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CHAPITRE XII BRUITS D*OR£ILLE

La plupart des maladies de Toreille comportent deux symptômes principaux :

a) La surdité ;

h) Les bruits anormaux qui TaKi^iecraventet que Ton désig-ne ordinairement sous le nom de bourdonnements.

Ces bruits sont souvent rebelles et les malades nous disent qu*ils les incommodent plus encore que la diminution de l'ouïe.

Division. — Ces bruits sont de catégories assez diverses. Il en est d'objectifs^ perçus à la fois par le malade et son entourage. Les uns ont leur siège au voisinage des cavités otiques (périotiques) ; les autres dans les cavités mômes de l'oreille (entotiques). Il en est d'autres subjectifs, que seul le malade perçoit.

Les bi^'uits objectifs sont les moins intéressants parce qu'ils sont plus rares et plus curables.

i*» Comme bruits périotiques, il y a les craquements de l'articulation tcmporo-maxillairc pour lesquels on vient parfois nous consulter, comme s'il s'agissait d'une affection de l'oreille. Il y a les bruits vasculaircs, artériels ou veineux^ qui ont pour siège les gros vaisseaux du voisinage, les uns intermittents ou artériels, les autres continus ou veineux. Il y a, en troisième lieu, les bruits tubaires qui se produisent dans la trompe d'Eustache. Le plus anciennement connu est le bruit de Leudet, sorte de craquement perçu à la fois par le malade et le médecin. Leudet l'expliquait par des contractions du muscle du marteau, mais on admet plus gêné-

ralement aujourd'hui Texplication proposée par le P' Politzer. 11 lattribue à une contraction brusque du tenseur du voile du palais qui disjoint instantanément les parois accolées de la trompe. Un cas de Schwag'er rentre dans cette dernière catég'orie. Une jeune fille avait fait une chute dans une pièce d*eau, elle conservait depuis, dans une oreille, un bruit de claquement d'ongles que sa mère elle-même percevait à une distance de 20 centimètres. Aucune secousse n'apparaissait sur la membrane du tympan, il s'ag'issait donc bien d'un spasme clonique du muscle tenseur du voile écartant les parois tubaires. Kayser (de Breslau) a montré que ces divers bruits tubaires ont une certaine parenté avec les tics ; on les rencontre souvent chez les hystériques.

2<> Comme bruits entotiques, je rappellerai les garg^ouillements des otorrhées, les spasmes musculaires que des bruits môme légers font apparaître dans les petits muscles delà caisse, ces myoclonus auriculaires coïncident souvent avec un ensemble de clonismes portant sur Torbiculaire des paupières, sur les membres {myoclonus multiplex de Fricdreich) ; enfin on peut encore signaler les claquements de la membrane tym panique produits chaque fois que la pression atmosphérique se modifie, en plus ou en moins, dans Tintérieur de Toreille moyenne.

Tous CCS bruits objectifs présentent le caractère typique d'être perçus à la fois par le malade et par les personnes de son entourage, plus ou moins aisément d'ailleurs.

3" 11 n'en est plus de même pour les bruits subjectifs qui sont les bruits d'oreille proprement dits et qui ont été signalés sous les noms divers de tintouins, acouphènes^ 5omi^ donnements. Nous devons les étudier d'une manière plus approfondie. Ici il s'agit d'un phénomène auditif sans phénomène sonore. 11 y a audition sans vibration. L'appareil nerveux auditif est excité anormalement et le bourdonnement est, pour employer l'expression de Gellé, comme la plainte de ce sens irrité.

Variétés. — Les bruits d'oreille varient presque à l'infini ; ce sont des bruits ou des sons, voire môme, dans le domaine des hallucinations, des paroles et des chants.

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Quelques exemples :

Les malades empruntent les comparaisons aux bruits habituels des chemins de fer, de la mer, des forêts ; ainsi ils vous diront qu'ils entendent un train en marche, ou le roulement confus des voitures, d autres croient entendre un jet de vapeur ou Téchappement d'un robinet de gaz ; ces deux derniers bruits se rapprochent du son formé par les lettres Dju, Ce sont encore des sifflements, le bruit du vent dans les futaies ou d'une pluie d'orag-e tombant sur des feuilles ; le bruit de l'eau bouillante, des cascades, celui que Ton entend dans les gros coquillag-es quand on les approche de son oreille, le murmure de la mer, des tintements métalliques, le grésillement du grillon, le bourdonnement des abeilles, enfin des bruits de cloches ou de carillons, etc.

Dans les cas de démence sénile, si l'oreille bourdonne du fait de lésions otiques, le malade peut être pris d'hallucination et du délire des persécutions (Parisot).

Reste à voir dans quelle mesure la variété du bruit renseigne sur la variété des lésions. C'est la sémiologie des bourdonnements.

Etiologie. — Les causes sont plus nombreuses encore que les variétés de ces bruits, les unes agissant directement, in situ, les autres indirectement, à distance, par le mécanisme des réflexes.

Parmi les causes directes, il en est de mécaniques : par exemple tout ce qui augmente, brusquement ou lentement, la pression intra-labyrinthique (traumatisme du crâne, de Toreille), bruits violents (professions à marteaux, explosions des canons). Les gros bouchons de cérumen agissentde môme, do même encordes douches d'air dans la trompe, les spasmes musculaires, les congestions de la tôle, les températures élevées, les diverses narcoses par le chloroforme, les diverses dyspnées, la gêne de la circulation veineuse.

D'autres causes directes sont pathologiques; dans ce nombre figurent toutes les otopathies et surtout les scléroses tympaniques. Mais il faut encore noter les corps étrangers du conduit, les otorrhéos, les obstructions tubaires, les hémorragies et la syphilis de l'oreille, l'administration de la qui-

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nine etdusalicjlate de soude, Ting'estion du café, des alcools^ l'emploi du chloroforme, de Téther, du tabac ; les intoxications par le plomb, l'oxyde de carbone, Tacide carbonique, le paludisme, etc.

Parmi les causes indirectes^ il j a les maladies de Testomac, de Tutérus, les affections dentaires. Mais comment expliquer rinfluence des affections du bulbe, de la moelle, des diverses névroses et des maladies mentales ? Toujours est-il qu'elles doivent fig'urer dans Tétiologie des bruits otiques.

Pathogénie. — Le phénomène est comparable aux phosphènes qui sont la vision sans lumière, mais ce n'est là qu'une comparaison. Le bruit d'oreille semble se produire quand il y a irritation quelconque de l'appareil percepteur des sons qui réag'itpar des sonorités. D'ailleurs l'apparition de ces bruits est favorisée par deux circonstances :

i<^ L'immobilité de l'appareil transmetteur, comme si la platine ankylosée de l'étrier empêchait l'échappement au dehors des bruits nés dans les cavités otiques;

2° Le nervosisme ou la neurasthénie du sujet, qui entrafne une hyperexcitabilité du labyrinthe.

Sympt6mes. — Le malade entend ces bruits tantôt dans les environs de son oreille, au dehors ; c'est ce qui se produit au début de son affection ; tantôt il les entend dans son oreille môme, lorsqu'il s'est bien rendu compte par l'habitude que son organe est le siège même du trouble ; tantôt enfin il les entend à l'intérieur de la tête, soit à l'occiput soit à la nuque ou sous les deux pariétaux, comme dans un cas de Gowers, qui a bien étudié ces variétés.

Un de mes malades me disait les sentir placés dans le haut de son nez. Ce sont surtout les bruits bi-auriculaires qui sont localisés dans la tête.

Il est difficile d'expliquer ces bruits à l'intérieur de la tête ; on en connaît pourtant quelques autres variétés qui ont fait admettre une audition de siège purement cortical, c'est ce qui arrive dans les bruits intra-crâniens de l'aura épileptique. Quand des voix sont entendues, c'est sans doute que les centres transforment une excitation lahyrinthique. Les bruits d'oreille augmentent la nuit à cause du silence et de la décli-

vite du corps dans le lit, ils sont provoqués ou aggravés par les bruits extérieurs, sans qu'il y ait parité entre les uns et les autres. Je puis citer le cas d'une de mes malades, qui, lorsqu'elle vient à Paris, a ses bourdonnements considérablement exagérés par les bruits du wagon. Chez quelques sujets, l'excitation qui résulte des tintouins peut aller jusqu'au vertige, mais s'ils prennent la précaution de se mettre dans le silence, la menace du vertige disparaît. Les bourdonnements diminuent généralement avec l'âge soit par le fait de la sclérose croissante des centres auditifs, car c'est souvent dans l'oreille la plus sourde qu'ils disparaissent d'abord, soit par l'épuisement du nervosisme.

Diagnostic. — Une première question se pose. Le bruit est-il objectif ou subjectif?

Pour en décider, écoutez avec le malade et pratiquez l'examen physique de son appareil auditif.

Admettons qu'il est subjectif, reste à savoir s'il répond, ou non, à des lésions matérielles, s'il est perçu dans l'oreille ou dans la tête.

Il faut chercher méthodiquement la cause dans les oreilles, dans le voisinage et dans les diverses parties du corps. Il faut tenir aussi compte du nervosisme, qu'il soit seul en cause, ou qu'il joue le rôle de circonstance aggravante. Comment ne pas y attacher grande importance lorsqu'on entend un malade dire, comme cela- m'est arrivé: « quand je vais au théâtre, mes bourdonnements cessent par instants pour être remplacés par des hâtons volants.»

Enfin, a>fant d'entreprendre le traitement, il faut voir si le sujet n'est pas tout simplement un neurasthénique rendu tel par des chagrins, des veilles, des excès de travail cérébral, et si on en acquiert la conviction, il faut le renvoyer à son médecin ordinaire car le traitement auriste n'arriverait qu'à discréditer notre spécialité.

J'ai signalé l'existence des bourdonnements d'oreille chez les neurasthéniques.

Leurs caractères diagnostiques sont :

!• Oreilles indemnes physiquement;

2« Localisation des bruits dans la tête ;

t3® Atténuation après des bruits extérieurs prolong'és ;

4° Coexistence de stigmates neurasthéniques.

Valeur sémiologique. — L'observation semble démontrer que:

Les bruits sourds, courts, sont musculaires ;

Les bruits isochrones au pouls, artériels;

Les bruits continus, veineux.

Ces deux derniers sont influencés parla compression digitale sur les vaisseaux du cou, ou dans les fossettes rétro-mastoïdiennes sur les artères vertébrales (Dundas Grant).

Le bruit de coquillage correspond surtout à l'occlusion des conduits externes ou des trompes d'Eustache (bouchons de cérumen, catarrhes tubaires).

Les sifflements s'observent dans les tympanites aiguës et les bouillonnements dans Totorrhée.

Les tintements, bruits de cloches et cascades, appartiennent aux scléroses tympano-labyrinthiques.

Souvent d'ailleurs ces divers bruits se combinent ou alternent entre eux.

Pronostic. — Les tintouins amènent à la longue un énervement intense. Plus de calme, plus de travail possible, plus de sommeil, les malades ne savent plus ce que c*est que le silence. Il en résulte diverses perturbations physiques et mentales ou cet état d'excitation particulière, que Gellé a désigné sous le nom de labyrijitliisme. Ils en arrivent aux idées de suicide, rarement suivies d'exécution.

Traitement. — Nous disposons de moyens locaux et gé^ néraux ; les moyens locaux étant d'ordre médical ou chirurgical, nous les passerons successivement en revue en cherchant avant tout les causes, car le traitement des bruits d'oreilles est principalement étiologique.

S'agil-il de bruits tubaires, soulevez le voile du palais pour annuler l'action de son tenseur; comprimez le nerf vague ; ce moyen a pu suffire dans un cas de Stener. Ayez surtout recours aux insufflations et au bougirage des trompes, que Zaufal a recommandé et qui m'a réussi quelquefois, mais je ne pense pas qu'il faille aller jusqu'à la ténotomie du muscle salpingo-pharyngicn qu'a proposée le professeur de

Prague. On pourra encore badigeonner le pavillon de la trompe avec des préparations de cocaïne, de menthol, ou d'atropine. DundasGrant dit s*étre bien trouvé de pénétration dans la trompe de vapeurs chloroformiques. Vacher (d*Or«léans) donne la préférence aux vapeurs d'éther acétique iodé ; un petit tampon de ouate trempé dans une goutte de cette solution al pour 100 est porté devant l'embouchure tubaire.

Si on reconnaît l'existence de spasme musculaire intratympanique, on emploiera les sédatifs généraux et locaux (bains d*oreilles avec des solutions de cocaïne et d'opium).

Quand les bruits sont le résultat d'une pression exagérée sur le labyrinthe, c'est au cathétérisme des trompes avec bougirage qu'il faut recourir ; on réalise le môme effet avec des aspirations sur la membrame du tympan, avec les masseurs deDelstanche et autres.

Quand il s'agit d'ischémie labyrinthique, on peut employer la trinitrine.

Solution alcoolique de trinitrine à 1 p. 100. XXX gouttes Eau distillée 300 gr.

Le malade prendra de 1 à 3 cuillerées à potage, chaque jour, pendant une vingtaine de jours^ tous les mois.

Les ballons d'oxygène sont recommandés en pareil cas et si cette ischémie dépendait d'une affection du cœur, la digitale, le strophantus, la théobrominc, la caféine seraient indiqués. *

Par contre, il peut y avoir hyperhémie otique, par exemple dans la ménopause, les cardiopathies, les constipations habituelles ; alors il y a lieu de recourir aux dérivatifs intestinaux, aux sty pages, aux réfrit^ôrants sur la tôle, au lait, aux iodures et principalement aux injections hypodermiques de chlorhydrate de pilocarpine.

Chlorhydrulo de piloi'urpine ... i gramme. Eau distillée 50 grammes.

îi gouttes par jour.

Il faut voir encore si ces bourdonnements ne dépendent

pas d'une affection des reins, du foie, de Testomac ; s'il ne s'agirait pas de névrites toxiques ou infectieuses de l'auditif.

Il faut surtout voir si, dans les fosses nasales et le cavum, il n'y aurait pas quelques lésions expliquant les bourdonnements.

Quand la cause échappe, on doit s'attaquer directement aux symptômes par des pointes de feu à la nuque. Quel que soit le mode de révulsion adopté, il est mieux de ne pas l'appliquer directement à l'apophyse mastoîde. Comme Miot, j'ai vu des vésicatoires mastoïdiens aggraver les bourdonnements. Divers médicaments pourront rendre des services en l'espèce ; les bromures, l'antipyrine, le chloral, la phénacétine, le bromidia, le bromoforme, la valériane, l'opium, le salicylate de soude.

Le dernier médicament proposé est la cimicifuga racemosa. Je n'ai pas manqué de l'employer dans nombre de circonstances, mais elle ne m'a pas donné de meilleurs résultats que les bromures.

L'électricité n'est point à dédaigner, surtout sous la forme de courants continus.

Enfin divers moyens chirurgicaux ont été proposés.

Contre les infections de la caisse, il y a le curettage et les cautérisations avec la solution de chlorure de zinc à 1/10.

La libération des adhérences, les myotomies, les myringectomics, les ablations du marteau, les mobilisations de rétrier ont été proposées. Botey (d^Barcelbne) préconise la ponction de la fenêtre ronde. J'ai pratiqué la plupart de ces interventions sans grand succès, j'ai pourtant vu des malades soulagés ; l'un d'eux me disait : « j'ai bien toujours mes bruits, mais, depuis que vous m'avez fait une ouverture dans le tympan, ils semblent avoir trouvé une issue au dehors et certainement ils m'incommodent moins. »

Le malade doit s'abstenir de café, d'alcools, se mettre au repos physique et intellectuel, et surtout persévérer dans son traitement, en évitant de trop penser à des bruits incommodants. De son côté, le médecin auriste doit être pourvu de ressources thérapeutiques nombreuses pour en varier l'emploi selon les circonstances.

I] reste beaucoup de desiderata dans la question des bruits d*oreilIe, il n'en sera pas autrement tant que nous ne serons pas mieux fixés sur leur siège et leur pathogénie.

BIBLIOGRAPHIE. — Gellé, Les bourdonnements d'oreilles {Presse médicale, 3 mars 1894). — Stener, Wien, klin. Woch., n^ 51, 1894. — Zaufal, Société allemande d*otologie, léna, 1®'' juin 1895. — W. G. GowBRs, British med, Journ., 1896, p. 1429. — Mouret, Les bruits d*oreilles par contractions musculaires spasmodiques (Revue de Laryng,, 28 avril 1900). — Castex, Bourdonnements des neurasthéniques {BulL d'O, B. L,, 1903, p. J04), — Pugnat (de Genève), Bourdonnements des neurasthéniques, 1904.

Castex, — Mal. du Larynx 3© édit. ()5

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