‹ Maladies infectieuses et parasitaires des osChapitre 12 sur 163 · CARTILAGES · texte numérisé non relu

CARTILAGES

Irritation. — 1° L'irritation des cartilages diarthrodiaux détermine le retour à l'état embryonnaire des éléments anatomiqu es (la substance intercellulaire disparait, les cellules cartilagineuses prolifèrent).

Quant à l'irritation des cartilages de conjugaison, elle a des conséquences différentes, suivant qu'elle est directe ou indirecte. Agissant directement et avec intensité, elle a pour résultat un arrêt d'accroissement de l'os en longueur. Ce n'est pas par ossification précoce, mais par arrêt de la prolifération et de l'évolution des cellules cartilagineuses, qui ne subissent pas les processus réguliers de l'ossification. Sur des os ainsi arrêtés dans leur développement, on constate la persistance de la séparation entre l'épiphyse et la diaphyse; seulement, au lieu d'une couche opaline et régulière, nous trouvons une couche de cartilage d'aspect fibroïde, d'apparence trouble en certains points et d'une épaisseur très inégale.

2° Irritation indirecte. — Les dilacérations du périoste, de la moelle, l'introduction ou la fixation de corps étrangers sous le périoste ou dans la moelle, provoquent un allongement plus ou moins marqué. Il y a prolifération plus active du cartilage, apparition de nouvelles couches osseuses aux extrémités de la diaphyse. Dans certains cas d'ostéite centrale du tibia avec séquestres persistants, on peut avoir un excès d'allongement de 6 à 7 centimètres. Nous avons eu dernièrement, dans notre service, un sujet d'une soixantaine d'années atteint d'ostéomyélite infectieuse prolongée du tibia et présentant un allongement de 4 centimètres et demi à 5 centimètres. Les plaies, les fractures des cartilages guérissent facilement.

Redfern, Broca, Mondière, Ollier, ont mis hors de doute le fait de la cicatrisation des cartilages. Chez ceux qui sont pourvus de périchondre, ce dernier joue le principal rôle, qu'il s'ossifie ou qu'il reste

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fibreux. Il forme une virole périphérique et si les cartilages s'ossifient dans la vieillesse (cartilages costaux par exemple) la cicatrice est souvent osseuse ; dans le cas contraire (cartilage du nez), elle reste fibreuse.

Ablation. — L'ablation du périchondre n'entraîne pas la mortification du cartilage sous-jacent, mais de simples phénomènes d'irrilation. Itetranche-t-on un cartilage diarthrodial, on porte atteinte d'une façon notable à l'accroissement de l'os en longueur bien que celui-ci soit exclusivement sous la dépendance des cartilages de conjugaison. Aussi provoque-t-on des troubles très marqués en le lésant. Si l'on retranche entièrement les cartilages de conjugaison inférieurs du radius et du cubitus chez un lapin on arrête presque complètement le développement de l'avant-bras, parce que le cartilage conjugal supérieur de ces os ne prend qu'une faible part à leur accroissement. Si l'on excise seulement le cartilage conjugal d'un des deux os de l'avant-bras, du cubitus par exemple, le radius restant intact, il se produit une difformité qu'il est intéressant de signaler. L'accroissement du cubitus est arrêté, tandis que le radius ayant conservé son cartilage intact continue de s'accroitre en longueur. Mais comme ce dernier os est resté adhérent au cubitus par ses deux extrémités, il est obligé pour se développer, ou d'allonger le cubitus, ce qui est impossible à cause de la résistance de cet os, ou bien de se contourner, de se déformer pour pouvoir loger entre deux points fixes une longueur plus grande que la distance qui sépare ces points. En un mol il prendra un aspect arqué, le cubitus formant la corde de l'axe.

Au lieu d'enlever la totalité d'un cartilage de conjugaison, supposons que l'on en supprime une partie seulement, soit par exemple la moitié externe du cartilage de conjugaison de l'extrémité inférieure du fémur. Qu'arrivera-t-il? La moitié interne conservée, continuant à proliférer, le condyle interne en s'accroissant alors que le condyle externe ne s'allonge pas, le genou prendra la forme bien connue du genu valgum.

Lesdivers traumatismes, les lésions inflammatoires, en troublant l'évolution des cartilages, peuvent produire des effets analogues. OUier a eu l'idée de tirer parti de ces données et les a fait entrer dans la thérapeutique chirurgicale.

C'est ainsi que dans le cas où le radius a eu son cartilage de conjugaison inférieur altéré par une ostéomyélite suppurée, la main tendant à s'incliner de plus en plus sur le bord radial, on pourra corriger cette déformation en enlevant le cartilage de conjugaison inférieur du cubitus. Sans doute les deux os seront troublés dans leur accroissement, mais l'arrêt artificiellement provoqué et obtenu

dans l'allongement du cubitus donnera au radius le temps d'arriver au niveau de son congénère; la main se redressera, la difformité sera corrigée autant que possible, mais le membre raccourci.

On peut appliquer pareil procédé au genu valgum ou varum ; mais dans cette excision, il ne faut pas dépasser le but.

On enlève d'autant plus de cartilage que l'on veut obtenir un effet plus rapide et plus complet, mais on n'enlèvera jamais chez un enfant toute l'épaisseur de ce tissu, car on aurait une difformité inverse. Mieux vaut commencer par de simples incisions, des chondrotomies; elles peuvent être insuffisantes, mais ont l'avantage de ne rien compromettre (1) (Ollier).

Du rôle des cartilages dans l'ossification. Transplantation. — Le périchondre est l'analogue du périoste, il est aux cartilages ce que celui-ci est aux os. Il y a même plus que de l'analogie entre ces deux tissus : à part le périoste des os du crâne, tout périoste a commencé par être un périchondre. Le périchondre reproduit du cartilage comme le périoste reproduit de l'os. A ce point de vue il faut examiner les cartilages transitoires et les cartilages permanents. En enlevant sur de très jeunes chats les extrémités des os longs encore tout à fait cartilagineux on obtient au bout de quelques jours des masses cartilagineuses épaisses à la place des cartilages enlevés.

On peut même avoir une tête cartilagineuse aussi volumineuse que la tête primitive ; mais cette hyperplasie n'est pas de longue durée, ce cartilage s'ossifie plus tôt que le cartilage normal. L'accroissement du membre est très enrayé si on fait la section trop haut, car alors non seulement l'épiphyse est enlevée, mais ce qui eût été le cartilage de conjugaison.

En pratiquant des résections sous-périchondriques des cartilages permanents (fibro-cartiiages de l'oreille), Ollier n'a obtenu qu'une lame fibreuse parsemée de quelques capsules de cartilage.

Peyraud (de Libourne) (2), dans ses nombreuses expériences sur les cartilages costaux, a constaté, après leur ablation sous-périchondrique, la formation d'une masse cartilagineuse ou tibro-cartilagineuse dans la gaine conservée. Ayant fait des résections portant à la fois sur le bout ossifié et sur le cartilage correspondant, il a obtenu du tissu osseux de nouvelle formation au niveau de la partie périostiquede la gaine conservée et du tissu cartilagineux au niveau de la partie périchondrique de la même gaine.

(1) De ta chondrotomie orthopédique ou de l'excision des cartilages de conjugaison pour arrêter l'accroissement des os et corriger certaines difformités, et des moyens d'augmenter l'accroissement en conséquence. T. I, p. 558; t. II, p. 440 : t. III, p. 473.

(2) Éludes expérimentales sur la régénération des tissus cartilagineux et osseux. Thèse Paris, I8G9.

Après les résections articulaires, si l'on a conservé les gaines périostéo-capsulaires, on peut voir parles figures d'Ollier jusqu'à quel degré se trouve reproduite la forme de l'articulation primitive, l'aspect poli des surfaces recouvertes d'une couche d'apparence cartilagineuse danslaquelle on ne retrouve cependant que très peu d'éléments du cartilage. Chez les jeunes animaux ce tissu présente des cavités cartilagineuses en grand nombre, englobées dans une substance fibreuse ; mais chez les animaux plus âgés, c'est un tissu chondroïde, les capsules de cartilage sont rares, ou manquent tout à fait.

Nous avons dit plus haut que si le périchondre se rapprochait tant du périoste, c'est que tel tissu qui est un périchondre au début du développement de l'os quand les épiphyses sont cartilagineuses, devient périoste un peu plus tard quand les épiphyses sont ossifiées.

Sensibilité. — Si l'on se reporte aux recherches de Gros, Rémy et Variot, Kolliker, démontrant la richesse de la moelle en filets nerveux, la sensibilité de ce tissu n'est pas surprenante.

Certaines ramifications seraientvaso-motrices, d'autres sensibles ; ce qui est hors de doute, c'est la sensibilité du tissu médullaire. A côté des faits cliniques démontrant cette propriété physiologique par le fait de l'intensité des douleurs dans le cas d'ostéomyélites, de néoplasmes, on peut invoquer l'expérimentation.

Bichat avait dit que la dilacération de la moelle par le stylet étaiL plus douloureuse au milieu, vers le canal nourricier, qu'aux deux extrémités. Béclard, Cruveilbier auraient remarqué la plus grande sensibilité des couches périphériques externes du tissu médullaire. Ollier en confirmant ces données signale les différences qui existent suivant les animaux expérimentés. Nulle chez le poulet, la douleur paraît être intense chez le chien.

Absorption. — La richesse vasculaire de la moelle explique fort bien ses propriétés remarquables d'absorption. Longtemps les cliniciens considérèrent comme fort exposés à la pyohémie, à la résorption purulente, les sujets atteints de fractures comminutives ouvertes. Demarquay en 1871 cherche à reproduire expérimentalement ce mécanisme de l'infection en injectant du pus étendu d'eau, mais avec cette idée inexacte qu'il agissait ainsi sans effraction des vaisseaux médullaires et osseux. En 1865, Dubuisson-Christôt avait, dans une thèse intéressante, bien mis en relief cette absorption rapide médullaire.

En -injectant dans la cavité médullaire du fémur, 10 gouttes d'une

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solution concentrée de cyanure de potassium, il a vu les lapins périr en 10 à 12 secondes. Les effets toxiques étaient d'autant plus marqués qu'on se rapprochait davantage du tronc. Des doses identiques injectées dans le foie, les poumons, le péritoine ne donnaient pas la mort.

Feltz(l) (1870) et plus tard Grohe, Zenker, Wagner, Bush, Flournoy..., ont montré que l'absorption de la graisse produite dans le tissu médullaire des os soumis à un traumatisme ou injectée dans les cavités médullaires, se fait par les vaisseaux ouverts par le traumatisme (2). Busch a trouvé des masses de gouttelettes de graisse colorées avec du cinabre dans les vaisseaux sanguins des canaux de Havers, quoique ces vaisseaux eussent été, par la destruction de la moelle, séparés de leurs connexions avec les capillaires du tissu médullaire. La résorption ne peut avoir lieu autrement que par les lumières des vaisseaux ; la graisse n'étant ni dissoute ni en émulsion ne saurait traverser les parois des capillaires (3).

De ce que la moelle absorbe rapidement, Dubuisson-Christôt (4) en conclut 1° que c'est à cette absorption qu'est due la résorption de l'os, évoluant à l'état normal, par l'agrandissement de ses cavités pendant que le périoste forme extérieurement de l'os nouveau; 2° que plus tard cette action devient inutile, la moelle se métamorphose et choisit l'état graisseux le plus propre à aider au rôle des supports osseux; 3° si l'inflammation surexcite ses propriétés ostéogéniques, celte-ci disparue, elle se hâte de reprendre ses fonctions d'absorption.

Rôle physique, fonctions hématopoïétiques. — La moelle peut être regardée comme jouant un rôle physique et concourant à la solidité de l'appareil locomoteur. Remplissant les cavités des leviers osseux, elle en allège le poids, en augmentant leur résistance; on sait en effet que de deux cylindres de même diamètre, l'un plein, l'autre creux, ce dernier est plus résistant.

Ajoutons que Bizzozero, Neumann, Morat ont insisté sur les fonctions hématopoïétiques de la moelle.

De la moelle au point de vue de la nutrition des os et de l'ossification. — Pour se rendre compte des fonctions de la moelle au point de vue de la nutrition des os et de l'ossification il nous suffira d'exposer, en les groupant, les résultats fournis par les diverses expériences faites dans ce but.

Irritation directe. — Autrefois, alors que l'infection accompa-

(1) Feltz, Traité clinique et expérimental des embolies capillaires, 1870.

(2) Mulot, D'une complication des fractures. Thèse de Strasbourg, 1869.

(3) Dejerine, Société de biologie, 1879.

(4) Recherches anatomiques et physiologique sur la moelle des os. Thèse Paris.

gnait presque forcément les expériences, on obtenait souvent la suppuration, d'autres fois avec absorption complète de l'os. Nous avons vu précédemment quelle influence cette irritation exerçait à distance sur le périoste, l'os et le cartilage de conjugaison.

Chez l'adulte, la moelle a les caractères d'un tissu vieux ; les cellules sont remplies de graisse, ne prolifèrent plus; elles sont comme en réserve pour les besoins de la nutrition.

Vient-on à l'irriter par une fracture, la dilacération, aussitôt la graisse disparait, les noyaux prolifèrent, les éléments cellulaires engourdis se réveillent, repassent à l'état embryonnaire et peuvent aboutir ultérieurement à l'ossification.

Deux faits connexes et parallèles signalent cette transformation : la dissolution de la substance osseuse déjà formée et la prolifération des cellules médullaires. Ollier a donné le nom de médullisaiion au processus par lequel s'accomplit la production du tissu médullaire dans un tissu primitivement plus ou moins compact. Cette expression ne se rapporte pas au phénomène primitif de la formation osseuse dans lequel les cellules médullaires se transforment en ostéoplastes.

Destruction. — Contrairement à ce que Troja croyait être la règle, la destruction de la moelle n'amène pas la nécrose. La moelle se reproduit même très facilement et très vite chez les jeunes animaux.

En 1861, Cruveilhier observait que la dilacération du tissu médullaire au moyen du stylet ne laissait plus aucune trace appréciable au bout d'un mois; Ollier, sur le tibia d'un lapin, pratique deux trous à 5 ou 6 centimètres de distance ; par ces trous il introduit un stylet flexible, un petit pinceau de fil de fer. Quand la moelle a été broyée en tous sens, il injecte de l'eau sous une forte pression jusqu'à ce que le liquide ressorte clair. Ce nettoiement du canal médullaire donne divers résultats :

1° Il peut y avoir nécrose d'une portion plus ou moins étendue du cylindre osseux; mais cela est exceptionnel chez les jeunes sujets. Actuellement avec les précautions aseptiques et antiseptiques, on évite à coup sûr cette issue;

2° Ce qu'on observe le plus habituellement c'est la reproduction de la moelle ou la réplétion du canal médullaire par une masse osseuse de nouvelle formation.

Comme le fait remarquer Ollier « ce résultat peut paraître surprenant à ceux qui, adoptant les explications de Troja, considèrent la destruction de la moelle comme produisant par elle-même la nécrose ; mais nous verrons plus tard que la nécrose ne survient que lorsqu'on laisse séjourner des corps étangers dans le canal médullaire ». Si la réunion a lieu per primant, le sang épanché se résorbe, .puis un nouveau tissu se forme.

Quelle est l'origine de cette nouvelle moelle? Elle provient sans cloute des éléments médullaires restés dans les lamelles du tissu spongieux.

Leurs propriétés végétatives sont intenses ; quelquefois au bout de vingt-cinq à trente jours, le canal médullaire est rempli de moelle nouvelle ou même par du tissu osseux. Cette dernière terminaison arrive surtout lorsque l'irritation traumatique a été provoquée par des manœuvres répétées. Le processus ne s'arrête pas à la formation de nouvelles cellules médullaires, il continue jusqu'à leur ossification ; quelquefois fort abondante, celle-ci remplit les espaces compris entre les perforations, mais tend plus tard à disparaître.

La reproduction de la moelle a lieu par les portions restantes et par les éléments médullaires contenus dans les canaux de Havers : ces derniers jouent ici le même rôle que dans la dénudation de l'os, où nous les avons vus fournir des houppes cellulo-vasculaires, pour la reconstitution du périoste ; il est donc prouvé que la surface interne du canal médullaire produit de l'os sans le secours de la moelle centrale.

Isolement. — Les expériences de Troja dans lesquelles un cylindre osseux se formait dans le canal médullaire après la destruction du périoste et la nécrose de l'os ancien ne pouvaient servir à Ollier pour lui permettre de résoudre la question de savoir si la moelle s'ossifie. Il fallait pour juger ce débat l'isoler tout en la laissant vivre dans des conditions aussi rapprochées que possible de l'état normal.

C'est ce que fit Ollier. Ayant enlevé à un lapin de six mois, sur une étendue de 3 centimètres, la moitié antérieure du cylindre diaphysaire du radius, il passa sous la moelle une mince feuille d'argent repliée de manière à former un tube enveloppant cet organe; vingt-deux jours plus tard il n'y avait pas d'ossification; mais ce délai était trop court de l'avis même d'Ollier.

Sur un autre animal, le périoste enlevé, il fait éclater l'os qu'il extrait morceau par morceau : la moelle intacte ou à peine froissée est à nu dans l'étendue de 2 centimètres et se continue avec les extrémités de l'os; réunion par première intention; vingt-quatre jours plus tard il constata des tractus celluleux se continuant avec la moelle.

Enfin une feuille d'argent aussi mince que possible est enroulée en tube dans lé canal médullaire après amputation; le tube se trouvant du même diamètre que lamoelle, celle-ci pénètre à l'intérieur du tube à mesure qu'il est enfoncé dans l'os. Cet engagement s'opère sans que la moelle soit trop sensiblement détériorée et le plus souvent même avec assez de facilité. Au bout d'un certain temps, elle s'ossifie dans le tube. Mais ces ossifications formées d'un tissu

osseux aréolaire, de texture irrégulière, sont bien différentes de celles du périoste. Rappelons que Flourens ayant enfoncé un petit tube de 2 à 3 millimètres dans un trou perpendiculaire à l'os avait vu la membrane médullaire s'introduire dans le tube et s'y ossifier.

Transplantation. — Les recherches d'Ollier étaient restées vaines ; Vincent (1) publia en 1884 un intéressant mémoire sur le pouvoir ostéogène de la moelle des os.

La transplantation de la moelle du tibia d'un poulet dans la crête du même animal donne une très belle ossification ; dans un autre cas un noyau dur d'un tissu cartilagineux fibroïde, peut-être parce que le processus formateur n'a pu franchir le stade cartilagineux de préossification.

Les expériences de greffes médullaires sous la peau, entre les muscles, ont donné des résultats positifs à Goujon, Baïkow, Bruns; toutefois les résultats négatifs sont plus nombreux que les positifs. Ollier, qui avait cru que l'ossification de la moelle ne s'obtenait jamais par la transplantation, a dit plus tard à propos des expériences de Goujon : « Nous' avons considéré du reste la moelle comme le tissu le plus propre après le périoste à s'ossifier sur place ; et le résultat de l'expérience de Goujon ne fait que démontrer plus directement ses propriétés ostéogéniques. Mes expériences nous font penser seulement que cette ossification est très peu stable ; elle ne peut être comparée, par sa fréquence et par sa qualité, à celle que produit un lambeau périostique d'égale dimension (2). »

Pouvoir ossifiant de la moelle. — Ce qui vient d'être dit établit assez le pouvoir ossifiant de la moelle. Rappelons que Maas a critiqué les expériences faites par Ollier avec les tubes, en prétendant que le tube étant resté ouvert à son extrémité antérieure et les parties molles ayant été rabattues et suturées sur son orifice, il se peut très bien que les ostéoblastes du périoste aient pénétré par cette voie dans l'intérieur du tube et du canal médullaire et y aient provoqué les ossifications qu'on signale en les imputant gratuitement à la moelle.

Peu après, Bidder combattit les assertions de Maas; il obtint des ossifications aux dépens de la moelle des aéroles du tissu spongieux, des épiphyses chez de jeunes lapins. Afin de mettre le périoste hors de cause, il avait imaginé de pénétrer dans le canal médullaire en passant par l'articulation. Il en conclut que chez des animaux adultes la moelle est inapte à s'ossifier et que chez les animaux jeunes son pouvoir ostéogène est très faible.

(1) Recherches expérimentales sur le pouvoir osléogène de la moelle des os. Rev. de chirurgie, novembre 1881.

(2) ' Hy vernat, th. Lyon, 188.).

Pour se mettre à l'abri de l'immixtion du périoste, Vincent fit la dénudation périphérique totale du tibia avec enveloppement de la diaphyse au moyen d'une bande de toile, et obtint des ossifications intra-médullaires.

Du rôle de la moelle dans l'accroissement des os. — Un os est d'abord plein et se creuse plus tard d'un canal médullaire. On se demande où serait l'os formé par la moelle si l'on admet que celle-ci fait de l'os. Il est vrai que cette objection ne serait pas possible si l'on admettait avec Duhamel que le canal médullaire s'agrandit par la dilatation de l'os et le refoulement excentrique de la substance osseuse.

Flourens plaça sous le périoste du tibia d'un jeune animal pendant la période de sa plus grande crossance, une lamelle métallique très mince; cette lamelle est d'abord séparée du canal médullaire par toute l'épaisseur de l'os; mais, de jour en jour pendant que des couches nouvelles dues au périoste recouvrent la lamelle, la substance osseuse intermédiaire se résorbe; la moelle finit par être en contact avec la lamelle qui n'a pas changé de place. Si la moelle formait de l'os, elle devrait repousser la lamelle au dehors, et la couche de nouvelle formation s'ajoutant à celle qui existait au moment de l'expérience devrait augmenter la distance qui sépare la lamelle de la moelle. On ne peut donc admettre la dénomination de périoste interne qui lui a été donnée. On est conduit à l'idée d'un antagonisme entre le périoste et la moelle, celle-ci résorbant continuellement les couches osseuses formées par celui-là.

De la nutrition des os. — Rôle du système vasculaire et du système nerveux. — Après avoir longuement exposé la structure, les propriétés physiologiques des divers éléments constitutifs de l'os, il convient de jeter un coup d'œil sur les conditions qui président à leur nutrition. Aussi bien avons-nous déjà ébauché cette question en signalant les modifications imprimées à la composition chimique du tissu osseux, par l'alimentation, l'ingestion de certaines substances, les états généraux morbides.

Rôle du système vasculaire. — Si l'on se reporte aux données anatomiques on est frappé de la richesse vasculaire des os en général. S'agit-il des os longs, une triple source assure l'irrigation sanguine ; à la pluie de petits vaisseaux qui tombent de la face profonde du périoste pour pénétrer dans les canaux de Havers sur toute la périphérie de l'os, viennent s'ajouter les ramifications centrales si importantes résultant des branches de bifurcation de l'artère nourricière, et les deux couronnes vasculaires placées à chacun des deux pôles, dans les zones juxta-épiphysaire. Tous ces vaisseaux communiquent entre eux, en aucun point nous ne trou-

vous rien qui ressemble à des territoires vasculaires. Jusqu'à présent aucun anatomiste n'a signalé de disposition comparable à celle qui est bien connue et décrite dans le rein, la rate, le cerveau. La présence de territoires vasculaires séparés et sans communication les uns avec les autres explique comment l'oblitération d'un tronc artériel peut avoir pour conséquence la nécrobiose des éléments anatomiques qu'il est seul chargé d'irriguer. L'embolie ou la thrombose donne en pareil cas un infarctus, de forme généralement conique, dont le sommet répond au vaisseau oblitéré et la base a la périphérie du territoire. En est-il de même dans l'os? c'est ce que M. Humbert Mollière, dans une thèse fort intéressante, a soutenu (1). Nous croyons que des preuves anatomiques, expérimentales et cliniques s'opposent à ce que l'on admette une telle opinion. Et d'abord un trouble nutritif de quelque importance dépendant d'un arrêt circulatoire est impossible dans l'os ; anatomiquement la circulation est assurée de telle façon que les vaisseaux nourriciers sont cent fois suffisants pour permettre la vie, même avec une suppression considérable d'éléments vasculaires. Supprimez l'artère nourricière par le curage de la moelle, les vaisseaux sous-périosliques par l'ablation du périoste, une couronne épipbysaire par la résection de l'épiphyse, la diaphyse osseuse ainsi traitée n'en continuera pas moins à vivre, ne se nécrosera pas. De tels résultats obtenus expérimentalement par Ollier aune époque où les précautions antiseptiques étaient encore inconnues, prouvent le rôle secondaire de la circulation.

En analysant les observations anatomo-palhologiques contenues dans la thèse de M. Mollière, on est conduit au doute le plus grand. La plupart du temps ce sont des différences de coloration de la moelle (fémur), du tissu spongieux (vertèbres) qui l'amènent à conclure à un infarctus : tantôt il s'agissait de foyers hémorrhagiques, tantôt d'infarctus graisseux, d'infarctus caséeux. Or, on sait combien l'aspect de la moelle peut varier suivant les sujets, les états morbides... Bien des fois nous avons vu prendre pour des lésions des zones hypérémiées, ou simplement graisseuses. Quant aux expériences destinées à appuyer la thèse de M. Mollière nous dirons plus loin ce qu'il faut en penser.

En résumé nous croyons que l'existence d'infarctus dans les os n'est nullement prouvée et même rendue impossible par la richesse des anastomoses vasculaires de ce tissu.

Dernièrement Grawitz (2) a mis en doute l'existence même d'infarctus dans le poumon; d'après lui le rein, la rate, le cerveau

(1) Des thromboses et des embolies osseuses. Thèse Montpellier, 1871.

(2) Grawitz, Vircliow's Festschrift, 189t. Jahresbericht, p. 251, t. I,

seraient les seuls organes dans lesquels l'infarctus classique existe réellement.

Le rôle d'agents vecteurs d'éléments parasitaires, infectieux, ou néoplasiques, dévolu au système sanguin des os suffit pour expliquer les lésions dont ils sont le siège, sans que l'on fasse intervenir Yanémie par thrombose, ou embolie (1).

Influence du système nerveux. — L'influence du système nerveux sur la nutrition des tissus a été mise hors de doute par les travaux anatomo-pathologiques et expérimentaux de Magendie, Cl. Bernard, Samuel... Quant aux altérations osseuses, consécutives aux lésions nerveuses, centrales ou périphériques, elles ont été le point de dépari de nombreux travaux ; nous renvoyons au mémoire de Talamon (2) pour l'historique de cette intéressante question. Virchow, Litzmann en Allemagne, Déguise en France, Babington en Angleterre, signalèrent le ramollissement des os dans l'ataxie locomotrice, la paralysie agitante, la paralysie des aliénés... Debove (3) a remarqué que chez les hémiplégiques les os du côté paralysé se fracturent plus souvent, sont plus légers, plus riches en graisse.

Mais sans contredit les lésions osseuses, d'origine nerveuse, les mieux connues sont celles de l'ataxie locomotrice : et cela grâce aux recherches de Charcot et de ses élèves (4). L'arthropathie tabé tique est une affection dans laquelle l'altération osseuse est primitive, l'arthrite secondaire. Il se produit une disparition graduelle, quelquefois complète, des épiphyses; cette atrophie peut atteindre les diaphyses, et amener la fracture spontanée de l'os. Ce dernier offrirait une raréfaction marquée, et une modification dans sa constitution chimique consistant essentiellement dans l'augmentation de la graisse et la diminution du phosphate de chaux. Ajoutons que Joffroy, Westphal, Pierret, Charcot... n'ont pu préciser le siège de l'altération nerveuse qui tient sous sa dépendance ces lésions osseuses ; rien n'est moins prouvé que ce soit une localisation bulbaire Buzzard) (5).

Les publications de Ogle, Fremy, Charcot, Lépine, Lagrange (6),

(1) A l'histoire de la circulation médullaire, se rattache un fait bien connu des chirurgiens et particulièrement étudié par Bœckel, ce sont les battements du tissu médullaire ; ces oscillations rythmées sont dues aux pulsations de l'artère médullaire et de ses branches, pulsations qui se transmettent au tissu diffluent de la moelle. Bœckel, Battements du tissu médullaire des os. Strasbourg, 1872.

(2) Des lésions osseuses et articulaires liées aux maladies du système nerveux. Revue mensuelle, 1878.

(3) Debove, Progrès médical, 1881.

(4) Charcot, Archives de physiologie, I8G8.

(5) Blizzard, Lancet, 1880.

(6) Lagrange, Contribution à l'étude de la scléi odermie avec arthropathie et atrophie osseuse. Thèse Paris, 1874.

Blum(li... ont pu montrer l'influence des altérations nerveuses périphériques sur le système osseux et articulaire.

Les faits expérimentaux, moins nombreux, plus difficiles à interpréter, ne sont pas moins probants.

Les premières recherches faites à ce point de vue paraissent être celles de Schiff. Il coupa le sciatique à un chien et constata au bout de quatre mois que les os du côté paralysé étaient moins volumineux. Sur deux chats, deux mois après la section nerveuse, il remarqua l'élargissement de la cavité médullaire. Chez un chien dont il avait coupé les nerfs du membre inférieur, non seulement les os étaient devenus plus petits, niais plus flexibles; pour Schiff ces phénomènes sont simplement les résultats de l'inaction du membre paralysé : l'effet direct de la section nerveuse serait au contraire une hypertrophie due à la paralysie des vaso-moteurs du périoste. Pour le démontrer, il coupa le nerf maxillaire d'un seul côté ; les mâchoires continuant à se mouvoir grâce aux muscles du côté sain, il constata que le côté paralysé présentait une augmentation d'épaisseur (2). Luigi-Fasce et Amato, cités par Talamon, ont toujours trouvé, dans les os des membres paralysés par section des nerfs, un élargissement de la cavité médullaire avec ramollissement et diminution de poids rapide; Ollier (3j a refait les expériences de Schiff, et n'a pas obtenu d'hypertrophie sauf dans un cas, et il l'attribue alors à un traumatisme accidentel du périoste. C'est également l'opinion de Vulpian (4).

Nasse (5) opérant sur de jeunes animaux a constaté (mais exclusivement sur eux et jamais sur des adultes) la friabilité, l'atrophie des os.

Analysant ces faits et ses propres expériences, notre ancien camarade et ami M. Dufourt est amené aux conclusions suivantes :

1° La section des nerfs produit dans les os des membres paralysés une atrophie facilement appréciable par la pesée ;

2° L'augmentation de la graisse dans ces cas est un fait constant ; 3° On constate dès les premières semaines une diminution de la matière terreuse et une augmentation proportionnelle d'osséine ; et cela d'autant plus facilement que les animaux sont plus jeunes; le fait est douteux pour les adultes, et en tous cas n'a jamais été observé ;

•i° La diminution de l'acide phosphorique n'est pas constante et parait tenir à des conditions autres que la section nerveuse. Nous rappellerons que la section du sciatique sur le lapin déter-

(1) Bluin, Avtliropatliies consécutives aux lésions des nerfs. Thèse agrégation. Paris, 1875.

(2) Schiff, Comptes rendus de l'Académie des sciences, p. 37, 1854.

(3) Ollier, De la régénération des os, t. I, p. 232, 1867.

(4) , Leçons sur l'appareil vaso-moteur, t. II, p. 357, 1875.

(5) Nasse, Archive f. die gesammt Physiologie, p. 31G, 1880.

Gangolphe. — Maladies des os. o

mine l'allongement momentané, atrophique, des os du côté opéré.

Substance osseuse. — Ollier a dit : « L'os est un tout dont la substance osseuse n'est que la partie la moins importante au point de vue des processus pathologiques (l). » On peut reprendre cette phrase et l'appliquer à ces phénomènes physiologiques. Sans doute, les corpuscules osseux, par les réseaux protoplasmiques, interviennent dans la nutrition du tissu osseux; mais il serait plus exact de dire qu'ils sont eux-mêmes, ainsi que la substance fondamentale, à la merci des éléments médullaires. Le rôle de la substance osseuse est donc absolument passif, et se réduit, à l'état ordinaire, à celui de charpente incessamment remaniée pendant la période d'accroissement.

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