IV. HYPERESTHÉSIE. — L^ouïe douloureuse peut se
rencontrer dans certains cas d’otites et de paralysies faciales ; on l’observe aussi dans les névralgies faciales, les affections méningo-cérébrales, dans certains empoisonnements (Gellé). chez quelques névropathes.
Urbantschitsch la signale au sortir du sommeil chloroformique. La fatigue de l’oreille par les bruits violents répétés peut amener l’hyperesthésie. Chez quelques sujets, ce trouble se caractérise par le prolongement de l’impression sonore qui peut durer une demi-heure, une heure et même plus et les conduire à l’obsession. Ou bien ce seront des oreilles particulièrement sensibles à certains accords (majeurs ou mineurs). Urbantschitsch a vu des cas où le dernier mot prononcé par l’interlocuteur est entendu deux fois. Il faut dire aussi que dans un certain nombre d’hyperesthésies douloureuses, il y a plutôt abaissement de l’ouïe (Gellé).
V. AGORAPHOBIE AURICULAIRE. — Je la signale simplement ici, en raison de son caractère névropathique,
NEVROPATHIES DE l’ OREILLE
bien qu’elle soit liée habituellement aux diverses affections de l’oreille qui accroissent la pression intra-labvrinthique. Ce trouble va de la simple oscillation jusqu’à la plus terrifiante agoraphobie (Gellé). Charcot, Féré et Demars ont insisté sur les agoraphobies auriculaires, qu’il ne faut pas confondre avec l’accès du vertige de Ménière.
VI. AUDITION COLORÉE. — Le phénomène consiste, en ce qu’une impression auditive entraîne une impression visuelle. D’après une observation prise sur luimême, Delstanche a constaté que la note fa donne la sensation visuelle du vert et la sensation était d’autant plus nette que ce fa était plus aigu. D’autres auront Y ut, rouge ; le sol, bleu, etc.
L’explication du phénomène n’est pas aisée. Deux théories sont en présence. Pour les uns, il s’agit d’une excitation normale des centres sensoriels reliés les uns aux autres par les commissures encéphaliques (Lussana, Rochat) ; pour d’autres, il ne s’agit que d’une association d’idées, d’un trouble psychique voisin de l’illusion (Suarez de Mendoza).
VII. HALLUCINATIONS DE L’OUIE. — Nous ne pouvons que les signaler ici, renvoyant pour leur étude à l’intéressant rapport de Séglas (1).
VIII. TROUBLES RÉFLEXES. — Les affections de l’oreille peuvent s’accompagner de quelques phénomènes n’ayant aucune apparence auriculaire et qu’il faut néanmoins connaître pour n’être pas exposé à faire erreur sur leur cause réelle. Tels sont :
1® La toux {toux auriculaire de Cornélius Fox), qui s’observe surtout dans les affections du conduit auditif externe : bouchons de cérumen, eczémas. Il s’agit d’un réflexe du nerf vague auriculaire sur le nerf vague respiratoire.
2“ Les nausées, vomissements et vertiges, produits soit par accroissement de la pression intralabyrinthique, soit par irritation des filets du nerf glosso-pharvngien et du pneumogastrique.
(Pi Congrès des aliénistes et neurologistes, Nancv, 1er août
MALADIES DES OREILLES
3“ Des salivatioas excessives, quaad la corde du tvmpan est irritée patholog'iquement.
4“ Des névralgies faciales partielles, portant surtout sur le nerf maxillaire inférieur.
0° Enfin des convulsions épileptiformes dépendant de corps étrangers ou d’otites internes.
IX. L’HYSTÉRIE A L’OREILLE. — L’hystérie est assez fréquente à Foreille, et cependant nous ne possédons que quelques aperçus pour nous permettre de démasquer cette névrose quand elle se dissimule sous l’apparence d’autres afFections.otiques.
Ses diverses manifestations sont: des surdités, des hyperesthésies, des otalgies, des surdi-mutités, des hémorragies spontanées, enfin l’hystéro-traumatisme.
I. Hypoésthésies (surdités). — La surdité est le plus souvent incomplète, ignorée même du malade, ne s’accompagnant pas de bourdonnements quand il s’agit d’hystérie sans lésions de sclérose otique. La membrane du tympan a l’aspect normal, le diapason vertex (épreuve de Weber) est latéralisé du côté sain. L’épreuve de Rinne est normale.
C’est surtout avec les diverses affections du labyrinthe qu’il importe d’établir le diagnostic au moyen des considérations suivantes : dans l’hypoesthésie hystérique il n’y a pas de bruit d’oreilles, l’acuité de l’audition' est sujette à des variations fréquentes. Chez un malade de Georges Gellé, l’audition revenait complète après les attaques hystériques. L’audition des sons aigus est conservée; enfin cette surdité, ainsi que l’a démontré Gellé, est susceptible de transfert, la portée de l’ouïe augmentant d’un côté de ce qu’elle a perdu de l’autre.
Walton et Féré ont constaté que le degré de surdité correspond à celui de l’hémianesthésie quand les deux coexistent.
L’hystérie peut se manifester à l’oreille sous l’influence d’une affection de voisinage. Gradenigo a vu, chez une femme hystérique de 22 ans, une gomme syphilitique du côté droit de la langue faire naître une otalgie droite intense avec dysécée. La disparition de la gomme fut suivie du rétablissement de l’oreille.
Voici un cas curieux publié par M. Marinesco (de Bu-
NÉVROPATHIES DE L'OREILLE
carest). Il y avait surdi-cécité avec œsOphagisme chez une hystérique âgée de 15 ans qui avait de temps à autre des crises de sommeils spontanés. Plusieurs fois déjà elle avait perdu la vue, mais temporairement. Une fois l’amaurose se compliqua de surdité complète, en même temps que la sensibilité tactile était presque abolie sur les pavillons des deux oreilles. Tandis que les fonctions auditive et visuelle se suspendaient, le sens musculaire semblait se perfectionner ainsi que l’indiquait l’écriture de la malade, comme s’il existait une suppléance fonctionnelle qui permettrait à un sens de se développer davantage quand les autres sont touchés. La malade guérit rapidement par l’isOlement, dont Charcot et ses élèves ont montré l’heureuse influence dans le traitement de l’hystérie.
il. Hyperesthésies. — Elles sont de types divers Tantôt il s’agit d’hyperacousies douloureuses, tantôt d’hypéresthésies du pavillon ou du conduit externe de l’oreille. Chez quelques sujets enfin on constate en divers points de l’oreille externe des zones hystérogènes qu’il suffit d’exciter pour provoquer l’attaque d’hystérie.
III. Ot.vlgies. — Presque toutes les douleurs siégeant dans l’organe auditif sont hystériques, à moins qu’elles ne soient explicables par une tumeur maligne de l’arrière-bouche, par des caries dentaires ou par la syphilis.
IV. Surdi-mutité. — Elle a été bien étudiée par Mingazzini. 11 a vu qu’elle était fréquente, surtout chez les hommes (82 fois sur 100 cas). Elle apparaît surtout entre 15 et 35 ans. Le début en est brusque et les causes notées ont été une émotion vive, la disparition d’une douleur de tête, la présence de vers dans l’intestin, un traumatisme. En ces cas la surdité est complète, mais le pronostic n’est pas défavorable.
M. Antony (du Val-de-Grâce) a communiqué deux cas de surdi-mutité hystérique.
Le premier était celui d’un jeune soldat breton, de 23 ans, qui, cinq mois après son incorporation, fut pris de surdi-mutité en l’espace de 48 heures. La nature de ces troubles n’était pas douteuse, car le malade présentait en outre une anesthésie du membre supérieur droit, un rétrécissement du champ visuel, de l’anosmie et de Castex. — Mal. du Larynx, i'- éd. 46.
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l’abolition du réflexe pharyngien. En recherchant la sensibilité de la membrane tympanique, M. Antony détermina une petite attaque d’hystérie et une parésie du membre inférieur droit. Le malade portait des traces d’otites anciennes. M. Antony interpi'éta ce cas comme suit : La surdité préalable de l’ouïe et la difficulté de comprendre le français aura provoqué chez le malade une vive contrariété et cette commotion morale aura paralysé les perceptions auditives par auto-suggestion et secondairement les centres phonateurs.
Le second malade, italien de' la légion étrangère, était très semblable au premier.
Traitement. — Le traitement mis en œuvre dans les deux cas fut le suivant. Emploi de l’électricité statique tous les matins. Des étincelles étaient tirées à la partie antérieure du cou; puis application du courant continu jusqu’à 15 milliampères, le pôle positif étant à la nuque et le réophore négatif sur l’une ou l’autre des oreilles. L’électricité cependant paraît avoir agi moins efficacement que la rééducation phonatoire des malades. Après plusieurs séances, ils parvenaient à prononcer les lettres a et O à voix basse, puis ce fut la prononciation des syllabes. Dix jours après, ils pouvaient répéter des mots de deux syllabes. Quelques jours plus tard, les malades avaient recouvré toute la mémoire, parlaient et entendaient sans difficulté.
V. Hémorragies spontanées. — J’ai soigné une Anglaise, âgée d’une trentaine d’années, qui depuis un mois présentait des écoulements sanguins par l’oreille gauche exclusivement. Des bourdonnements se produisaient, mais ils diminuaient quand l’écoulement du sang se montrait. L’examen direct faisait voir sur la peau du conduit, près de la membrane tympanique, deux ecchymoses sans varicosités, de forme lenticulaire, l’une en avant, l’autre en arrière. Cette malade était très nerveuse de tempérament (crises de nerf, etc.), elle avait des hémorragies utérines occasionnées par des fibromes, mais il n’y avait pas simultanéité entre les pertes de sang vaginale et auriculaire.
VI. Hystéro-traumatisme. — En voici un exetnple bien net, communiqué par Habermann. Un homme, âgé
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de 46 ans, fendait du bois, il éprouve une secousse brusque dans le bras droit et dans la tête, aussitôt il devient sourd à droite. Dans la suite, des améliorations et des ag-gravations se produisirent, mais aussi des phénomènes hystériques qui établirent le diagnostic.
Diagnostic. — Il repose sur la constatation des autres stigmates hystériques (hémi-anesthésie, anosmie, amblyopie, etc.),
Gradenigo a établi un signe diagnostique important entre les affections organiques de l’oreille interne et l’hystérie auriculaire : quand la montre est perçue à une distance plus grande que la voix non chantée (du double quelquefois), il s’agit de l’hystérie, car cette névrose ne va pas sans une infériorité psychique (Charcot, Janet], et il est plus facile au malade de porter son attention sur le tic-tac d’une montre, sons très simples, que sur les sons complexes d’un mot. De même l’irritabilité électique du nerf auditif est diminuée dans l’oreille hystérique et exaltée dans les labyrinthites aiguës (Gradenigo).
11 faut aussi penser aux associations fréquentes de l’hystérie avec une affection matérielle de l’oreille ; chez les hystériques (Gradenigo) une lésion légère, inflammatoire ou traumatique, détermine des troubles nerveux disproportionnés. C’est ce que nous remarquons, surtout chez certaines femmes âgées qui ont toujoui-s été des nerveuses et qui, sur leurs vieux jours, sont tourmentées par des bourdonnements variés. Ce sont là des oreilles qu’il importe de ne pas fatiguer par un traitement trop actif.
Je trouve dans mes observations le cas d’une dame assez âgée qui présentait nettement une association de sclérose tympanique avec le nervosisme. Depuis 5 ans, elle avait dans l’oreille droite un bruit de cascade et dans l’oreille gauche des tintements de cloches, or, aucune surdité ;les membranes tympaniques étaient bien un peu scléreuses, mais les diapasons indiquaient une audition normale. Cette dame avait eu, quelques années auparavant, une maladie nerveuse caractérisée par des secousses dans la région du cœur et par des crises de nerfs avec perte de connaissance.
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Pronostic. — Il n’est pas mauvais. Généralement on en g-uérit.
Traitement. — Gomme moyens locaux, il y a diverses ressources usuelles, insufflation d’air par les trompes, massag-e du tympan et surtout électricité. Les moyens généraux sont d’ordre médical. Un des plus utiles est la sug-gestion.
On le voit, à l’oreille, comme ailleurs, l’hystérie est la grande simulatrice. Elle y justifie cette appréciation que formulait déjà Sydenham au xvii® siècle : « Elle imite presque toutes les maladies du genre humain, car, dans quelque partie du corps qu’elle se rencontre, elle produit aussitôt les symptômes qui sont propres à cette partie ; et si le médecin n’a pas beaucoup de sagacité, il attribuera à une maladie essentielle des symptômes qui dépendent uniquement de l’affection hystérique. »
En somme :
1” L’hystérie est essentiellement protéiforme à l’oreille.
2“ Elle s’ajoute à des otopathies diverses qu’elle aggrave ; il faut mesurer la part qu’elle prend aux manifestations morbides.
3" Enfin une part du traitement doit être dirigée contre cette hystérie dissimulée.
BIBLIOGRAPHIE. — Gellé, Suite d'Etudes d’otologie, 187S- 1881. — Grazzi, L’otologie [Raccoglitor.e med., série IV, n® 13, 1883). — Verdos, Anesthésie de la région temporo-auric. dans les affect, chir. de l’or. [Anales de otol. y laryng., III, 1885, p. 73). — Althaus, Pathologie et traitement des troubles d’orei'le {Deutsche Arch. fur klin. Med., Bd. XLII, V, n® 3).— Gozzo- LiNO, Troubles psych. dans les mal. de l’or. {Psichiairia, 1887). — Gellé, Effets nuisibles del’aud. par téléphone (A'oc. debiol., 15 juin 1889). — Suarez de Mendoza, L’audit, colorée, Paris, 1890.
— Kayser (de Breslau), De la diplacousie [jCongrès de Berlin, août 1890. — Delstanche, Obs. d’aud. colorée {Ann. des mal. de l’or, et du lar., 1891, p. 394. — Gradenigo, Ass. de l’hystcrie avec les lésions de l’oreille {Gaz. dègli ospitali, 28 sept. 1893).
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