VIE ET MALADIE. O
gnent ou repoussent, il faut Texposer soigneusement, ne fût-ce que pour préciser à ses adversaires le terrain sur lequel ils doivent attaquer.
La doctrine la plus répandue aujourd'hui est celle de l'unité des forces physiques, vitales et intellectuelles ; c'est cette doctrine qui est l'expression savante du Matérialisme contemporain, et que vous entendez enseigner avec beaucoup de talent par un des éminents professeurs, je ne dirai pas de cette École, mais de cette Faculté.
Je vous la résumerai d'abord dans sa séduisante simplicité.
Autrefois les physiciens admettaient autant de forces distinctes qu'il y avait de phénomènes différents : les phénomènes de chaleur, de lumière, d'électricité, étaient rapportés à autant de forces séparées.
Les magnifiques progrès de la physique moderne ont montré que ces divers agents pouvaient se transformer les uns dans les autres : la chaleur, la lumière, l'électricité, peuvent se remplacer mutuellement, être produits par le mouvement et produire le mouvement. Puis, on a vu que dans ces transformations successives des forces il y a un rapport constant entre la force qui disparaît et celle qui apparaît : quand le mouvement se transforme en chaleur, une quantité de mouvement donnée est toujours l'équivalent de la même quantité de chaleur. De là est sortie cette grande théorie de la corrélation des forces physiques, admise aujourd'hui partout.
La chaleur, la limiière, l'électricité, ne sont que dôs modaUtés différentes d'une même force, ou, pour mieux dire, du mouvement. Ce sont des mouvements dont les éléments varient; voilà tout. Et l'on peut appliquer à la transformation réciproque de tous ces mouvements la grande loi énoncée par Lavoisier pour la matière : rien ne se perd, rien ne se crée. Il y a dans la nature une somme de mouvement constante, comme il v a une somme de matière
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constante, et tous les phénomènes que nous observons sont des modifications dans la qualité de ces mouvements ou de cette matière, sans que la quantité totale en soit jamais altérée.
L'esprit himiain est avide de généralisation. C'est même là une des tendances les plus heureuses et les plus fécondes de l'intelligence.
Éblouis par cette magnifique synthèse des forces physiques, les physiologistes ont voulu aller plus loin et réaliser une imité plus grande et plus complète encore : l'unité de toutes les forces de l'univers.
Les phénomènes vitaux sont devenus alors une nouvelle modalité de ce même mouvement extérieur; toute la vie a été identifiée aux réactions physico-chimiques, l'accroissement et la génération assimilés à la cristallisation.
Allant plus loin encore, on a enveloppé dans la même synthèse les phénomènes intellectuels et moraux euxmêmes. La pensée et la liberté, comme le plaisir et la douleur, sont devenues des transformations de la force physique, des modalités du mouvement.
La personne, l'individu, ont disparu dans cette immense matière en mouvement qui constitue l'univers tout entier. La spontanéité de l'être vivant, la liberté de l'homme, ne sont que des phénomènes de force emmagasinée, analogues à la chaleur latente ou à l'électricité de tension.
Si la simplicité fait la grandeur d'une doctrine, il est impossible d'en concevoir de plus grande. Tout est réductible à la matière et au mouvement : rien ne se perd, rien ne se crée ; tout ce que vous voyez et comprenez partout n'est que la transformation de cette matière et de ce mouvement. Ajoutez l'éternité à cette matière et à ce mouvement, afin de supprimer tout Créateur, et vous avez dans un seul principe, dans une seule science, la physique, synthétisé toutes ces anciennes sciences que nos pères distinguaient : la physiologie, la psychologie et la métaphysique ; vous avez la science du monde entier.
C'est là une magnifique hypothèse. Mais, il ne faut pas vous y tromper, ce n'est là qu'une hypothèse. L'extension de la loi de la corrélation des forces à l'explication des phénomènes vitaux et des phénomènes intellectuels n'est absolument qu'une hypothèse. Les savants qui l'admettent le plus complètement ne lui reconnaissent pas un autre caractère.
Ce n'est du reste pas là ime raison pour repousser cette doctrine. Il faut des hypothèses dans la science, comme théories provisoires ; seulement, pour que l'hypothèse soit utile, il faut qu'elle s'accommode bien à tous les faits connus ; qu'elle constitue un cadre dans lequel on puisse faire entrer tous les faits sans les violenter. Dans le cas contraire, loin d'être utile, l'hypothèse devient une erreur et un danger.
Eh bien ! je dois vous le dire dès maintenant, je crois qu'il faut violenter et fausser les faits psychiques et les faits vitaux pour les faire rentrer dans la théorie de la corrélation des forces. Je ne puis pas admettre que la pensée et la vie soient des modalités de mouvement au même titre que la chaleur ou la lumière. Pour la vie, c'est inadmissible dans l'état actuel delà science ; pour la pensée, ce sera toujours inadmissible, quels que soient les progrès de la science.
Disons d'abord un mot des faits intellectuels et moraux : les grands phénomènes psychiques, la sensation, la pensée, la volonté, peuvent-ils être identifiés aux phénomènes physiques et considérés comme de simples modalités du mouvement ?
La sensation diffère du phénomène physique par une foule de caractères importants qui empêchent de les identifier ; ainsi, pour ne citer qu'une différence capitale, la sensation varie en qualité quand le mouvement physique qui lui a donné naissance varie en quantité.
Je m'explique. Quand le mouvement se transforme en chaleur, si la quantité de mouvement disparu augmente ou
diminue, la quantité de chaleur développée augmente ou diminue, et il y a im rapport constant entre ces deux quantités. C'est là le principe même sur lequel est édifiée l'idée de la corrélation du mouvement et de la chaleur.
Rien de semblable ne se produit pour la sensation. Un corps sonore vibrant produit une certaine sensation sur notre oreille. Faites-le vibrer deux fois plus vite : il donnera l'octave. Croyez- vous que la sensation nouvelle sera le double, le triple, la moitié de la précédente, dans un rapport quelconque avec la précédente? Pas le moins du monde. Il est absolument impossible de comparer ces deux sensations comme quantité, de leur trouver une commune mesure; tout ce que vous pouvez dire, c'est qu'elles sont difiFérentes. Faites l'expérience : faites donner sur un violon une note et puis l'octave, et dites-moi si rien dans la sensation peut vous montrer que la corde a vibré deux fois plus vite dans le second cas que dans le premier.
Supposez, pour prendre un autre exemple qui ne m'appartient pas, qu'on ait retrouvé les bras de la Vénus de Milo : la sensation que vous éprouverez à la vue de la statue complète ne sera nullement la somme des sensations que vous auriez séparément éprouvées en regardant successivement la statue sans bras et les bras isolés.
Vous voyez donc, sans que j'aie besoin d'insister davantage, que l'on ne peut en rien comparer la sensation aux phénomènes physiques de transformation des forces, que rien n'autorise à appliquer aux sensations les lois des phénomènes physiques ; rien n'autorise par 'suite à mettre la sensation parmi les phénomènes physiques, les transformations de mouvement; tout l'en sépare au contraire.
Pour la pensée, l'opposition est peut-être plus nette encore. Si la pensée n'était que le mouvement extérieur transformé, toutes nos idées viendraient de l'extérieur ; c'est par les sens que naîtraient toutes nos idées.
Eh bien ! il y a des idées dont il est impossible de rap-