II
678 yUARANTE-yUATRIÈME LEÇON.
C'est la confirmation du principe général que nous vous avons souvent rappelé : les lésions, pas plus que les symptômes, pris isolément, à un instant donné de leur évolution , ne spécifient une maladie. Leur succession , leur arrangement seuls caractérisent et distinguent les divers états morbides.
Symptômes. — Par la diffusion extrême des lésions et par les sièges très-variés qu'elles peuvent occuper, vous devez prévoir les nombreux types cliniques que la symptomatologie peut présenter. Fournier les ramène à six: formes céphalalgique, congestive, convulsive ouépileptique, aphasique, mentale, paralytique.
1 . La céphalalgie est un symptôme si fréquent dans la syphilis cérébrale que, pour Heubner, ce serait même là un prodrome commun à toutes les formes ultérieures de la maladie. Elle s'allie d'habitude à l'insomnie.
On l'observe sous trois types qui peuvent du reste s'associer : a. douleur grave et vive , avec pesanteur, alourdissement; b. douleur constrictive produisant les sensations d'une forte pression (étau) ; c. douleur de martellement. — Elle est circonscrite et fixée à un point de la tête (tumeurs), ou générale et diffuse dans diverses régions crâniennes (frontale ou fronto-pariétale surtout).
Elle présente des caractères particuliers sur lesquels insiste Fournier : intensité, exacerbation pendant la nuit, persistance et longue durée. Quelquefois atroce, elle peut entraîner le délire, même furieux. La céphalée secondaire serait exclusivement nocturne et la céphalée tertiaire continue. Ellepeut durer jusqu'à dix ans, avec des crises dépassant six mois.
«Un mal de tête intense, dit Fournier, violent, à exacerbation nocturne, à durée longue, chronique, et à retours fréquents, est un symptôme qui atteste presque infailliblement la vérole, qui doit toujours, pour le moins, en éveiller le soupçon.»
QUARANTE-GLNQUIÈME LEÇON
Manifestations nerveuses des Maladies générales (suite) : Syphilis (fin).
Localisations nerveuses de la syphilis. — I. Encéphale (suite) : Symptômes (suite) : formes congestive, convulsive ouépileptique, aphasique, mentale, paralytique. — II. Moelle -. Anatomie pathologique : gomme, sclérose, ramollissement, etc. Symptômes : myélites diffuses (aiguës et chroniques), systématisées (primitives et secondaires). — III. Nerfs : Oculo-moteurs, facial, trijumeau, optique ; des membres. — TV. Névroses : Observation de paralysie agitante. — Localisations de la syphilis secondaire et de la syphilis héréditaire. — Diagnostic et Traitement.
Nous avons commencé, Messieurs, J' étude symptomatique des localisations de la syphilis sur l'encéphale ; nous avons déjà parlé de la forme céphalalgique et nous devons aborder maintenant la forme congestive.
2. On observe d'abord des phénomènes congestifs passagers : des vertiges : puis des troubles des sens (obnubilations passagères, bourdonnements, etc.); des troubles subits et passagers de la motilité (ballottement, titubation) ; des troubles également fugaces de l'intelligence (absences).
Ces phénomènes aboutissent ensuite à une sorte d'état congestif habituel, presque permanent, caractérisé par les mêmes phénomènes exagérés d'intensité et' de fréquence. On observe alors une lourdeur de tête ordinaire, des vertiges fréquents, intenses, se répétant plus ou moins souvent et pendant lesquels le malade peut tomber. A cela se joindront : les troubles sensoriels, les troubles moteurs (torpeur, faiblesse musculaire), la faiblesse intellectuelle, les troubles de sensibilité (fourmillements), les troubles génito-urinaires (miction difficile, impuissance).
Ces accidents peuvent être suivis d'accès congestifs (engourdissement subit des membres, attaques partielles et peu durables de parésie) ou bien même de paralysies définitives.
C'est dans cette forme de Fournier que rentre la méningite syphilitique subaiguë de Taylor.
3. La forme convulsive ou éj^ilep tique se produit quand les lésions sont périphériques (ce qui est fréquent) et rentre dans la symptomatologie des lésions corticales. C'est l'épilepsie syphilitique qui, comme Tépilepsie ordinaire, se manifeste parle haut mal et le petit mal. L'intérêt principal ici est de donner les caractères spéciaux différentiels de l'épilepsie syphilitique, d'après les travaux de Fournier et de Gharcot.
D'après Fournier: a. l'attaque d'épilepsie syphilitique, quelque forme qu'elle affecte, ne se distingue par aucun signe propre, pathognomonique, de l'attaque d'épilepsie vulgaire ; il y a de simples nuances, comme l'absence plus fréquente du cri et la fréquence plus grande des paralysies; mais ce signe n'est ni absolu ni suffisant; b. il n'y a aucune particularité spéciale non plus, comme mode d'apparition et d'évolution de l'attaque ; c. il y a quelques caractères différentiels dans l'épilepsie syphilitique envisagée dans son ensemble : ainsi, a. dans l'épilepsie syphilitique, les intervalles des crises sont moins complètement exempts de troubles morbides que dans l'épilepsie commune ; ;S. l'épilepsie syphilitique, pour peu qu'elle date d'un certain temps, est fréquemment associée à divers phénomènes cérébraux, notamment à des paralysies ou à la névrite optique d'origine cérébrale; y. elle se distingue par les conditions dans lesquelles s'est produite la maladie (antécédents de syphilis) ; 5. elle peut guérir par le traitement antisyphilitique.
En somme, vous voyez que ce sont là les signes de l'épilepsie avec lésion cérébrale, avec les antécédents et l'efficacité du traitement en plus.
Gharcot a insisté sur ce point que l'épilepsie syphilitique est généralement partielle ou hémiplégique. Elle débute le plus souvent par un des membres supérieurs ou par un côté de la face, rarement par un membre inférieur. Elle est quelquefois précédée par un certain nombre d'accès d'épilepsie vulgaire.
Cette épilepsie correspondrait , d'après Gharcot, à la pachyméningite gommeuse circonscrite avec participation des membranes sous-jacentes. Dans les premières périodes, la substance grise cérébrale ne serait le siège que d'altérations dynamiques transitoires. D'après Hughlings Jackson, ce serait un emmagasinement^ une accumulation de force ; puis à certains moments surviendraitune décharge brusque, une dépense par explosion dans les membres, du côté opposé à la lésion. Un épuisement temporaire survient ensuite, d'où les paralysies momentanées observées souven': dans les parties convulsées. A la longue, parla répétition nrême de ces actes, les lésions de l'écorce s'établissent définitives, avec des dégénérescences secondaires, d'où une hémiplégie permanente et indélébile. On comprend dans ces cas l'importance d'un traitement rapide.
4 . L^ aphasie peut être un phénomène précoce ou tardif de la syphilis; elle peut se présenter seule, isolément; plus souvent elle fait partie d'un ensemble et figure dans la syphilis cérébrale au milieu d'autres phénomènes, parmi lesquels et en première ligne la paralysie à droite. Il n'y a du reste rien de spécial comme symptômes qui différencie cette aphasie de l'aphasie vulgaire.
Elle est transitoire ou durable. Elle peut être due à un ramollissement de la troisième circonvolution frontale gauche par artérite syphilitique, ou à une méningo-encéphalite gommeuse détruisant plus ou moins la circonvolution sousjacente à ce même niveau (Fournier).
Tarnowsky avait déjà bien étudié cette aphasie en 1870, et Mauriac a insisté sur la forme intermittente qu'elle peut présenter. J'ai récemment observé un remarquable exem-
68? QUARAXTE-nXOUIÈME LEÇON.
pie de ce .ype ; l'histoire complète en a été publiée dans la thèse du D"" R. Caizergues; nous y reviendrons à propos de la syphilis héréditaire.
5. Dans la forme mentale^ Fournier distingue des troubles intellectuels de deux ordres : a. les premiers, les plus fréquents, sont à évolution lente, chronique, et à type dépressif; c'est une sorte d'hébétude intellectuelle progressive, a. L'hébétude peut être simple, avec dépression intellectuelle, changement de caractère, affaiblissement de la mémoire continu et progressif, se faisant quelquefois par saccades, exceptionnellement d'une façon subite, presque instantanée, la mémoire des choses anciennes étant souvent conservée ; j3. Ou c'est une hébétude déraisonnante, incohérente (incohérence dans les paroles et dans les actions, délire systématisé, délire mélancolique ouhypochondriaque, tendance au suicide). — h. Les seconds consistent en manifestations aiguës apparaissant subitement ou acquérant d'emblée une haute intensité : phénomènes d'exaltation ou d'excitation, de manie, de foHe véritable (suractivité mentale, suractivité physique correspondante, hallucinations, manie vulgaire).
Certains cas peuvent se présenter absolument comme la folie commune : c'est une chose importante à savoir pour le traitement.
ha, paralysie gétiérale se développe chez les syphilitiques; mais tout le monde n'est pas d'accord pour reconnaître entre les deux éléments une relation de cause à effet. Magnan pense que la paralysie générale précoce, de 25 à 35 ans, serait le plus souvent syphilitique. Fournier admet que la paralysie générale syphilitique n'est pas la paralysie générale commune, et il indique des différences dont voici les principales.
«a. Gomme troubles intellectuels, les syphilitiques ont rarement un délire expansif, lypémaniaque ou mégalomaniaque ; ils sont abrutis, stupides, parfois extravagants, mais toujours relativement humbles, modestes dans leurs
conceptions délirantes. — h. Le tremblement est plus rare chez les syphiiitiqaes ; il n'est pas aussi intense ni aussi permanent; il n'a pas Fallure si caractéristique de la trémulence qu'on observe aux lèvres et à la langue dans la paralysie générale. — c. Dans la syphilis, les paralysies sont beaucoup plus accentuées que dans la paralysie générale. Dans la syphilis, les troubles intellectuels succèdent fréquemment à une ou plusieurs attaques apoplectiformes ou épileptiformes, tandis que dans la paralysie générale c'est ordinairement l'altération des facultés qui attire d'abord l'attention. Contrairement à ce qui arrive pour la syphilis, l'évolution de la paralysie générale se fait par stades définis et dans des limites de temps assez restreintes. Dans la paralysie générale, l'état de l'ensemble est excellent ; dans la syphilis, il y a altération de la santé, quelquefois même état cachectique. La guénson, possible dans la syphilis, est impossible dans la paralysie générale. — d. Les lésions diffèrent également. Dans la paralysie générale, la lésion de la substance grise domine, les lésions de la pie-mère sont subordonnées ; dans la syphilis, la lésion des méninges prédomine; la pie-mère est toujours notablement épaissie et souvent dégénérée en membrane fibreuse, coriace, quelquefois aponévrotique. Ce qui domine ici. c'est la méningite hyperplasique.))
Et Fournier conclut de tout cela : «La paralysie générale syphilitique n'est pas la paralysie générale commune».
5. On observe des paralysies de difi'érents ordres : hémiplégie, qui n'a du reste rien de pathognomonique ; paralysies partielles des membres et des nerfs crâniens, sur lesquelles nous reviendrons à propos de la syphilis des nerfs.
Du reste, comme le dit Lancereaux, ce serait une erreur de croire trouver dans tous les cas l'un ou l'autre des groupes symptomatiques en question. De même que l'on observe fréquemment la coexistence des différentes lésions dont il a été parlé, de même il n'est pas rare de rencon-
684 QUARAXTE-CIXQUIÈME LEÇON.
trer simultanément les divers désordres qui viennent d'être énumérés.
IL Moelle. — La question de la syphilis spinale ou médullaire est beaucoup moins étudiée que celle de la syphilis cérébrale ; on trouve beaucoup moins de documents pour la traiter. C'est ce qui fait le très-grand intérêt de la Thèse de M. Gaizergues, qui est le premier travail d'ensemble entrepris sur les localisations de la syphilis sur la moelle. Nous ferons naturellement de nombreux emprunts à ce mémoire, qui contient une bibliographie très-complète et est basé sur une centaine d'observations, dont seize personnelles.
Anatomie pathologique. — 1. La néoformation syphilitique (gomme) se développe de préférence à la périphérie de la moelle et entraîne la jonction et l'adhérence des trois méninges avec la moelle. Le tissu nouveau peut se présenter ici en tumeur circonscrite, en infiltration, sous forme de gélatine gris rougeâtre ou de masse sèche caséeuse. Ainsi, Zambaco a vu une production gommeuse annulaire autour de la partie inférieure de la moelle dorsale et de la moelle lombaire, et exerçant une pression sur cet organe. Wilks a vu une gomme à la moelle lombaire enveloppant les racines postérieures et adhérant à la moelle. ^Yagner rapporte un cas de gomme centrale ; c'est le seul exemple que connaisse Heubner. Lancereaux en a cité un autre analogue de Mac Dowel.
A la forme en foyers petits , multiples et disséminés, appartient un cas de Engelstedt.
2. La sclérose syphilitique est formée de plaques de tissu conjonctif induré que Heubner regarde comme des cicatrices de néoformations gommeuses. Yirchow décrit une plaque épaisse englobant les méninges et la moelle, à la région cervicale ; Gharcot et Gombault' ont observé un beau
' Arch. de x>hysioL, 1873.
cas de myélite diffuse partielle en foyers disséminés sur tout l'axe cérébro-spinal.
L'inflammation diffuse de la moelle peut encore être produite secondairement à des lésions osseuses de la colonne vertébrale. Ainsi, Minich (de Padoue) et Piorry ont cité des faits d'exostose. Dupuytren, Montfalcon, Leprestre, etc., ont observé la carie vertébrale syphilitique (Lancereaux).
Le simple ramollissement de la moelle a été également observé sous l'influence de la syphilis. Lancereaux en cite un cas de Steenberg. Il ne s'agit pas d'un ramollissement ischémique comme celui que l'artérite syphilitique produit dans le cerveau ; c'est le ramollissement inflammatoire précédé et accompagné d'hyperémie.
En un mot, la syphilis peut développer tous les genres de myéUte diffuse aboutissant, soit à la sclérose, soit au ramollissement, suivant les cas. Outre les observations déjà citées, Caizergues a encore réuni les faits suivants, tous avec autopsie: Tillot (service de Gosselin) note une congestion intense, avec diminution de consistance de la moelle ; Molière^, une hyperémie de la moelle ; HomoUe^, une myélite diffuse corticale ; Winge^ , une méningo-myélite; Moxon*, Meyer, Westphal^ des myélites en foyers disséminés.
En dehors de ces cas, qui sont les plus fréquents, on observe aussi des myélites systématisées; mais l'existence de ce groupe est plutôt démontrée par la clinique (comme nous le verrons tout à l'heure) que par l'anatomie pathologique. Nous citerons cependant le fait de Déjérine^, qui trouva une atrophie simple avec altération vacuolaire et pigmentaire des cellules motrices des cornes antérieures
1 An7i. dedennat., tom. II.
^ Progr. médic, 1876.
3 Dublin Med. Presse, IX, 659.
^ Guijs Hosp. Rep., XVI, 217, 1871.
5 Char. Ann., 1876, 420.
^ Arch. de physioL, 1876.
686 QL-ARANTE-CINQUIÈME LEÇON.
du renflement lombaire, sans inflammation de la névroglie et avec intégrité de la substance blanche.
Nous parlerons enfln, à la Symptomatologie, de faits dans lesquels, malgré un examen microscopique trèsprécis, on n'a trouvé encore aucune lésion : tel est le cas de Déjérine et GœtzV
Voilà, si l'on veut rester sur le terrain des faits et des autopsies, ce que l'on peut dire de la syphilis médullaire au point de vue de l'anatomie pathologique.
Symptômes. — Nous retrouvons ici d'abord tous les signes des myélites difi'uses variant suivant le siège, l'étendue, etc., de la lésion.
D'une manière générale, il y a une première période d'excitation: douleurs de genre et de siège variés et en même temps sensations anormales diverses de fourmillements, engourdissement, etc. ; raideur jusqu'à la contracture dans quelques groupes musculaires; crampes douloureuses, etc. — Ce stade, prodromique ou mieux méningitique, peut durer des semaines et même des mois avec des phénomènes de paralysie plus ou moins entremêlés. — Puis survient la paralysie franche , en général progressive, paraplégique ou partielle, suivant le siège de la lésion.
A côté de ce tableau général, vous prévoyez toutes les variétés particulières que l'on peut rencontrer. Ce ne sont pas là de simples vues de l'esprit. M. Caizergues a pu réunir des observations correspondantes à chacun des groupes que nous avons établis l'an dernier dans la classification des myélites diffuses.
Ainsi, d'abord pour les myélites diffuses aiguës, nous en avons de circonscrites et d'envahissantes . Dans les premières , Rollet et Philipson^ ont vu des myélites lombaires, Gaizer-
* Arch. dephysiol, 1876.
2 The Lancet. 1878, 30.
gues^ et Philipson des myélites dorso-lombaires, HonioUe une myélite dorsale, Yaldemar^, Leubuscher^ et Drysdale des myélites cervicales. Si Ton considère leur délimitation dans le sens transversal, Yaldemar, Caizergues* et Gharcot ont vu des monoparaplégies, et Folet^ une hémiparaplégie avec liémianesthésie croisée; Philipson et Homolle des myélites corticales superficielles, et Caizergues, William Moore^ et H. Molière des myélites centrales profondes. — Dans le second groupe des myélites envahissantes ou généralisées, Moxon et ^\'estphal en ont vu en foyers disséminés ; Bayer", Chevalet^ et Déjérine en ont observé à progrès ascendant continu.
Avant de passer aux myélites chroniqiies, nous dirons un mot, d'après HeulDner, d'une forme particulière et grave, la paralysie ascendante aiguë kmcLiche rapide et sans lésion appréciable à l'autopsie. Cette maladie se développe en général à un stade moins avancé de la syphilis, le plus souvent dans la première année de l'infection, en même temps que les éruptions de la période secondaire. Elle apparaît sans prodromes, sans les phénomènes méningitiques des autres formes ; tout au plus, le jour du début de la paralysie, y a-t-il des douleurs vagues dans diverses parties du tronc ou des extrémités.
Le début est marqué par la paralysie, notamment la paraplégie ; Kussmaul a vu cependant la paralysie frapper un bras et la jambe du côté opposé: en même temps, on éprouve des fourmillements et des frémissements dans les membres atteints, sans troubles plus intenses delà sensibilité. Souvent ensuite on observe certains troubles dans
1 Obs. I, pag. 39.
- Med.-chir. Review, 1861.
3 Anal, in Gaz. hebd., 1861.
^ Obs. XI, pag. 103.
Bull, ihérap., 1867.
Dublin quart. Journal, mai 1866.
Anal, in Union méd. et BulJ. thérap., 1869.
' Anal, in union mea 8 Bull, thérap., 1869
688 QUARA>-TE-CrNQUrÈME LEÇON.
la sécrétion urinaire , incontinence ou anurie. En même temps, la paralysie s'étend très-rapidement de bas en haut et d'un côté à l'autre, et de\dent très-vite complète. Cependant elle peut rester quelque temps encore à ce haut degré d'extension sans frapper les muscles de la respiration.
Mais la vie est bientôt menacée d'une autre manière : le décubitus se produit, devient profond, entraîne l'infection septique et tue en 3, 4 ou au plus 6 à 7 semaines. Jusqu'à présent, dans le petit nombre de cas publiés, la guérison a paru difficile, sinon impossible.
Cette dernière assertion de Heubner est trop absolue. Caizergues a cité en effet deux cas, l'un de Bayer, l'autre de Chevalet, dans lesquels un traitement énergique par les frictions mercurielles amena la guérison d'une paralysie ascendante aiguë d'origine syphilitique.
Pour les myélites diSuses chro/iiques, Caizergues a également réuni des observations correspondant à chacun des types de notre classification. Ainsi, dans les 'myélites circonscrites hémilatérales, Charcot a vu une hémiparaplégie avec hémianesthésie croisée ; Drysdale ' et Owen Rees^ des monoparaplégies ; "Wilks, Wagner et Mac-Dowel des gommes à siège hémilatéral ; Homolle, Zambaco et Buzzard^ des myélites corticales superficielles; Caizergues, Charcot et Richet des myélites centrales profondes (variété antérieure); Lacharrière*, une myélite centrale profonde (variété postérieure) ; Albutt" et Lacharrière des myélites centrales profondes (variété latérale).
Passant aux mvélites transverses, Henoch, Drysdale et Yaldemar ont observé des myélites cervicales; Mauriac, Charcot, Westphalet Yaldemar des myélites dorsales ; Caizergues et d'autres des mvélites lombaires.
1 The Lancet, 1878.
2 Guy's Hosp. riep., XVII.
■* The Lancet, 18'/ 3.
•* Th. Paris, 1861.
* New-York Journ.. 1870.
SYPHILIS. t)89
Parmi les myélites envahissantes, les unes sont continues, ascendantes (Gros etLancereaux, Landry), les autres descendantes (Hallopeau) , d'autres enfin en foyers disséminés (Meyer, Westphal).
Si vous y ajoutez les faits de paralysie générale dont nous avons déjà parlé, les faits de tabès dont nous reparlerons et les faits de lésions disséminées observés par Gliarcot et Gombault, Meyer, Westphal, Lagneau et Lyman, vous voyez que la série est complète et que la syphilis peut réaliser toutes les formes ordinaires de myélites diffuses.
Mais ce n'est pas tout. Si les lésions syphilitiques diffuses sont les plus fréquentes et le plus communément décrites, il y a aussi cependant des myélites systématisées de même nature.
Ainsi, Fournier^ a fortement attiré l'attention sur Vataœie locomotrice syphilitique ; elle présente les symptômes de l'ataxie vulgaire. Mais cet auteur répond aux objections de ceux qui, à cause de ces analogies, ne veulent pas admettre un tabès de nature syphilitique. Ainsi, cette maladie n'a pas de symptômes propres ; mais la paraplégie ou la cirrhose syphilitiques n'en ont pas non plus. Si la lésion n'est pas propre, elle est du moins dans l'ordre des lésions habituelles (sclérose) de la syphilis. La maladie est trop fréquente chez les anciens syphilitiques pour n'être qu'une coïncidence. Ainsi, sur 30 ataxiques, Fournier compte 24 fois une syphilis antérieure ; Féréol en trouve 5 sur 1 i ; Siredey 6 sur 10. L'insuccès du traitement antisyphilitique vient de ce qu'on s'y prend trop tard; mais il réussit souvent et on cite des observations à l'appui.
Déjà, en 1858, Duchenne avait attiré l'attention sur la fréquence de la syphilis dans l'ataxie locomotrice progressive; puis Greppo * a cité un cas d'ataxie des membres in-
1 Anal. Rev. se. méd., IX, pag. 228.
- Ga%. méd., de Lyon, août 1859.
5y(J QUARANTE-CINQUIÈME LEÇON.
lerieurs guéri par les antisyphilitiques ; plus tard Moore * publie une observation analogue guérie par l'iodure de potassium; Dreschfeld ' parle d'un ataxique atteint de syphilis et guéri presque entièrement par le même remède. Puis vient le travail de Fournier dont nous avons parlé, et enfin Drysdale^ a encore, dans un récent travail, confirmé cette étiologie. Gomme Fournier, il a vu s'arrêter et guérir, sous 1" influence de lïodure de potassium à hautes doses, cette maladie réputée incurable; dans la discussion qu'a soulevée son étude, Wiltshire et Bloxam ont fortement appuyé son opinion. Ce dernier a été témoin, à Charing-Gross-Hospital, de plusieurs guérisons définitives d'ataxie syphilitique. Albert Reder* a publié sous le nom de tabès syphilitica la guérison radicale par le traitement spécifique d'un homme syphilitique depuis quatorze ans, qui ne présentait que des troubles sensitifs et une légère incoordination des membres inférieurs : c'était une forme fruste de la maladie.
Enfin Gaizergues^ auquel nous empruntons tous ces documents, a publié trois observations nouvelles d'ataxie locomotrice syphilitique. Dans l'une, le début se fit par des symptômes médullaires moteurs; dans une autre, par des troubles médullaires douloureux ; et dans la troisième, par des troubles céphaliques et oculaires.
Les cordons postérieurs peuvent aussi être atteints secondairement: Broadbent avait noté la fréquence de cette lésion ; Homolle et Gharcot les ont vus nettement altérés à la suite d'une myélite diffuse.
Les cordons de Goll peuvent aussi être atteints dans les mêmes circonstances. Homolle en offre un exemple curieux et unique au point de vue anatomique. Il n'y avait eu
1 Dublin quart. Jonrn.. 1866.
2 The Praclit.. 1875.
^ Med. Soc. of London, avril 1878.
^ Vierteljahrs., 1874, pag. 29.
5 Obs. IV. V et VI, pag. 72.
cliniquement ni ataxie ni tendance au recul. Moore a vu un cas d'ataxie avec tendance au recul dans lequel on peut supposer une lésion des cordons de Goll, par analogie avec le fait de Pierret dont nous avons parlé l'an dernier.
Enfin on observe des ataxies, formes spinales de la paralysie générale; Gaizergues en cite'un exemple V
Les cellules motrices des cornes antérieures peuvent aussi être atteintes primitivement ou secondairement dans la syphilis. Déjérine a publié un cas remarquable de lésion primitive avec autopsie très-soignée; Rodet, Niepce, Gaizergues^, en ont observé des cas suivis de guérison par le traitement antisyphilitique ou non encore terminés. Lancereaux et Gaizergues^ ont vu des exemples de lésions secondaires de cette même région succédant à une myélite diffuse; Ramskill'', Foville et Siredey^ont vu des atrophies compliquant des lésions cérébrales, etc.
Enfin, les lésions desnoyauao bulbaires, que tout rapproche des précédentes, ont été observées par Mauriac notamment (paralysie labio-glosso-laryngée). Gala nous conduirait aux altérations syphilitiques du mésocéphale, dont Philipson vient de rapporter un exemple remarquable^.
Restent enfin les cordons antéro-latéraux. Gaizergues n'a pas trouvé d'exemple authentique de lésion primitive (tabès dorsal spasmodique ou sclérose latérale amyotrophique); on trouve seulement quelques faits de tremblement avec contracture ( Schutzenberger, Aparicio, Weiss), dont la nature n'est pas suffisamment démontrée. Mais les exemples de ces lésions secondaires sont assez nombreux, soit à la suite de lésions cérébrales (Lancereaux, Hanot, Broadbent, Lacharrière, Westphal, Gaizergues), soit après
1 Obs. VII, pag. 81.
2 Obs. II, pag. 61.
3 Obs. m, pag. 65.
* ÀJin. de syphil., tom. I.
5 Gaz. hebd., mars 1859 « The Lancet, juin 1878.
69i? QUARANTE-CINQUIÈME LEÇON.
des myélites diffuses (Portai, Knorre , Zambaco, Cirillo, AUain, Homolle), ou systématisées (Greppo, Caizergues, etc). Il n'est pas besoin d'insister davantage pour montrer que toutes les formes de myélites, diffuses ou systématisées, peuvent être produites par la syphilis, constituer une manifestation de cette diathèse. Il faut se rappeler seulement que chacun des types décrits est rarement seul; ils s'associent le plus souvent de diverses manières. Ainsi, la division même si utile des myélites en diffuses et systématisées s'applique à des lésions beaucoup plus qu'à des maladies. On observe très-souvent des lésions systématisées, trèsrarement des maladies systématisées \
III. Les NERFS peuvent aussi être atteints par la syphilis, et cela de diverses manières. Quelquefois une exostose, une gomme voisines, entraînent une compression qui produit l'excitation et puis la dépression du nerf, ou bien il y a névrite avec sclérose du nerf; ou encore la néoformation gommeuse se propage au nerf; ou môme elle se développe directement et primitivement dans le cordon nerveux.
Les nerfs crâniens sont le plus souvent atteints, et parmi eux les nerfs moteurs oculaires sont le plus fréquemment lésés (oculo-moteur commun, moteur oculaire externe, pathétique). Souvent partielles, les paralysies n'affectent pas tout le domaine de distribution du nerf; elles sont même quelquefois incomplètes, au point de passer inaperçues. Cependant la diplopie ne ferait jamais défaut.
En même temps, plusieurs paralysies coexistent sur un œil ou sur les deux yeux. Ainsi , on observe la paralysie de la troisième et de la sixième paire du même côté, ou la paralysie de la troisième paire à droite et de la troisième à gauche, ou encore la paralysie de la troisième paire à gauche et de la sixième à droite. D'après Fournier, ces paralysies oculaires auraient une grande va-
1 Voy. Gaz. hebd., 1878, 8, pag. 116.
leur diagnostique, et 75 fois sur 100 témoigneraient d'une origine syphilitique. Il faut cependant se méfier, comme Gharcotle fait remarquer, du début d'une ataxie locomotrice possible. Fournier ajoute que plusieurs paralysies oculaires associées signifient plus sûrement syphilis qu'une paralysie oculaire isolée.
La paralysie faciale est moins fréquente et en tout cas a une moindre valeur diagnostique.
Le trijumeau peut aussi être atteint, quoique plus rarement; ce sont des névralgies et souvent de l'anesthésie dans une moitié de la face et du front ou dans des points plus circonscrits. Quelquefois tout le nerf peut être frappé; on a aussi observé, soit des convulsions, soit des paralysies dans les muscles masticateurs.
Les troubles de la vue apparaissent dans les formes initiales de la syphilis. Un de leurs caractères, d'après Fournier, c'est qu'ils portent habituellement sur les deux yeux; ils sont progressifs et assez rapidement progressifs. Il y a trois degrés comme intensité : affaiblissement léger de la vision, amblyopievraie, cécité presque complète. Ces troubles, quelquefois isolés, sont plus souvent associés à d'autres phénomènes, tels que céphalée, accès épileptif ormes, vomissements. Ils dépendent d'une névrite optique ; c'est la névrite optique d'origine centrale qui accompagne les tumeurs cérébrales et les méningites de la base. Du reste, cette névrite optique peut aussi exister sans troubles physiologiques notables (Jackson, Galezowski, ilbadie) . Il faut donc toujours examiner à l'ophthalmoscope les yeux des syphilitiques.
Il peut y avoir encore des paralysies partielles des membres. Broadbent a signalé des paralysies n'atteignant que quelques doigts de la main. Incomplètes, elles peuvent se réduire à un simple engourdissement ; passagères , elles peuvent ne durer que quelques heures; mais ce sont là le plus souvent des accidents très-graves, comme avant-coureurs de phénomènes bien autrement sérieux,