‹ Maladies du cœur et des vaisseaux [electronic resource]Chapitre 6 sur 83 · TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIÈME LEÇON

SUR LES INDICATIONS THÉRAPEUTIQUES (Suite)

III. — Indications thérapeutiques dans quelques maladies aiguës et infectieuses. — Microbes etptoniaïnes ; thérapeutique antimicrobienne; opportunisme thérapeutique. — Indications dans la fièvre typhoïde. Ses traitements différents d'après les théories microbiennes, vasculaires, toxiques, antilhermiqiies. — Congestions typhoïdiques. — Indications thérapeutiques dans la variole ; indications relatives à la théorie des auto-intoxications : trois causes de septicémie variolique.

Tolérance et inertie médicamenteuses. — Médicaments antithermiques et médication antihyperthermique.

Rapports des théories et des indications. Erreurs, illusions ou abus thérapeutiques. Maladies d'estomac et doctrines.

Erreurs doctrinales des auteurs anciens : Baglivi, Van Helmont, Broussais, Barras, Beau, etc. — Conceptiou de la dyspepsie de Chomel; son régime sec dans la u dyspepsie des liquides». Clapotement stomacal de Chomel.

Indication relative au moral du malade.

L'école de Broussais et l'œuvre de Maillot. — Ars iota in indicaltombiis.

Notis venons dépasser en revue quelques affections chroniques, et nous avons appris combien leur niarclie, leurs allures, leur thérapeutique étaient influencées par une notion dominante, celle de la diathèse.

Parmi les affections aiguës, les maladies infectieuses présentent un grand intérêt d'actualité en raison des théories nouvelles qui sont en train de révolutionner la science.

Les indications thérapeutiques résultant des doctrines Pastoriennes sont de deux sortes : 1" il faut détruire le microbe ; 2" il faut stériliser le terrain sur lequel il se développe et le rendre ainsi impropre à sa culture.

D une autre part, les travaux remarquables de M. Gauthier sur les ptomaïnes et les leucomaïnes nous enseignent rindicalion de

SUIl l.KS INDICATIU.NS TIIKILU'KUTKJIJES 35

liu-oriscr à Iravcrs tous les cmonctoircs la sortie des poisons formés au sein de l'organisme.

Vous attendez de moi sans doute une opinion formelle sur ces diverses théories? Eh bien, je n'hésite pas à vous dire qu'il faut les accepter avec un sentiment de réelle reconnaissance, parce qu'elles intéressent l'avenir môme de la médecine, et parce que nous pourrons sans doute faire plus tard appel dans la pratique de notre art à ces grandes découvertes qui sont l'honneur et la gloire de notre époque. Tous ces travaux remarquables, je les salue avec joie, avec orgueil pour mon pays, et je regarde comme un devoir de marcher avec ces vaillants éclaireurs qui nous montrent la route à suivre et qui ont fait plus que trouver le traitement préventif ou curatif d'une maladie, puisqu'ils ont fondé une métlwdc. Mais vous savez que l'esprit humain est comme un homme ivre à cheval : quand on le relève d'un côté, il tombe de l'autre. Or, ne trouvez-vous pas, qu'après avoir négligé les infiniment petits, on leur fait peut-être jouer un rôle trop prépondérant, et que parfois les médecins sont plus Pastoriens que Pasteur lui-môrae ? Ne pensez-vous pas qu'on s'empresse trop de donner des applications thérapeutiques à des découvertes merveilleuses sans doute, mais qui ne sont pas encore suffisamment entrées clans le domaine de la pratique médicale ? On connaît à peine les microbes de quelques maladies, et sans approfondir la question, toujours douteuse pour quelques-uns, de savoir s'ils sont cause ou effet, on cherche à frapper par des substances microbicides un ennemi que l'on ne connaît pas ; et le connaîtrait-on, que l'on ne saurait comment- l'atteindre dans les profondeurs de l'organisme. Si, au point de vue de l'hygiène et de la prophylaxie des maladies infectieuses, les doctrines microbiennes ont produit déjà d'admirables résultats, il n'en est pas de môme pour la thérapeutique, qui ne peut jusqu'ici enregistrer à leur actif que des succès encore douteux.

Tant que nous n'aurons pas trouve, comme pour la syphilis ou les fièvres intermittentes, des spécifiques pour les maladies mfectieuses, nous devrons toujours obéir aux indications, combattre les symptômes dominants d'une maladie et lutter contre SOS complications. Agir ainsi, obéir à la loi des indications, c'est sans doute faire d(; Vopportatùsmr. ihcrapeiUiqiœ, mais c'est aussi taire de la médecine bonne et utile.

36 LEÇONS DK TIIKIIAI'KUTIQUE ET DE CLINIQUE MÉDICALES

Voici un malade aLLeinL de fièvre Lyplioïdc : l'adj-namie est extrême, les forces périclitent de jour en jour, les battements du cœur s'accélèrent, deviennent faibles et irréguliers, la pression vasculaire, abaissée déjà dans cette maladie, esta son minimum, la température fébrile est très élevée, la congestion envahit les divers organes, le poumon avec des symptômes d'oppression et d'asphyxie, le rein avec de l'albuminurie et des accidents urémiques, et le cerveau avec des phénomènes délirants ou ataxiques. Croyezvous qu'il suffise, dans ces circonstances, de consulter le tableau des substances antiseptiques et de prescrire indistinctement divers médicaments conseillés à ce titre : le charbon et l'iodoforme, la naphtaline et le naphtol, le calomel et les mercuriaux, l'acide phénique et la résorcine, l'acide salicylique et le salicylate de bismuth, les sulfites et les hyposulfites, l'iode et les iodures ? Mais le mal est consommé, les microbes ont accompli leur œuvre, et quand même vous pourriez les atteindre, vous n'auriez plus le pouvoir de détruire les lésions diverses qu'ils ont produites pendant la période silencieuse des incubations morbides, et vous n'empêcheriez pas l'évolution de ces lésions en appliquant le traitement antimicrobique. Aujourd'hui, celte médication parait être en honneur ; mais, hier encore, la médication antithermique n'était-elle pas le seul but dans la thérapeutique de la dothiénentérie, et ne faisait-on pas de sa guérison une question de refroidissement ?

Vous connaissez également une théorie exclusive de la fièvre typhoïde, théorie ingénieuse sans doute, d'après laquelle mon savant ami, M. Duboué (de Pau), fait dépendre tous les accidents d'une sorte de parésie vasculaire, et propose avec quelque exagération l'emploi systématique de l'ergot de seigle qui deviendrait presque un spécifique de la maladie.

A une époque un peu plus éloignée de nous, de Larroquo qui faisait aussi, comme M. Jourdain pour la prose, de l'antisepsie «ans le savoir, prescrivait à ses dotliicneutériques un puroatif quotidien pour élimiuer ainsi au dehors les matières scptiques formées dans l'intestin. Cette pratique était sans doute exorbitante, mais elle répondait aux besoins d'une théorie dont les médecins exclusifs deviennent tôt ou tard les prisonniers.

Par ces quelques exemples, vous voyez donc que, suivant chaque époque, d'après les idées du jour, les trailemonls do la

SUR LKS INDICATIONS TIIKMAPEUTIOIIIZS

dolliiénonLéric ont varié. Mais ce qui a toujours été invariable, c'est lassurance avec laquelle les divers auteurs, très versés dans une sorte de comptabilité médicale, ont annoncé leurs succès thérapeutiques, même avec des méthodes absolument contraires,

La statistique, qui aime l'éclectisme et les contrastes, a parfois de ces complaisances !

Eh bien, il faut l'avouer et le redire sans cesse, il ny a pas de formule unique applicable au traitement de la fièvre typhoïde, et aussi bien pour elle que pour toutes les maladies infectieuses, nous sommes réduits à obéir aux indications.

Si la fièvre est modérée, si elle ne dépasse pas 39° ou 39°, 5, vous devrez vous borner à l'expectation en ce qui concerne l'emploi des antithermiques ; mais si elle atteint 40 à 41°, il faut alors seulement recourir aux médicaments qui abaissent le processus fébrile. Ce qu'il faut combattre, ce n'est pas la fièvre, qui est un élément presque nécessaire de la dothiénentérie, c'est son exagération, qui devient une complication de la maladie, un péril pour le malade. Alors seulement l'heure des antipyrétiques a sonné. Encore faut-il bien se pénétrer de cette idée si clinique, émise par mon maître Noël Gueneau de Mussy, que souvent « l'hyperthermie est la mesure et non la cause de la gravité de la maladie ». D'oîiil suit que les efforts de la thérapeutique, dirigés uniquement contre l'élévation thermique, sont frappés d'impuissance parce que l'on prend l'effet pour la cause. Aussi, n'ai-je rien à retrancher des paroles suivantes que je prononçais en 1885 à la Société de thérapeutique : « Il peut y avoir un danger, et l'on commet un non-sens clinique lorsque l'on cherche à ramener quand môme la température à son chiffre normal. Dans toutes les maladies fébriles, la fièvre n'est pas une mdication pour l'emploi des an ti thermiques en général et de l'anlipyrine en particulier ; c'est l'exagération de cette fièvre, c'est la complication d h ,/per thermie, dont le degré est variable suivant les maladies, qui doit seule constituer une indication thérapeutique. Au point de vue phipioloç/ique, il y a des antilhcrmiques; au i-oiis-r nE vue cliinique, il y a, il ne doit y avoiu que des

AMIIIVPERTIIEUMIQUES »

r«»?uSf''.''''"' /'«'"V'^^' '^'^^ anlilhcrmhiucs en çjénvml. {Socidlé do thc- '«Kworyue, séance de février 1885.)

38 LEÇONS Dl-, TIlKllAPKUTinUK KT Dl'l CMMQUR MÉDICALES

î\Iais enfin, je suppose parfaiLemcnL établie, comme cela existe le plus souvent, l'indication d'abaisser la température dans la fièvre typhoïde ; encore faut-il faire un choix entre les substances simplement aniithenniques , qui ne font seulement qu'abaisser la température comme l'antipyrine, la tlialline, etc., et les anlifébriles, qui agissent contre le processus pyrétique lui-môme. Aussi vous devez donner la préférence à l'acide salicylique, et surtout à la quinine, qui paraît jouir d'un pouvoir presque spécifique contre la lièvre dothiénentérique, par suite de son action complexe sur la pression artérielle qu'elle augmente, sur le cœurqu'elle tonifie, sur le système nerveux qu'elle excite, et aussi sur la septicité de l'organisme qu'elle modère. Vous ordonnerez 1 gr. 50 à 2 grammes de quinine par jour, plutôt le matin, à la dose de 50 centigrammes, toutes les demi-heures. Mais il faut bien se garder d'arriver aux doses extrêmes de 4 à 5 grammes proposées par Monneret, et encore aujourd'hui conseillées par quelques médecins. Car, de deux choses l'une : ou le médicament est absorbé, et alors, en vertu d'une loi thérapeutique suivant laquelle les doses toxiques d'un médicament déterminent des effets tout à fait opposés à ceux des doses physiologiques, la quinine sera suivie de phénomènes de dépression du système nerveux, de la tension artérielle et du cœur ; ou le médicament, ce qm arrive le plus souvent, n'est pas absorbé en raison de l'altération profonde de l'intestin, et vous pourrez avoir subitement, comme dans le choléra, des accidents toxiques au moment du réveil de 1 absorption intestinale. Dans tous les cas, il ne faudrait pas confondre la tolérance médicamenteuse, qui s'observe dans les maladies pxaves, la pneumonie par exemple, oùle malade supporte des doses relativement considérables de tartre stibié sans effet émétique, et Vinertie médicamenteuse, qui est le résultat, comme dans la fièvre typhoïde et surtout le choléra,^ du défaut d'absorption des médicaments.

Mais le dothiénentérique n'a pas seulement une fièvre tits élevée il présente encore, avec une profonde adynamie, des conoestions du côté des différents organes, d'où albuminurie, phénomènes ataxiques et délirants, hypérém^e pulmonaire, etc. \oiis remplirez encore utilement les indications en prescrivant d . nS ns sous-cutanécs de caféine qui, P- leur action sur ZTZr la diurèse et sur l'odynamie, produisent des effets si

SUIl l.ES INDICATIONS TlilÔUAPEUTIQUES 39

remarquables, en tous cas supérieurs aux injections d'éLher ; le régime lacté contre l'albuminurie ; les ventouses sèches répétées contre les accidents tlioraciques ; l'ergot de seigle contre les tendances congeslives ou liémorrhagiques de la pyrexie ; enfin, les préparations de bromure, de chloral ou d'urôLhanc contre les phénomènes ataxiques ou délirants. — Si la diarrhée est excessive et si l'indication de l'antisepsie intestinale s'impose, vous prescrirez le salicylaLe de bismuth qui joint à ses propriétés |astringentes un pouvoir antithermique et antifermentescible. Mais, si la diarrhée est modérée ou s'arrête, vous devrez de temps en temps prescrire un léger purgatif ou laxatif, et vous donnerez le plus souvent la préférence au calomel à la dose de 0,30 à 0,50 centigrammes. Je vous recommande encore l'emploi du salicylatc de magnésie, sel que j'ai été le premier à employer, et que vous prescrirez aux doses de 2 à 6 grammes par jour *.

Telles sont, en dehors des questions de propreté, d'aération, de désinfection des selles, de lavages fréquents et de lotions fraîches, etc., les indications principales que vous aurez à remplir dans le traitement de la fièvre typhoïde. Le microbe de la dolhiénentérie n'est pas suffisamment connu, l'action des microbicides spéciaux à cette affection n'est pas assez éprouvée, pour que vous soyez en droit de faire sur votre malade de véritables expériences, surtout lorsque sa vie est ainsi menacée par de nombreuses et redoutables complications.

Voici une autre maladie, la variole, dans laquelle on peut établir trois sortes de syndromes que la thérapeutique devra cornbattre :

1° Au début de la variole, disais-je dès 1871% pendant les périodes d'invasion et d'éruption, avec la fièvre, apparaissent certains symptômes propres à cette pyrexie, et caractérisant la viciation du sang par le virus variolique. Le poison qui- détermine ces accidents est étranger au malade ; la seplicémie est donc hétérochlonc;

2° Depuis le début de la fièvre secondaire jusqu'à l'apparition des symptômes ataxo-adynamiques qui souvent terminent la scène

' Société de Tiiérapcutique, 1888.

.'Eludes sur les causes de la morl dans la variole. {Arch. de méd., avril, mai, juin 18/1 et Uièsc inaug., Paris, 1812.J

40 LEÇONS m TIir:n.\PKUTIQUK KT CLINIQUE MÉDICALES

morbide dans les varioles confluentes vers le onzième jour, la maladie esi sous la dépendance d'une intoxication de l'organisme par la résorption des matières scptiques. Celles-ci sont fournies par le malade lui-même, par toute la surface suppurante de la peau. La septicémie dont la fièvre secondaire est le produit est donc autochtone ;

3" Enfin, à la même période, la crase du sang est encore modifiée par la rétention des produits excrémentitiels qu'élimine normalement le tégument externe. La septicémie due à une sorte de dépuration incomplète du sang est également autochtone.

En appelant l'attention, il y a plus de dix -huit ans, sur ces causes de la mort dans là variole, j'ai fait appel aux travaux des anciens historiens de cette maladie, des Sydenham, Morton, Huxham et Borsieri, qui ont tous insisté sur cette infection de l'économie par l'introduction dans le sang des matériaux de la suppuration, et qui la traduisaient dans le langage du temps, sous le nom à: humeurs peccantes. Ce mot de septicémie (de ar;-sw, corrompre, et «Tfia, sang), qui a tant de fois résonné k nos oreilles lors des recherches si remarquables de M. Verneuil sur cette question, ne doit être remplacé par aucun autre, parce qu'il rend bien compte des phénomènes observés. Ne vous y trompez pas : le mot de septicémie autochtone correspond absolument à celui à' auto-mtoxicalion que les auteurs — pour changer les mots, ne pouvant changer les choses — emploient de préférence aujourd'hui. — Contre Tes accidents qui en résultent dans la variole, il faut avoir recours aux lotions phéniquées sur la surface du corps, aux bains tièdes, aux fumigations antiseptiques, à l'aération, aux préparations de quinquina, à l'alcool, à l'acétate d'ammoniaque, au sulialc de quinine et aux bains froids contre l'hyperthormie, à la digitale et a la caféine contre les accidents cardiaques ; enfin, il faut s abstenir de toute intervention médicamenteuse contre certaines diarrhées véritables sueurs intestinales, qui remplacent les excrétions cutanées, amoindries ou absentes. C'est là, pour le dire en passant un nouvel exemple des contre-indications thérapeutiques que 'l'étude des crises dans les maladies doit vous laire bien

''7Jn^tl^ septicémie primitive h nous ne possé-

don éla ! a^icun méc/icament, pas même l'acide phémque que Chauff rd avait recommandé ; et nous ne pouvons accorder d uti-

SUR LES lNniCATIO:^S TIlHRAPEUTIQnRS 41

liLé qu'à la médication ôlliéro-opiacce, imaginée si ingénieusement par mon collège M. du CasLel.

Ouoi qu'il en soit, l'étude de ces trois sortes de septicémies a dù'^vous montrer les indications générales auxquelles votre thérapeutique devra se conformer dans la variole.

Par tous les exemples que j'ai pris dans les maladies aiguës ou chroniques, dans les maladies locales ou générales, j'ai voulu vous montrer, d'une façon bien incomplète encore, l'utilité dominante des indications thérapeutiques. Mais si ces dernières sont relatives à la maladie et aux malades, elles varient malheureusement avec les médecins, avec les époques où ils vivent, avec les doctrines qu'ils adoptent.

Qu'on en a vu mourir de doctrines ou de théories ! Sans parler des anciens, de Thémison et de sa théorie du 5/n'clum ou du laximi, je veux vous rappeler celle de Vincitabilité de Brown avec cette notion de voir presque toujours des maladies asthéniques 'et de les combattre par les excitants et l'alcool ; celle de Broussais, ce Brown retourné, qui avec Yirntalion et Vabirriuaion voyait partout la gastrite et se livrait au nom d'un principe à des orgies sanguinaires ; celle de notre glorieux Bouillaud, qui pratiquait des saignées coup sur coup dans une affection essentiellement anémiante, le rhumatisme.

A ce sujet, laissez-moi vous raconter une histoire authentique : Un médecin amène en consultation une jeune Mette de huit ans qui avait eu plusieurs atteintes graves de rhumatisme articulaire aigu. Cette pauvre enfant présentait des lésions complexes des orifices cardiaques; mais ce qui dominait son état, c'était une anémie profonde créée par ces atteintes successives de rhumatisme, c'était la pâleur, l'état exsangue des téguments, c'était encore une faiblesse extrême à laquelle elle allait succomber. Dans le cours de la consultation, Bouillaud adresse à son confrère la question suivante : « Vous avez saigné cette enfant? » — « Non, maître, je n'ai pas osé, parce que la malade était trop faible et anémique. » — « Comment, lui répond Bouillaud avec indignation, vous ne connaissez donc pas la pratique des saignées coup sur coup dans le rhumatisme? Si vous aviez rempli cette indication, votre malade ne serait certainement pas dans cet état lamentable!... » Ainsi raisonnait, toujours au nom d'une idée, uiio intelligence d'élite

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à laquelle la médecine est redevable de si importantes découvertes ; ainsi parlait ce grand médecin qui me rappelle le mot de Chirac « voulant habiluer la petite vérole, à la saignée». Ainsi parlent toujours les doctrinaires ; ils ont pu, encore une fois, comme Bouillaud, rendre des services signalés à la science, mais ils en ont souvent faussé l'esprit par leurs exagérations, la tyrannie de leurs systèmes, et en suggestionnant en quelque sorte toute une génération médicale par l'autorité de leur parole éloquente et l'influence de leur talent incontesté, ils n'ont souvent laissé aux générations suivantes qu'un soin, celui de relever les erreurs qu'ils ont commises.

Il existe un organe qui a fait commettre bien d'autres erreurs en clinique et en thérapeutique, c'est l'estomac, ce laboratoire de théories et de poisons. Chaque siècle, chaque époque veut avoir son Broussais, ou plutôt chaque Broussais veut avoir son siècle. Or, il s'est trouvé, de tout temps, des cliniciens distingués qui ont attribué aux troubles de ce viscère des accidents innombrables, et l'on a mis tant de maladies sur son compte, qu'il n'est vraiment pas étonnant que ce pauvre estomac soit devenu si malade.

Déjà, à l'époque de la Renaissance, un inconnu, Benedetti, avait dit : Morborum fere omnium, causa est slomachi infmnitas. Vous avez tous aussi entendu parler de Van Helmont et de sa fiction de « l'archée qui gouverne le duumvirat de la digestion, de la rate et de l'estomac, et qui, suivant ses différents degrés de colère et d'irritation, envoie toutes sortes de maladies dans les dilférents points du corps humain » ! Mais si l'on quitte cette phase un peu mystique de la médecine, on voit toujours, cà travers tous les temps, les affections de l'estomac jouer un grand rôle au point de vue doctrinal, avec Vinappétence de Baglivi, la gastrite de Broussais, la gastralgie de Barras, la dyspepsie de Beau, etc. Tous les éléments anatomiques de cet organe ont été accusés, ses nerfs et ceux du plexus solaire, sa muqueuse et ses glandes, son enveloppe musculaire et sa contractilité, et l'on a tour à tour, avec des noms nouveaux et d'anciennes idées {nove, scd non nova), incriminé la souffrance de ses nerfs, la congestion ou l'inflammation de sa muqueuse, la chimie de ses sécrétions ou l'atonie de son muscle. II ne reste plus que l'atrophie et l'ané-

suit LI^S INDICATIONS TIIKIIAPKUTIQUKS -13

mie gaslriques qui aUendent encore leur défenseur ou le réformateur de Tavenir !

Mais, de tous les auteurs, c'est Beau qui, par ses exagérations, mérite le plus d'être cité, et vous verrez avec un véritable effroi, dans son travail si consciencieux du reste, toutes les maladies, presque innombrables, qu'il place sur le compte de sa dyspepsie, depuis les alfections de la peau et le rhumatisme noueux jusqu'au tubercule, au cancer et à la scrofule. Et, ces exagérations ont été telles, qu'on a pensé alors qu'elles ne seraient jamais dépassées ou qu'elles ne trouveraient plus un imitateur !

Tout autre est la conception de la dyspepsie de Cullen, restaurée par Chomel. Au point de vue des indications thérapeutiques, la classification de ce dernier auteur est excellente, et l'on doit conserver ses types de dyspepsie flatulente, gastralgique, acide, alcaUne et de dyspepsie des liquides. Pour cette dernière surtout, il a le mérite incontestable d'avoir donné le premier une description fidèle et définitive du clapotement stomacal, et d'avoir posé les bases de son régime sec dans le traitement de quelques affections de l'estomac. Ce régime, dont j'ai essayé de tracer les règles principales d'après sa méthode, produit parfois de remarquables résultats ^ ; mais encore faut-il faire une distinction, et ne doit-on pas oublier que cette dyspepsie des liquides avec atonie peut être cause ou effet : que, dans le premier cas, l'emploi méthodique de cette médication amène des succès rapides, et que, dans le second cas, cette dyspepsie succédant aux fièvres adynamiques comme à la fièvre typhoïde, à la neurasthénie, à certaines faiblesses constitutionnelles ou acquises, il importe davantage, pour la thérapeutique, de s'adresser à l'organisme malade ou débile qu'à l'estomac lui-môme.

Ce n'est pas tout encore, et vous allez voir combien les abus des systèmes ont entraîné avec eux des abus dans les médications.

Un des médecins de Louis Xllï, Bouvard, lui fit prendre en un an, 21;i médecines, 216 lavements, et le fit saigner 47 fois ■'.

Guy Patin, l'irréconciliable ennemi de l'antimoine qui traitait

* Du rdffiûic soc dnns les maladies de l'estomac, priiicij)alemeiU dans la dyspepsie des lir/uides. {Bnli. r/cn. de l/ic'rap., 30 aoril, l8Si.) -- Voir aussi le Traite 'les dyspepsies do Cliomcl. l'aris, ISoT, pages 99-1U7, 170, 187, 277-'2.S2.

Journal de la santé de Louis XIV ilc 10i7 à 1711, par Vallol, d'Aquia cl Fagon, SCS Irois premiers médecins (l'aris, 1802).

44 LK(;ONS \)E TIIKRAPKllTroL'K KT DK CUSmi- MKniCALKS

celui-ci comme il le raériLe>LmÔrae ceux qui « en donnoiU comme autant d'imposteurs et d'empoisonneurs », poursuivait de sa haine et de sa prose furibonde tous les médecins de son temps qui ne saignaient pas leurs malades : « Environ l'an 1633, — dit-il, — M. Cousinotqui est aujourd'huy premier médecin du Roy fut attaqué d'un rade et violent rhumatisme pour lequel il fut saigné 64 fois en huit mois. » Et plus loin : « J'ai autrefois traité un gentilhomme de sept ans qui tomba dans une pleurésie pour s'être trop échauffé à jouer à la paume... Il fut saigné 13 fois et fut guéry dans 15 jours co)nme par miracle \ » N'êtes-vous pas de cet avis, et ne pensez-vous pas que cette guérison est vraiment miraculeuse après tant d'émissions sanguines ?

Vieillards et enfants n'échappaient pas à cette furie sanguinaire. Voici le beau-père de Guy Patin « qui fut saigné.huit fois des bras, et chez qui on a fait tirer chaque fois neuf onces quoiqu'il ait quatre-vingts ans-». « J'ay fait saigner autrefois, ajoute-t-il, un enfant de trois jours pour un érysipèle qu'il avait à la gorge. Il est encore vivant, âgé de trente-cinq ansl »

Je ne veux pas faire ici un procès en règle contre les émissions sanguines, car il faut le dire bien haut, on a trop délaissé la lancette, et vous savez qu'il m'arrive souvent de vous préciser les indications de la saignée générale. Mais Guy Patin qui priait « Dieu de le préserver de l'opium et de l'antimoine », évitait un mal pour tomber dans un pire, et il se plaisait à répéter contre le médecin Valot coupable d'avoir donné une pilule de laudanum à la « feue reine d'Angleterre » cet épigramme qu'on pouvait lui retourner.

Le croiriez-vous, race future, Que la lille du grand Henry Elit en mourant même aventure Que feu son père et son mary?

Tous trois sont morts par assassin :

Ravaillac, (^romwcJ, médecin :

Henry d'un coup de bayonnette, Charles finit sur un billot, l'it maintenant meurt Henriette Par rignorance de Valot.

' Lcllres choisies de feu M. Guy Pal in, professeur nu Collège royal. (Rottordam, édition Reinier Lecrs, 1631), Lclire 3, p. 9 et 10.) ' Loc. cit. Lcitrn 21, p. 72.

3 Loc. cil. Lettre 103, p. 287.

SUll IJ:S IMJICATIONS THI^RAI'EUTIQUKS 4o

Dans le Journal de la santé de Loicis XIV, on lit que le grand roi a été saigné 38 l'ois au pied et au bras de 1047 à ITlo, qu'il a eu 2,000 médecines purgatives « de précaution ou d'urgence », et des centaines de clystôres. Et la méthode évacuante était, du reste, tellement à la mode que le duc de Saint-Simon rapporte le sans-gône de la dauphine qui « se faisait glisser un clystèrc pardessous ses jupes par sa femme de chambre en présence du roi » !

Vous citerais-jc encore la fameuse plaidoirie de l'avocat Grosley en faveur d'Etienne Boyau (un nom prédestiné) contre Bourgeois, chanoine de ïroycs, réclamant de ce dernier le paiement de

2,910 lavements à lui administrés dans l'espace de deux ans !

Faites le calcul, et voyez combien le malheureux chanoine prenait de lavements quotidiens !

Enfin, vous pourrez Hre dans Bordeu le récit suivant : Une jeune fille, « pour une douleur irritante de la région fessière », eut 11 saignées du bras, S du pied, et, ensuite, « on ne cessa de faire

couler le ventre ». La malade succomba le trentième jour.

Avouez votre étonnement de ne pas la savoir morte plus tôt!

Eh bien, toutes ces exagérations d'autrefois qui excitent les sourires d'aujourd'hui, se faisaient au nom d'une théorie ou d'une doctrine ; et si les temps sont changés, les théoriciens ou les doctrinaires ne changent pas.

Voici un exemple des erreurs thérapeutiques auxquelles peut conduire 1 amour exagéré de la théorie. Je le trouve dans un journal étranger et vous me permettrez de ne pas vous citer le nom du medccm : Un malade est atteint de congestion pulmonaire avec symptômes graves d'asphyxie ; l'oreillette droite est dilatée et remplie de sang, d où obstacle « insurmontable » à la circulation puln-onan-e. Donc, û y avait indication pour le clinicien, - io veux

1 oreHll "^'°^.^f;7.^^^'-«^'-^^epratiquerune poncUon de ored ette, ce qmfut faU. On retira 30 onces de sang à l'aide de

iTjr r " °" ^'^ nom, celui

.utie, - et on trouva à 1 autopsie qu'on avait ponctionné l'aorte !

Urinlol oicd. Cliii: Juurn., 188, Vo

•16 LK(;u.Ns i)K TiiKiiApj;uTi(ii:i'; i;t ni': climquh mkdicalrs

Ainsi avait ruisonnô et agi ce médecin, qui a commis non pas une faute, mais un crime tlicrapeutique ; car on peut comprendre à la rigueur toutes les audaces, mais à la condition expresse qu'elles s'arrêtent au respect de la vie humaine.

Mais, au risque de tomber dans les lieux communs et les banalités, laissez-moi ouvrir une parenthèse à propos de cette histoire, et vous dire que vous ne devez pas seulement avoir le respect de la vie de vos malades, mais aussi celui de leurs souffrances physiques ou morales. Je ne saurais mieux faire, pour vous montrer les indications relatives an moral, que de vous citer les paroles suivantes de Chomel, ce vrai modèle de savant et honnête médecin : « Dans les grandes douleurs physiques, comme dans les grandes douleurs morales, la sympathie est douce aux malades comme aux affligés ; celle du médecin, surtout, lui est précieuse ; il faut qu'il s'associe cà leurs souffrances, qu'il en comprenne toute l'étendue, qu'il souffre avec eux, ce qui n'est pas un effort pour un homme de cœur. Appelé auprès d'un malade en proie aux plus vives angoisses, je lui demandai pourquoi il avait renoncé aux soins d'un médecin fort habile qui l'avait jusqu'alors dirigé. — Je ne lui ai pas caché le motif à luimême, me répondit- il, je lui ai dit : Vous ne me guérissez pas, vous ne me soulagez pas, vom ne me consolez pas. »

Il faut donc vous appbqucr à soigner vos malades autant et plus avec votre cœur qu'avec votre intelligence. Dans le traitement de toutes les maladies, dans celui des névroses et surtout de cette neurasthénie (non morbus, secl morbonim co/io?'5) qui constitue, par ses accidents si nombreux et si rebelles, \m supplicium neu- ■ ricum, vous devrez toujours vous rappeler ce qu'écrivait, il^ y a quelques années, le docteur Dumont de Honteux, neurasthénique lui-môme, dans ses Lettres névropathiqaes : « Depuis que l'homme existe et qu'il souffre, le langage de la pitié a été l'une de ses meilleures assistances, et souvent il obtient plus d'adoucissement à ses maux par un coup d'œil, par une pression de main, par une phrase, par une interjection charitable que par tous les ingrédients que nous faisons l^ouillir. fdirer. concasser et moudre. »

Je reviens ù mon sujet, et je veux vous citer un autre exemple,

SUR LKS liNDlCATlONS TllKllAl'JiUTlQUliS 47

celui-là pour vous montrer combien il est utile de savoir parfois secouer le joug despotique des doctrinaires :

De 1834 à 1840, un mal implacable désolait et ravageait notre armée d'Afrique : des hommes forts et vigoureux, d'autres débiles et affaiblis par un climat meurtrier, succombaient par milliers aux atteintes des fièvres dites inflammatoires contre lesquelles était impuissante la médication proposée au nom de l'école Broussaisienne, par la diète, les vomitifs, les purgatifs et les saignées à outrance. Les chiffres suivants, que je choisis au milieu de tant d'autres, seront assez éloquents pour vous décrire les ravages du terrible fléau: 1,100 hommes valides sont laissés, le 10 juin 1840, à Milianah... Au 1" octobre, il n'y en avait plus que 300 qui portaient la mort dans leur sein. Au 1" janvier 1841, il n'en restait que 80. Ainsi, plus de 1,000 hommes, sur 1,100, périrent en moins de six mois. Sur un poste de 27 hommes, 2S moururent en quelques jours, y compris le médecin, et en peu de mois on a vu des régiments perdre la moitié de leur effectif.

Un jeune et modeste médecin-major. Maillot, alors à l'hôpital de Bône, se recueille et observe ; il découvre que toutes ces maladies sont dues à la malaria, il crée lejype des fièvres i^seudocont 'uiues, il rejette auloin la lancette, et institue le premier, le traitement de ces pyrexies meurtrières par le sulfate de quinine à haute dose, en ayant 'Soin d'opposer à la diète, prescrite par le maître, une bonne et fortifiante alimentation. Le succès le plus éclatant couronne ses efforts : de 23 p. 100, la raortafité tombe à 5 p. 100, et dès la première année, dans un seul hôpital, cette médication héroïque épargne 1,437 décès. Le « grand » Broussais s'émeut, s'indigne et fulmine avec toute son école contre l'humble travailleur qui a audacieusement porté la main sur l'arche sainte et qui, fort de la vérité scientifique, répète sans cesse que, pour vaincre ces désolantes endémies, il iuut détruire les marais : Delcndœ pahides !

Maillot a donc accompli une œuvre immense : il nous a délivrés de Broussais, mais hélas ! sans nous préserver pour toujours des Broussais du présent et de l'avenir; et sans môme soupçonner un microbe dans la malaria, il a sauvé la vie de malheureux soldats ou colons par centaines de raille. Aussi a-t-on pu dire avec raison quil a reconquis l'Algérie à la France...

C'est là vraiment un bienfaiteur de l'humanité !

■18 l.KÇO.NS DE TlIKHAl'EUTIQUK ET DIO CLINIQUE MÉDICALES

Cet exemple vous prouve, Messieurs, que tous, petits ou grands, avec ou sans titres officiels, à Paris comme aux. plus modestes villages, nous pouvons inoissonner de grandes vérités dans le champ de la science. Il démontre qu'il faut savoir vigoureusement résister aux entraînements des prétendus infaillibles ou des systématiques, si intolérants et si autoritaires qu'ils soient toujours ; il démontre encore qu'en médecine la foi ne suffit pas, et que les doctrines ne sont pas des religions; il démontre toujours qu'au milieu des incessantes fluctuations de théories ou de systèmes, avec ce perpétuel recommencement de la science, il y a une chose immuable, c'est l'observation des faits avec la notion des indications thérapeutiques qu'elle comporte. Si la vérité d'aujourd'hui devient souvent l'erreur de demain, si vous voyez la thérapeutique mettre en honneur tour à tour les excitants avec Brown, les débilitants et les saignées avec Broussais, l'antipyrèse à outrance et l'antimicrobisme sans retenue, rappelez-vous cette consolante et profonde pensée d'Hufeland : « Les systèmes sont périssables, l'art seul est éternel. »

Vous répéterez aussi avec moi, après Trousseau, cette apostrophe qu'il adressait naguère aux théoriciens, aux systématiques, aux doctrinaires, au grand comme aux petits Broussais de l'avenir :

De gfàcc, un peu moins de science, un peu plus dart. Messieurs !

Et j'ajouterai ces mots que j'adopte comme profession de foi et comme préface aux leçons qui vont suivre :

Ars lola in indkalionibus.

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