sont morts, ceux de la périphérie ne présentant que le début de l'attaque; ces taches, qui ne sont pas rares dans certaines forêts, notamment dans les plantations de Pins, s'agrandissent aux dépens des arbres du pourtour.
Brefeld a pu cultiver le mycéhum de V Armillaria mellea sur des milieux nuritifs comme le jus de pruneau, la mie de pain ; il a obtenu la formation de lames mycéliennes, de sclérotes et de rhizomorphes ramifiés.
Les chapeaux se forment en automne sur les arbres morts, plus rarement sur les parties mortes d'arbres encore vivants ; ils sont groupés au pied des souches en nombre parfois considérable. Le chapeau, convexe et mamelonné au centre, est en général d'une couleur fauve ou jaune de miel, plus pâle sur les bords, hérissé sur le mamelon central de petites mèches brunes ; les lames, d'abord blanches, puis tachetées de brun, se prolongent en un mince filet sur le pied, qui paraît ainsi strié à sa partie supérieure. Le pied est élastique, jaunâtre, brun à la base, muni près de son sommet d'un large anneau blanc qui dans la jeunesse du Champignon réunissait
Planche XLl.
Agaricinées
5. Armillaria mellea. — A. Un groupe d'appareils fructifères sur un tronc de Mûrier : C/«., chapeau \ L.. lames; An., anneau; P., pied ; B., une baside avec ses quatre spores, 6V- ; Sg., stérigmates.
6. Coupe d'une lame du même Champignon ; Mé., couche médullaire ; Sh., couche sous-hyménienne; ^., hyménium ; Ba., basides fructifiées ; /., basides jeunes, encore stériles.
le pied au bord du chapeau. Les spores sont hyalines et naissent par quatre au sommet de basides en massue ; elles germent facilement par production d'un mycélium ramifié.
L'importance des dégâts causés par V Armillaria mellea varie suivant la nature du terrain et la vigueur des arbres. Dans les sols humides, la maladie évolue rapidement, la mort de l'arbre survient souvent d'une façon brusque après le premier développement des feuilles au printemps; au contraire, dans les terres sèches, sur les coteaux, le champignon amène une mort lente des arbres par dessiccation successive des branches ; souvent même la plante résiste assez bien pour limiter l'envahissement du mycélium. D'un autre côté, V Armillaria mellea attaque surtout les arbres affaiblis, dont elle hâte la destruction ; mais, grâce à ses rhizomorphes, il peut ensuite se répandre tout autour du point d'attaque en formant tache d'huile.
Ajoutons que V Armillaria mellea peut également détruire les bois exploités.
Traitement. — 1° Supprimer à l'automne tous les chapeaux (ils sont d'ailleurs comestibles, quoique sans grande valeur); arracher et brûter les parties souter- Taines portant des rhizomorphes ;
20 Entourer les taches d'un fossé assez profond pour s'opposer au cheminement souterrain des rhizomorphes;
30 Pour les arbres fruitiers, la Vigne, qui ne sont gravement atteints que dans les sols humides, le drainage, les façons culturales, l'apphcation d'engrais mettront les plantes dans les conditions les plus favorables de résistance au parasite.
ASGOMYCÈTES. 221