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I. — Pseudo-myocardites chroniques

Il est entendu « qu'il n’y a pas de fausses maladies, qu'il n’y a que de faux diagnostics ». Mais, c’est une raison pour appeler l'attention sur la production de certains syndromes pouvant en imposer pendant quelque temps, parfois pendant des mois, pour l'existence d’une myocardite qui n'exislc pas. Pour celles qui affectent le type chronique, le syndrome myocardique est assez souvent réalisé par des troubles profonds survenus dans l’état de la tension artérielle, dans l'innervation cardiaque, dans les fonctions digestives. Telles sont les trois raisons pour lesquelles on abuse de la myocardite chro-

PSEUDO-MYOCARDITES.

nique, comme les faits suivants vont le démontrer (1).

A la période terminale de la cirrhose atrophique du foie on observe assez souvent, du côté de la circulation générale, des accidents graves (abaissement considérable de la tension artérielle, tachycardie, asthénie cardio-vasculaire) provoqués parfois par une thrombose de la veine porte ou de l'une de ses branches d'origine, et les troubles circulatoires peuvent faire croire à l'existence d'une complication cardiaque qui n’existe pas. Ainsi, dans une observation que j'ai déjà citée (cirrhose atrophique avec thrombose d’une des veines mésaraïques), en l'absence d'hémorragies gastro-intestinales, fréquentes à la suite de l’obstruction de ces veines, les symptômes suivants ont été constatés : battements du cœur faibles, tumultueux et irréguliers avec pulsations avortées, pouls à 120, avec une température à 35°, 8. On pense à une myocardite qui n'a pas été confirmée par l’examen nécroscopique, puisqu’on n’a seulement trouvé qu’une thrombose de l’une des veines mésaraïques (2).

A cette période terminale des cirrhoses atrophiques, Y hépatotoxémie sur laquelle Hanot et son élève Léopold Lévi dans sa thèse inaugurale (1896) ont judicieusement insisté, peut sans doute être invoquée pour expliquer la tachycardie et un certain nombre de troubles cardiaques. D'autre part, plusieurs auteurs, et Murchison en particulier, ont insisté sur I’ « affaiblissement de la circulation », sur l’existence delà tachycardie et de « flutterings » (battements du cœur en ailes d’oiseau), sur la production d’une hypotension artérielle très accusée vers la fin de certaines affections du foie intéressant profondément la cellule hépatique. Sans doute, l’action réflexe, dont on a beaucoup abusé, pourrait être encore invoquée. Mais les expériences de Boerhaave, de Tappeiner, de Ludwig et de Thiry dont j’ai parlé précédemment au

(I) H. Huciiari), Rapport sur les myocardites chroniques [Congrès de médecine interne de Lille, 18911).

(-’ Ricai. et Chiquet, Société anatomique, 1878.

PS EU no- M YOC A R M T ES C 1 1 R O N 1 0 U F. S .

sujet île l'hypertension portale, nous éclairent sur la palhogénie de ces accidents cardiaques. Elles nous démontrent, encore une fois, que le syndrome myocardique peut se réaliser dans la pyléphlébite , dans toutes les compressions de la reine parle et à la dernière phase de la cirrhose atrophique où l'on observe si souvent une chute considérable de la tension artérielle avec tachycardie, dans les a/fec/ions du cœur arrivées à la décompensation. à la période du foie cardiaque avec stase des veines intra-abdominales. Dans ce dernier cas, on prononce quelquefois le mot de « myocardite secondaire », parce que la tension artérielle est très abaissée et que les troubles tachycardiques ou arythmiques oui fait plus ou moins rapidement leur apparition. C'est une pseudo-myocardite dont le massage abdominal pratiqué de bonne heure et méthodiquement peut avoir raison.

Il y a quelques années, un gros anévrysme de l'aorte abdominale que j’observais chez un homme de soixante-cinq ans, se complique de compression de la \eine cave inférieure. Parmi les symptômes, je constate une pâleur extrême des téguments (sorte d’anémie aiguë), un abaissement considérable de la pression sanguine, puis des accidents cardiaques caractérisés par des contractions systoliques petites et avortées, par de la tachycardie, enfin par une arythmie des plus accusée. Comme le malade était athéromateux, le diagnostic de « myocardite intercurrente » paraissait s’imposer. Mais, je n'ai pas cru devoir y souscrire, en m’appuyant sur les effets de la ligature expérimentale de la veine cave inférieure pratiquée sur les animaux, en 1880, par P. Picard (de Lyon) : diminution considérable de la tension artérielle, accélération très marquée des contractions cardiaques, affaiblissement progressif de ces contractions, comme s'il s’agissait d’une hémorragie abondante. En clinique, les résultats de cette expérience sont souvent réalisés dans les compressions de la veine cave, jusqu’au jour où l’établissement des voies collatérales fait disparaître le syndrome myocardique.

flucHAUD, — Consultations médicales, t. 11. 3;>

PSEUDO-MYOCARDITES.

mr,

D autre part, la paralysie expérimentale des nerfs splanchniques (par section de ces nerfs) détermine une telle surcharge sanguine dans les vaisseaux de l'abdomen, <pie la mort peut survenir rapidement par anémie cérébrale et comme s'il s'agissait encore d’une abondante hémorragie interne.

A la suite de grandes opéra! ions pratiquées sur V abdomen (ovariotomies, kystes, corps fibreux de l'utérus), on observe parfois une chute considérable et rapide de la tension artérielle (d’où symptômes parfois très graves, syncope mortelle), ou un affaiblissement progressif et continu de la pression avec tachycardie et même embryocardie. Après une opération de cancer du péritoine et de l'ombilic, j’ai assisté a la production des phénomènes suivants, comme si le nerf pneumogastrique ou ses expansions terminales avaient été intéressés par l’acte opératoire : tachycardie très accusée (100 à 170), grande hypotension artérielle et rythme embryocardique, bloc pneumonique gauche sans lièvre (pneumonie du vague), et après un mois, mort par asystolie nerveuse.

Le syndrome myocardique se trouve encore réalisé dans les cardiopathies veineuses que j’ai signalées, comme suile d’un état de pléthore abdominale dont sont atteints certains sujets avec ralentissement de la circulation intra-abdominale, et l'on croit à une myocardite qui n’existe pas.

11 existe un cœur uricémiquc , lequel, sans lésions encore du myocarde, peut faire croire a l’existence de celles-ci, parce que le syndrome myocardique (troubles rythmiques du cœur, tendance à la cardiectasie, dyspnée et troubles respiratoires) se trouve parfois réalisé.

A ce sujet, une remarque importante: On se borne trop souvent à faire une seule analyse d’urines, et lorsque celles-ci sont abondantes et limpides, on trouve une quantité d’acide urique inférieure à l’état normal, d’où l’on conclut à tort (pic le malade n'est pas uricémiquc. C'est lit une erreur, et il faut toujours se rappeler que ces malades présentent le phénomène des urines « alternantes » signalé par Bouloumié et carne-

PSEUDO-MYOCARDITES CHRONIQUES.

lérisé tantôt par rémission d'urines abondantes et pauvres en acide urique, tantôt par des urines hriquetées, rares et contenant de l'acide urique en quantité considérable. Il en résulte que l'examen des urines, clic/, ces malades, doit être lait pendant ces deux états si opposés, et lorsqu'on voit survenir, dans le premier cas, des troubles cardiaques caractérisés par des palpitations plus ou moins violentes avec quelques intermittences et une légère arythmie, par une angoisse précordiale, de la dyspnée, une tendance à la cardiectasie — tous phénomènes consécutifs à une vaso-constriction généralisée que démontre la pâleur du visage et des tissus — on ne devra pas admettre l'existence d'une cardiosclérose ou d'une myocardite, pas plus que des phénomènes réflexes (dont on a encore tant abusé) consécutifs à des troubles gastro-intestinaux généralement absents ou d'une importance secondaire. C'est parce (pie j’ai vu souvent commettre cette erreur, que je la signale a\ec toutes ses conséquences thérapeutiques.

Il y a des névrites ou ries névroses du nerf pneumogastrique que l'on attribue à tort à l'existence d'une myocardite chronique. L’évolution même de la maladie avec sa triade symptomatique — cardiaque, bronchopulmonaire, gastrique (trépied morbide du pneumogastrique) — que j'ai étudiée à propos des synergies du nerf vague, plaide contre l'existence d'une myocardite ou d’une dégénérescence du myocarde. Car, il n'est pas douteux qu’il s'agit souvent d’une forme de névrose cardiaque dont le début rapide et la disparition subite sont à rapprocher de la tachycardie paroxystique, et nous avons des raisons de croire (pie beaucoup de ces névroses cardiaques ont une origine thyroïdienne.

L'un de mes anciens internes, L. Iténon, m’a autrefois communiqué une observation de « névrite grippale des pneumogastriques » chez une jeune femme de vingt-cinq ans, et terminée brusquement par syncope après huit jours : tachycardie (150) avec battements du cœur très irréguliers dans leur intensité et très intermittents; symptômes asphyxiques

PSEUDO-MYOCARDITES.

rapides sans aucun râle dans la poitrine, immobilisation du diaphragme, éructai ions gazeuses et vomissements.

Autre fait observé chez un autre homme de quarantedeux ans, avec Blind et Triboulet. Le malade revenait du Brésil où il avait contracté le béribéri (1). lin 1890, on constate1 une tachycardie sans cause bien manifeste, lin 1897, il est atteint d'une congestion pulmonaire grippale qui évolue normalement et permet au malade de sortir après quinze jours. A ce moment, son appareil circulatoire ne présente rien de particulier. Quelques jours plus tard, apparition des accidents cardio-pulmonaires, tachycardie très accusée (100 pulsations), crises intenses d’oppression paroxystique ; aucun bruit morbide au cœur ; rien aux urines, qui sont seulement rares. Puis, tout d'un coup, après quatre semaines, disparition de tous les accidents pendant trois mois, époque à laquelle, à la suite d'un surmenage (déménagement), il est repris de la triade symptomatique : tachycardie, dyspnée, distension gazeuse de l’estomac, œdème et congestion pulmonaires. Les urines diminuent et ne renferment aucune trace d’albumine; mais dix jours après, il y en avait .'i grammes. Enfin, il succombe, après avoir présenté les signes progressifs de l’affaiblissement du myocarde (2).

Si l’on abuse souvent de la myocardite, il arrive aussi qu’on ne la voit pas là où elle est. Dans le cours de la neurasthénie (encore une maladie dont on abuse singulièrement de nos jours), on observe des accidents cardiaques prenant souvent leur origine dans un état plus ou moins accusé d’hypotension artérielle. On a même été jusqu’à

(1) Zeehi iskn (d’Amsterdam) a étudié les troubles du cœur dans le rours et à la suite du béribéri ( Zeilschr . f. Klin. Med., 1898). Il les aurait constatés dans la proportion de G7 p. 1 00 : dédoublement du premier bruit, accentuation du deuxième bruit aortique ou pulmonaire, tachycardie, arythmie, affaiblissement systolique, pouls faible, cœur droit souvent dilaté. Ces troubles cardiaques, dit-il, peuvent dépendre de l'innervation, ou de « l’atrophie du myocarde », et persister pendant de longues années.

2) Observation résumée d’après les notes de A. Blind.

PSEUDO-MYOCARDITES AIGUES.

décrire, avec Seeliganuller, une « neurasthénie cardiaque », et Bouveret admet une Corme grave pouvant se terminer par la mort. Voici une des observations de ce dernier auteur (1) :

Une femme de soixante-huit ans, à la suite de profonds chagrins, est prise assez brusquement de troubles cardiaques caractérisés surtout par une tachycardie très accusée (100 à 180 pulsations), puis par de l'arythmie, un affaiblissement progressif du cœur, de la dyspnée, un double épanchement pleural, de l’œdème des membres inférieurs, de la tuméfaction du foie. La mort survient en six mois. Mais, quoi qu'on n'ait pas constaté de lésions artérielles ou myocardiques, on est en droit de se demander si, en l'absence d’examen microscopique chez cette femme de soixante-huit ans, le myocarde n’avait subi aucune altération. Lu tout cas, une telle hypothèse est plus rationnelle que celle de cette asystolie d’origine neurasthénique survenant chez une femme de cet âge. Car, on peut cire neurasthénique et cardiopathe à la fois, et c’est ainsi que l'on doit sans doute expliquer les rapports de la neurasthénie et de l'artériosclérose d’après les faits signalés par Régis (de Bordeaux) (2).

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