II. — Affections stomacales et cœur sain
1° Lésions stomacales graves. — Vous auriez tort de croire que l'intensité des actes réflexes et du retentissement des aflections gastro-intestinales ou hépatiques sur le cœur est liée toujours à l’intensité des lésions des divers organes.
Un ulcère ou un cancer de l’estomac, une gastrite glandulaire atrophique, de vastes ulcérations ou un carcinome de l’intestin, les abcès du foie et les hépatites chroniques, ne produisent jamais, ou presque jamais, de phénomènes à distance, et il semble même que toute l’activité pathologique de ces graves altérations se localise et se concentre dans les organes profondément atteints. Une condition physiologique de la production des troubles réflexes réside dans la superficialité des lésions, dans leur faible intensité, et c’est pour cela que vous voyez de simples vers intestinaux s’accompagner de convulsions épileptiformes, la migration d'un calcul biliaire et quelques accidents dyspeptiques, avec si peu de lésions qu'elles ont été niées, retentir plus ou moins profondément sur les fonctions cardiaques. Cela est si vrai que Lasègue a pu formuler ainsi celte loi de pathologie générale : « Une lésion superficielle ou de simples troubles fonctionnels des organes exaltent les réflexes, tandis que les lésions organiques plus ou moins profondes les suppriment ».
Voilà une loi qui porte avec elle un grand enseignement clinique, et vous verrez tous les jours des malades, au début d’un cancer gastrique encore à peine développé, ne présenter que des phénomènes dyspeptiques, légers en apparence, avec des troubles cardiaques réflexes assez intenses. Un jour, ceuxci s’atténuent ou disparaissent. Défiez-vous ; c’est le carcinome
ESTOMAC ET CŒUR
qui entre franchement en scène parla formation d'une tumeur.
2° Gastropathies latentes. — Il existe des cas, plus nombreux qu’on ne le croit, où les affections de l’estomac restent latentes pendant une certaine période de leur évolution. Sans doute, on sait depuis longtemps que l'ulcère et même le cancer de l’estomac peuvent ne se manifester, durant un temps plus ou moins long, par aucun signe appréciable. Mais, comme le remarque Hayem, « l’état latent est bien plus commun dans la gastrite chronique, qui peut rester méconnue pendant des années et même pendant tout le cours d une longue existence». C’est ainsi qu'il cite chez des malades accusant de bonnes digestions, quoiqu'ils soient atteints de gastropathie latente se traduisant par une lassitude générale sans cause apparente, une insomnie ou un amaigrissement inexpliqués, jusqu'au jour où l’exploration du suc gastrique aura éclairé le clinicien sur la cause et l’origine de ces divers accidents.
Vous voyez ainsi des malades, considérés comme des cardiaques depuis des mois ou des années, qui n'ont presque jamais souffert de leur estomac, et qui sont cependant des gastropathes avérés. Pendant quelque temps, votre diagnostic a dévié, et cependant, au milieu du tumulte des troubles circulatoires, il y a un symptôme un peu discordant qui ne se produit jamais dans les cardiopathies organiques, à ce degré du moins : c'est l’amaigrissement dont vous ne soupçonnez pas tout d’abord la nature ou l'origine.
J'ai été consulté pour une femme de trente-deux ans, atteinte d’une « affection mitrale », disait son médecin. On constatait, en effet, en dedans et un peu au-dessus de la pointe du cœur qui n’était nullement abaissée, un souffle des plus manifeste au premier temps. Il s’agissait d’un bruit cardio-pulmonaire, et non d’un souffle valvulaire. Très localisé, sans aucune propagation et mourant sur place, ce bruit morbide, un peu superficiel et bref, occupait le milieu de la systole ; il était cndapexien et sus-apexien par son siège ; il
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disparaissait de temps à autre, mais il reparaissait dans toute son intensité à chaque phase d'excitation cardiaque, se manifestant par des palpitations ou par de la tachycardie pendant la période du travail digestif. Celui-ci excitait le cœur par action réflexe, d’où production et augmentation d'intensité du bruit cardio-pulmonaire. Chez cette femme, à peine nerveuse, ne se plaignant en aucune façon de son estomac, il y avait encore un autre symptôme, en apparence inexpliqué : un amaigrissement très accusé (12 kilos en quelques mois). Il semblait cependant que tous ces accidents divers devaient être d'origine gastrique, et pour convaincre son médecin, pour me convaincre davantage moi-même, j’exigeai l'examen du chimisme stomacal qui donna les résultats suivants : le 2 janvier et le 13 mars, 1IC1 = 0, au lieu de 44; IICl combiné organique = 2N et 36, au lieu de 170; acidité totale — 40, au lieu de 190; chlore total =246, au lieu de 321 ; chlore minéral fixe, 223 quand la normale est 107 ; coefficient A — H sur C = 173 pour 86; coefficient T sur F = 1,10 au lieu de 3.
Ainsi, voilà une femme dont le chimisme stomacal des plus défectueux indique un travail de gastrite glandulaire parenchymateuse certainement sérieux, et qui ne se plaint (pie de son cœur, nullement de l’estomac, tant il est vrai qu’il y a des malades qui, comme M. Jourdain faisait de la prose, font de la dyspepsie sans le savoir. L’organisme fournit assez et même plus de chlorures qu’il n’en faut ; l’estomac est incapable d'en accomplir la dissociation, d’où insuffisance sécrétoire des glandes gastriques.
Une marchande ambulante, âgée de trente-trois ans, ne se plaint que de troubles cardiaques et pulmonaires : palpitations très violentes, un peu d’oppression précordiale, essoufflement facile, surtout après les repas. Une demi-heure environ après son déjeuner du matin, nous trouvons un pouls fréquent et rapide sans irrégularités; une impulsion cardiaque très forte et très appréciable à la main, la pointe du cœur notablement
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déviée en dehors et peu abaissée avec augmentation de la matité des cavités droites; un souffle très net, méso-systolique et au-dessus de la pointe, souffle qui s’est considérablement atténué au point même de disparaître pendant quarante-huit heures, el qui a reparu ensuite à la fin de la diastole, ce qui a pu faire croire un instant à un rétrécissement mitral ; retentissement très inconstant du second bruit pulmonaire à gauche du sternum ; état très accusé de polypnée et de dyspnée. Notons, en passant, l’inconstance du retentissement du second bruit pulmonaire, symptôme dont la fréquence et l’importance ont été singulièrement exagérées.
On ne pouvait, même après plusieurs examens, se défendre de l’idée que cette malade était atteinte d'une affection du cœur, et j'ai eu aussi un moment d'hésitation. Chez cette femme pâle, anémiée, très amaigrie, il fallait chercher du côté de l'estomac, quoiqu’elle se plaignit seulement d'un peu de perte d’appétit et de lenteur digestive, caractérisée par une sensation de pesanteur épigastrique après les repas. Voici l'état de son chimisme stomacal :