I. — Palpitations
« Dans les maladies, certains symptômes sont moins l'effet du mal que des remèdes », disait Sydenham, il y a plus de deux siècles. Rien n’est plus vrai pour les troubles divers et nombreux de l’appareil digestif et circulatoire, où les erreurs de diagnostic aboutissent souvent à de graves fautes de thérapeutique. J'espère le démontrer par des faits (1).
(1) H. Huchard, Journal des praticiens, 1896.
PALPITATIONS
1° Palpitations sans affection cardiaque. — En dehors des cardiopathies organiques, les palpitations s’observent principalement chez les nerveux, les anémiques, les dyspeptiques, sous l'influence de l’abus du tabac, du café, surtout du thé.
A ce dernier point de vue, dès 1827, un médecin anglais, Edward Percival, et plus tard Stokes, insistèrent sur les manifestations cardiaques produites par l 'abus du thé vert, et parmi ces troubles fonctionnels capables de simuler une cardiopathie on observe souvent deux symptômes fondamentaux : des palpitations violentes et tumultueuses, une sensation de précordialgie. Voilà des accidents souvent méconnus dans leur véritable origine. Vous les observerez maintes fois, si vous les recherchez surtout chez les femmes du monde prenant quotidiennement de nombreuses tasses de thé dans leurs multiples visites.
Le tabac produit beaucoup plus rarement des palpitations que des troubles rythmiques du cœur : arythmie et tachyarythmie, faux pas du cœur, intermittences vraies ou fausses. Il faut ajouter encore les accidents angineux que j’ai divisés en trois classes : angine fausse gastro-tabagique (d’origine gastrique), angine coronarienne, soit spasmo-tabagique (par spasme des coronaires', soit scléro-tabagique (par sclérose des coronaires).
L’intoxication par le café est aiguë ou chronique. La première détermine souvent des palpitations ou de la tachycardie simple. La seconde, bien étudiée par Gueliiot (de Reims), produit assez rarement des palpitations. Dans un cas signalé par ce dernier auteur, le pouls présentait cette anomalie : dix ou douze pulsations lentes suivies de trois ou quatre pulsations rapides après lesquelles le rythme primitif revenait, et ainsi de suite d’une façon presque régulière (1). La bradycardie caféique a été parfois observée, mais la tachycardie est beaucoup plus fréquente.
Chez les anémiques, les chlorotiques et les névropathes,
(1) Guelliot, Caféisme chronique (Union méd. et scientifique du Nord-Est. Reims, 1885). — R. Bombv, Le caféisme. Thèse de Paris, 1905,
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les palpitations peuvent être fausses , purement subjectives, et au moment même où les malades s’en plaignent, vous constatez parfois que le cœur bat d'une façon normale et très modérée. Dans ces cas, cherchez un point douloureux à la région précordiale, etvousle trouverez. Le cœur alors, venant battre à chacune de ses révolutions contre une paroi hyperesthésiée, donne la fausse sensation d’une palpitation. Supprimez la douleur au moyen d’une légère pulvérisation de chlorure de méthyle, etvous supprimerez du même coup celte fausse cardiopathie. Cela, je l’ai déjà dit.
2° Palpitations dans les cardiopathies. — Dans les cardiopathies réelles, il y a souvent des palpitations causées et entretenues, moins par la cardiopathie elle-même que par l’état nerveux ou par les troubles dyspeptiques du sujet. Ce fait n’avait pas échappé à la sagacité clinique des auteurs anciens, et dès 1749 Sénac écrivait : « S’il y a un vice dans les ventricules, dans les oreillettes, dans les vaisseaux, ou dans quelque autre viscère, si ce vice par lui-même entraîne des palpitations, l'estomac pourra mettre en jeu une telle cause. »
Par conséquent, lorsqu’un malade, cardiopathe ou non, se plaint de son cœur, quand il accuse des palpitations non en rapport avec l'état de son système circulatoire, pensez à l'estomac, et soignez-le. Pensez à l'estomac, quoiqu’il ne paraisse pas souffrir par lui-même, et parce qu’il fait souffrir les autres organes, parce que c'est le cœur surtout qui, en palpitant, pousse la plainte de la souffrance gastrique.
J’ai soigné un malade âgé de vingt-huit ans, atteint d'un rétrécissement aortique très serré avec pouls anacrote, qui se plaignait de fortes palpitations survenant quelques heures après le repas. Elles étaient dues à un état gastrique jusqu’alors méconnu, et l’examen du chimisme stomacal (HCl libre — 153 au lieu de 4-4) nous a heureusement fourni l’indication du traitement antidyspeptique avec la contre-indication absolue de la digitale.
PALPITATIONS
Quand un malade atteint d’insuffisance aortique a des vertiges, des lipothymies ou des syncopes, on regarde trop volontiers ces divers accidents comme des complications directes de la maladie. Anémie cérébrale, dit-on le plus souvent, d’où un pronostic erroné et une médication fautive. Rappelez-vous que, dans la majorité des cas, l’estomac seul est en cause. Parfois aussi, le tabac, le café et le thé peuvent être incriminés.
Vous comprenez ainsi toute l’importance pratique de ces faits, ainsi que les indications pronostiques et thérapeutiques qui s’en dégagent. Dans le cours des affections du cœur, vous croyez à une hyperexcitabilité primitive de l’organe, alors qu’elle est secondaire ; vous songez à une compensation exagérée de la lésion, cà l'hypersystolie, et dans le but de la combattre, vous abusez de la médication digitalique, inutile, si elle n'est pas nuisible. N’accusez pas alors l’infidélité de l’action médicamenteuse, mais accusez l’erreur et surtout la contreindication de votre médication. Il y a des palpitations qui sont admirablement calmées par la digitale ; il y en a qui sont aggravées par elle, et de ce nombre se trouvent celles qui ont pour cause une maladie ou même de simples troubles fonctionnels de l’appareil digestif. C’est ainsi qu’une malade atteinte de rétrécissement mitral avec palpitations d’origine gastrique fut guérie de ces dernières par une cure hydrominérale à Vichy.
3° Palpitations dans les maladies de l'estomac, du foie, df. l'intestin. — On trouve souvent la vérité dans les livres anciens, etSénac, au milieu de l’avant-dernier siècle, a insisté d'une façon toute particulière sur la fréquence des palpitations dans les maladies de l’estomac, de l’intestin, du foiè, de l’utérus. « L’estomac, dit-il, est une des causes les plus ordinaires des palpitations; les dérangements de ce viscère sont un objet qu’on ne doit pas perdre de vue dans le traitement de celles-ci, et les remèdes qui facilitent la digestion ont été regardés comme des remèdes de ces palpitations. »
ESTOMAC ET CŒUR
11 cite à l'appui celle phrase de Rivière : « Le dégoût, les nausées, les vomissements, les matières dépravées qu’on rejette, les douleurs d’estomac nous montrent souvent que le principe des palpitations est dans ce viscère. »
11 étudie, aussi complètement que possible, le mécanisme de celles-ci, soit qu'elles procèdent : d’un vice du cœur, d’une cause nerveuse , d’une maladie des poumons ou de lésions du thorax; d’une influence mécanique par réplétion exagérée de l’estomac ; d'un phénomène réflexe , « les nerfs pouvant être mis en action par l’activité qui suit la plénitude de l’estomac»; soit encore d'une origine toxique , «lorsque l’estomac ne se vide pas aisément, que les aliments y prennent de mauvaises qualités ». Il rappelle l’exemple d’Hollier, relatif à un malade qui n’avait ses palpitations d’origine gastrique que pendant la nuit. Or, souvenez-vous que les palpitations nocturnes, regardées à tort comme d'essence nerveuse ou arthritique, doivent être attribuées très souvent, comme je l’ai vu maintes fois, à un état stomacal, à l’hyperchlorhydrie paroxystique, et surtout à l’hypersécrétion continue du suc gastrique. Ces malades, pour line ràison connue et facile à comprendre, souffrent quelques heures après les repas et pendant la nuit; de là, par action réflexe ou toxique, une cause de palpitations et de troubles fonctionnels du cœur.
Sénac parle aussi d’un homme sujet à des palpitations dès qu’il mangeait des lentilles, et de Malpighi chez qui « le cœur était agité par des mouvements violents dès qu’il mangeait des légumes ». Ce fait, dont il ne pouvait alors avoir l’explication, est réel; il s’observe souvent chez les hyperchlorhydriques qui ne peuvent, en effet, digérer facilement le pain et les légumes. Enfin, parlant de « l’empire de l’estomac sur le cœur », il décrit encore longuement les palpitations dont « les causes sont très souvent dans les autres parties de l’abdomen » (foie, intestin, utérus). Il y a sur ce sujet plus de cinquante pages bio« intéressantes à lire et à méditer.
PALPITATIONS
Scudamore admettait autrefois des « palpitations goutteuses », et quelques auteurs modernes partagent encore cet avis. Eh bien, n’oubliez pas que la goutte est aux artères el à l'estomac ce que le rhumatisme est au cœur; les goutteux sont fréquemment des dyspeptiques ou des nerveux, et c’est assez souvent pour ces deux raisons qu’ils sont des faux cardiaques, lorsque la sclérose artérielle ne les a pas encore atteints.
Après avoir dit que « l’irrégularité de l'action du cœur n’est jamais plus forte que dans les cas où il n’y a pas de lésions valvulaires », Stokes cite deux faits bien intéressants pour la question qui nous occupe :
Une femme éprouvait, depuis plusieurs années, des «palpitations violentes et extraordinaires revenant sous orme d’accès très prolongés ». On avait constaté chez elle un bruit de souffle très fort, se rapprochant du bruit de râpe, et tous les médecins consultés avaient conclu à une affection valvulaire d'une haute gravité. Quelques années après, on la revit «dans un état de santé parfaite». Les battements du cœur ne présentaient plus rien d’anormal, et Je souffle avait disparu, la malade s’étant guérie d'elle-mème, à chaque crise, par l’administration d’un vomitif. Voilà un exemple de palpitations réflexes d’origine stomacale et d’un souffle cardio-pulmonaire ou extracardiaque produit par l’excitation du cœur consécutive elle-même à un état gastrique.
Le même auteur rapporte encore l’histoire d’un jeune homme que l'on crut atteint « d’une cardite très grave, et qu’on s’attendait chaque jour à voir succomber ». Une potion, dit-il, contenant de l’éther, du laudanum et d’autres ingrédients, détermina des vomissements abondants; ceux-ci furent suivis du retour complet de la régularité et de la tranquillité du cœur. Le bruit de souffle disparut, et la convalescence fut rapide et complète. Encore un exemple de souffle fonctionnel cessant après une médication ayant pour résultat de guérir l’estomac.
Lisez enfin l’observation remarquable de Colles où le célèbre
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clinicien irlandais démontre si bien 1 action réciproque du foie et du cœur l'un sur l’autre, l’action du cœur pouvant être surexcitée, rapide et irrégulière au dernier point pendant plusieurs mois ; puis, soit spontanément, « soit à la suite d un traitement qui s’adresse aux fonctions digestives », les contractions et les bruits de l’organe reprenant une régularité parfaite.
Dans son livre sur les dyspepsies, en 1857, Chomel a signalé une gêne de la respiration, une véritable dyspnée chez certains dyspeptiq ues après l’absorption de quelques cuillerées de potage, de bouillon, et même de lait, cela sans aucune distension de l'estomac. Il ajoute que cette dyspnée est surtout subjective, le nombre des mouvements respiratoires étant augmenté d une façon presque insignifiante; il dit encore que chez quelques sujets « les palpitations sontle seul symptôme de la dyspepsie », et que souvent aussi elles s’accompagnent d irrégularités et d’inégalités passagères des battements du cœur ; enfin il affirme que « l'emploi de la digitale aggrave souvent les troubles de l’estomac et, comme conséquence, les palpitations elles-mêmes qui sont liées à la dyspepsie ».
Dans sa description des « phénomènes secondaires » de la dyspepsie, en 1886, Beau a signalé la dyspnée gastrique, les palpitations, les syncopes et la névralgie cardiaque.
Je fais ces nombreuses citations pour vous montrer que la question est depuis longtemps étudiée et depuis longtemps connue. Cependant elle mérite de l’être encore davantage, en raison des multiples erreurs de diagnostic commises à cet égard et des notions nouvelles que les enseignements de la clinique nous ont fournies. C’est pourquoi je suis revenu encore sur cette question, au risque de me répéter.
Les grosses tumeurs de l’abdomen détermineraient, d’après Sébileau, des troubles cardiaques selon le mécanisme indiqué par Potain et divers auteurs : vaso-constriction pulmonaire et dilatation consécutive du cœur droit (1). Mais rien n’est
(1) P. Sébileau, Le cœur et les grosses tumeurs de l’abdomen (Revue de chirurgie, 1887).
AFFECTIONS STOMACALES ET CŒUR SAIN
moins démontré. Ce qui l’est mieux, c’est la tachycardie quelquefois extrême que l’on observe à la suite d’ovariotomies, de graves opérations sur l’utérus, de néphrectomies, et dans ce dernier cas j’ai vu une tachycardie arriver sans grand danger au chiffre de 160, 180 pulsations.