BRUITS D’OREILLE
La plupart des maladies de l’oreille comportent deux symptômes principaux :
a) La surdité ;
b) Les bruits anormaux qui l’aggravent et que l’on désigne ordinairement sous le nom de bourdonnements.
Ces bruits sont souvent rebelles et les malades nous disent qu’ils les incommodent plus encore que la diminution de l’ouïe.
Division. — Ces bruits sont de catégories assez diverses. lien est d’objectifs, perçus à la fois par le malade et son entourage. Les uns ont leur siège au voisinage des cavités otiques (périotiques) ; les autres dans les cavités mêmes de l’oreille (entotiques) . Il en est d’autres subjectifs, que seul le malade perçoit.
Les bruits objectifs sontles moins intéressants parce qu’ils sont plus rares et plus cui'ables.
1° Comme bruits périotiques, il y a les craquements de l’articulation temporo-maxillaire pour lesquels on vient parfois nous consulter, comme s’il s’agissait d’une affection de l’oreille. Il y a les bruits vasculaires, artériels ou veineux, qui ont pour siège les gros vaisseaux du voisinage, les uns intermittents ou artériels, les autres continus ou veineux. Il y a, en troisième lieu, les bruits tubaires qui se produisent dans la trompe d’Eustache. Le plus anciennement connu est le bruit de Leudet, sorte de craquement perçu à la fois par le malade et le médecin. Leudet l’expliquait par des contractions du muscle du marteau, mais on admet plus généralement aujourd’hui l’explication proposée par le Politzer. Il l’attribue à une contraction brusque du tenseur du voile du palais qui disjoint instantanément les parois accolées de la trompe. Un cas de Schwager rentre dans cette dernière catégorie. Une jeune fille avait fait une chute dans une pièce d’eau, elle conservait depuis, dans une oreille, un bruit de claquement d’ongles que sa mère elle-même
BRUITS d’oreille
percevait à une distance de 20 centimètres. Aucune secousse n’apparaissait sur la membrane du tympan, il s’agissait donc bien d’un spasme clonique du muscle tenseur du voile écartant les parois tubaires. Kavser (de Breslau) a montré que ces divers bruits tubaires ont une certaine parenté avec les tics ; on les rencontre souvent chez les hystériques.
2'>Comme bruits entotiques,ie rappellerai lesgargouillements des otori-hées, les spasmes musculaires que des bruits même légers font apparaître dans les petits muscles de la caisse, ces myoclonus auriculaires coïncident souvent avec un ensemble de clonismes portant sur l’orbiculaire des paupières, sur les membres {myoclonus muUiplex de Friedreich) ; enfin on peut encore signaler les claquements de la membrane tympanique produits chaque fois que la pression atmosphérique .se modifie, en plus ou en moins, dans l’intérieur de l’oreille moyenne.
Tous ces bruits objectifs présentent le caractèi'e typique d’être perçus à la fois par le malade et par les personnes de son entourage, plus ou moins aisément d’ailleurs.
3® 11 n’en est plus de même pour les bruits subjectifs qui sont les bruits d’oreille proprement dits et qui ont été signalés sous les noms divers de tintouins, acouphènes, bourdonnements. Nous devons les étudier d’une manière plus approfondie. Ici il s’agit d’un phénomène auditif sans phénomène sonore. 11 y a audition sans vibration. L’appareil nerveux auditif est excité anormalement et le bourdonnement est, pour employer rexpre.ssion de M. Gellé, comme la plainte de ce sens irrité.
Variétés. — Les bruits d’oreille varient presque à l’infini ; ce sont des bruits ou des sons, voire même, dans le domaine des hallucinations, des paroles et des chants.
Quelques exemples :
Les malades empruntent les comparaisons aux bruits habituels des chemins de fer, de la mer, des forêts ; ainsi ils vous diront qu’ils entendent un train en marche, ou le roulementconfus des voitures, d’autres croient entendre un jet de vapeur ou l’échappement d’un robinet de g^az ; ces deux derniers bruits se rapprochent du son formé parles lettres Djü. Ce sont encore des sifflements, le bruit
MALADIES DES OREILLES
du vent dans les futaies ou d’une pluie d’orage tombant sur des feuilles ; le bruit de l’eau bouillante, des cascades, celui que l'on entend dans les gros coquillages quand on les approche de son oreille, le murmure de la mer, des tintements métalliques,- le grésillement du grillon, le bourdonnement des abeilles, enfin des bruits fie cloches ou de carillons, etc.
Dans les cas dé démence sénile, si l’oreille bourdonne du fait de lésions otiques, le malade peut être pris d’hallucination et du délire des persécutions (Parizot).
Reste à voir dans quelle mesure la variété du bruit renseigne sur la variété des lésions. C’est la séméiologie des bourdonnements,
‘ Causes. — Elles sont plus nombreuses encore que les variétés de ces bruits, les unes agissant directement, in situ, les autres indirectement, à distance, par le mécanisme des réflexes. ,
Parmi les causes directeS,i\ en est demécaniques : par exemple tout ce qui augmente, brusquement ou lentement, la pression intfa-labyrinthique (traumatisme du crâne, de l’oreille), bruits violents (professions à marteaux, explosions des canons). Les gros bouchons de cérumen agissent de .même, de même encore les douches d’air dans la trompe, les spasmes musculai.res, les congestions de la tête, les températures élevées, les diverses narcoses par le chloroforme, les diverses dyspnées, la gêne de la circulation veineuse.
D’autres causes directes sont pathologiques ; dans ce nombre figurent toutes les otopathies et surtout les scléroses tympaniques. Mais il faut encore noter les corps étrangers du conduit, les otorrhées, les obstructions tubaires, les hémorragies et la syphilis de l’oreille, l’administration de la quinine et du salicylate de soude, l’ingestion du café, des alcools, l’emploi du chloroforme, de l’éther, du. tabac; les intoxications par le plomb, l’oxyde de carbone, l’acide carbonique, le paludisme, etc.
Parmi les causes indirectes, il y a les maladies de l’estomac, de l’utérus, les affections dentaires. Mais comment expliquer l’influence, des affections: du ; bulbe, de la moelle, des diverses névroses et des maladies men-
BRUITS d’oreille.
taies? Toujours est-il qu’elles dolveet figurer dans l’étiologie des bruits otiques.
Pathogénie. — Le phénomène est comparable aux phosphènes qui sont la vision sans lumière, mais ce n’est là qu’une comparaison. Le bruit d’oz'eille semble se produire quand il y a irritation quelconque de l’appareil percepteur des sons qui réagit par des sonorités. D’ailleurs l’apparition de ces bruits est favorisée par deux circonstances :
1" L’immobilité de l’appareil transmetteur, comme si la platine ankylosée de l’étrier empêchait l’échappement au dehors des bruits nés dans les cavités otiques ;
2“ Le nervosisme ou la neurasthénie du sujet, qui entraîné une hyperexcitabilité du labyrinthe.
Etude clinique. — Le malade entend ces bruits tantôt dans les environs de son oreille, au dehors ; c’est ce qui se produit au début de son affection ; tantôt il les entend dans son oreille même, lorsqu’il s’est bien rendu compte par l’habitude que Son organe est le siège même du trouble ; tantôt enfin il les entend à l’intérieur de la tête, soit à l’occiput ou à la nuque ou sous les deux pariétaux, comme dans un cas de Gowers, qui a bien étudié ces variétés.
Un de mes malades me disait les sentir placés dans le haut de son nez. Ce sont surtout les bruits bi-auriculaires qui sont localisés dans la tête.
Il est difficile d’expliquer ces bruits à l’intérieur de la tête; on en connaît pourtant quelques autres variétés qui ont fait admettre une audition de siège purement cortical, c’est ce qui arrive dans les bruits intra-crâniens de l’aura épileptique. Quand des voix sont entendues, c’est sans doute que les centres transforment une excitation labyrinthique. Les bruits d’oreille augmentent la nuit à cause du silence et de la déclivité du corps dans le lit, ils sont provoqués ou aggravés par les bruits extérieurs, sans qu’il y ait parité entre les uns et les autres. Je puis citer le cas df’une de mes malades, qui, lorsqu’elle vient à Paris, a ses bourdonnements considérablement e-xagéréspar les.bruits du wagon. Chez quelques sujets, l’excitation qui résulte des tintouins peut aller jusqu’au vertige, mais s’ils prennent la précaution de se mettre
clans le silence, la ; J nace du vcrlig'c disparaît. Les bourdonnements dimiix ',fent généralement avec l’âge soit par le fait de la sclérose croissante des centres auditifs, car c’est souvent dans roi'eille la plus sourde qu’ils disparaissent d’abord, soit par l’épuisement du nervosisme.
Diagnostic. — Une première question se pose. Le bruit est-il objectif ou subjectif?
Pour en décider, écoutez avec le malade et pratiquez l’examen physique de son appareil auditif.
Admettons qu’il est subjectif,reste à savoir s’il répond, ou non, à des lésions matérielles, s’il est perçu dans l’oreille ou dans la tête.
Il faut chercher méthodiquement la cause dans les oreilles, dans le voisinage et dans les diverses parties du corps. Il faut tenir aussi compte du nervosisme, qu’il soit seul en cause ou qu’il joue le rôle de circonstance aggravante. Gomment ne pas y attacher grande importance lorsqu’on entend un malade dire, comme cela m’est arrivé : « quand je vais au théâtre, mes bourdonnements cessent par instants pour être remplacés par des hâtons volants. »
Enfin, avant d’entreprendre le traitement, il faut voir si le sujet n’est pas tout simplement un neurasthénique rendu tel par des chagrins, des veilles, des excès de travail cérébral, et si on en acquiert la conviction il faut le renvoyer à son médecin ordinaire car le traitement auriste n’arriverait qu’à discréditer notre spécialité.
Valeur Séméiologique. — L’observation semble démontrer que :
Les bruits sourds, courts, sont musculaires ;
Les bruits isochrones au pouls, artériels;
Les bruits continus, veineux;
Ces deux derniers sont influencés par la compression digitale sur les vaisseaux du cou, ou dans les fossettes rétro-mastoïdiennes sur les artères vertébrales (Dundas- Grant).
Le bruit de coquillage correspond surtout à l’occlusion des conduits externes ou des trompes d’Eustache (bouchons de cérumen, catarrhes- tubaires).
Les sifflements s’observent dans les tympanites aiguës et les bouillonnements dans l’otorrhée.
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Les tintements, bruits de cloches et cascades, appartiennent aux scléroses tjmpano-labyrinthiques.
Souvent d’ailleurs ces divers bruits se combinent ou alternent entre eux.
Pronostic. — Les tintouins amènent à la longue un énervement intense. Plus de calme, plus de travail possible, plus de sommeil, les malades ne savent plus ce que c’est que le silence. 11 en résulte diverses perturbations physiques et mentales ou cet état d’excitation particulière, que Gellé a désigné sous le nom de labyrinthisme. Ils en arrivent aux idées de suicide, rarement suivies d’exécution.
Traitement. — Nous disposons de moyens locaux et généraux ; les moyens locaux étant d’ordre médical ou chirurgical,nous les passerons successivement en revue en cherchant avant tout les causes, car le traitement des bruits d’oreilles est principalement étiologique.
S’agit-il de bruits tubaires, soulevez le voile du palais pour annuler l’action de son tenseur ; comprimez le nerf vague ; ce moyen a pu suffire dans un cas de Stener. Ayez surtout recours aux insufflations et au bougirage des trompes, que Zaufal a recommandé et qui m’a réussi quelquefois, mais je ne pense pas qu'il faille aller jusqu’à la ténotomie du muscle salpingo-pharyngien qu’a proposée le professeur de Prague. On pourra encore badigeonner le pavillon de la trompe avec des préjiarations de cocaïne, ou menthol, ou atropine- Dundas Grantdit s’être bien trouvé de pénétration dans la trompe de vapeurs chloroformiques. Vacher (d’Orléans) donne la préférence aux vapeurs d’éther acétique iodé ; un petit tampon de ouate trempé dans une goutte de cette solution à 1 pour lUO est porté devant l’embouchure tubaire.
Si on reconnaît l’existence de spasme musculaire intra-tympanique, on emploiera les sédatifs généraux et locaux {bains d’oreilles avec des solutions de cocaïne et d’opium).
(3uand les bruits sont le résultat d’une pression exagérée sur le labyrinthe, c’est au cathétérisme des trompes avec bougirage qu’il faut recourir; on réalise le même gffet avec des aspirations sur la membrane du tympan, avec les masseurs de Delstanche et autres.
Castes, — Mal. du Larynx. 2® êd. 45
Quand il s’agit d’ischémie labyrinthique, on peut employer la trinitrine.
Solution alcoolique de trinitrine à 1 p. tOO. XXX gouttes Eau distillée . 300 gr.
Le malade prendra de 1 à 3 cuillerées à potage, chaque jour, pendant une vingtaine de jours, tous les mois.
Les ballons d’oxygène sont recommandés en pareil cas et si cette ischémie dépendait d’une affection du cœur, la digitale, le strophantus, la théobromine, la caféine seraient indiqués.
Par contre, il peut y avoir hyperhémie otique, par exemple dans la ménopause, les cardiopathies, les constipations habituelles ; alors il y a lieu de recourir aux dérivatifs intestinaux, aux stypages, aux réfrigérants sur la tête, au lait, aux iodures et principalement aux injections hypodermiques de chlorhydrate de pilocarpine.
Chlorhydrate de pilocarpine. . 1 gramme.
Eau distillée . SO grammes.
3 gouttes par jour.
Il faut voir encore si ces bourdonnements ne dépendraient pas d’une affection des reins, du foie, de l’estomac; s’il ne s’agirait pas de névrites toxiques ou infectieuses de l’auditif.
Il faut surtout voir si, dans les fosses nasales et le cavum, il n’y aurait pas quelques lésions expliquant les bourdonnements.
Quand la cause échappe, on doit s’attaquer directement aux symptômes par des pointes de feu à la nuque. Quel que soit le mode de révulsion adopté, il est mieux de ne
g as l’appliquer directement à l’apophyse mastoïde.
omrne Miot, j’ai vu des vésicatoires mastoïdiens aggraver les bourdonnements. Divers médicaments pourront rendre des services en l’espèce ; les bromures, l’antipyrine, le chloral, la phénacétine, le bromidia, le bromoforme, la valériane, l’opium, le salicylate de soude.
Le dernier médicament proposé est la cimicifuga racemosa. Je n’ai pas manqué de l’employer dans nombre de circonstances, mais elle ne m’a pas donné de meilleurs résultats que les bromures.
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L’électricité n’est point à dédaig-ner, surtout sous la forme de courants continus.
Enfin divers moyens chirurgicaux ont été proposés.
Contre les infections de la caisse, il y a le curettage et les cautérisations avec la solution de chlorure de zinc à 1/10.
La libération des adhérences, les myotomies, les myringectomies, les ablations du marteau, les mobilisations de l’étrier ont été proposées. Botey (de Barcelone) préconise la ponction de la fenêtre ronde. J’ai pratiqué la plupart de ces interventions sans grand succès, j’ai pourtant vu des malades soulagés, l’un d’eux me disait : « j’ai bien toujours mes bruits, mais, depuis que vous m’avez fait une ouverture dans le tympan, ils semblent avoir trouvé une issue au dehors et certainement ils m’incommodent moins. »
Le malade doit s’abstenir de café, d’alcools, se mettre au repos physique et intellectuel, et surtout persévérer dans son traitement, en évitant de trop penser à des bruits incommodants. De son côté, le médecin auriste doit être pourvu de ressources thérapeutiques nombreuses pour en varier l’emploi selon les circonstances.
Il reste beaucoup de desiderata dans la question des bruits d’oreille, il n’en sera pas autrement tant que nous ne serons pas mieux fixés sur leur siège et leur pathogénie.
BIBLIOGRAPHIE — Gellé, Les Bourdonnements d’oreilles, (Presse médicale, 3 mars 1894). — Stener, Wien. kl. Woch., n» ai, 1894. — Z.a.cfal, Soc. allemande d’otologie, léna, l*' juin 1893. — W. 6. Gowep.s, British med. Journ., 1896, p. 1429. — Moüret, Les bruits d’oreilles par contractions musculaires spasmodiques (Revue deharyng., 28 avril 1900).