DES GREFFES OSSEUSES
3° Le transplant peut être emprunté à un individu d'espèce différente, qui sera plus ou moins éloigné du sujet récepteur dans l'échelle zoologique ; ce sont les greffes hétéroplastiques.
Les greffes des deux premières catégories, autoplastiques, homoplastiques, réussissent. Le transplant s'accroit, augmente d'épaisseur, et dans certains cas de longueur, tandis que, dans les greffes hétéroplastiques, le transplant est toujours résorbé tôt ou tard; il adhère pendant un cerLain temps aux tissus périphériques, reçoit de nouveaux vaisseaux, mais ne s'accroit jamais, et finalement se résorbe. Quand la greffe a lieu entre animaux d'espèces très éloignées, le transplant est enkysté, mais finit par disparaître.
Toutes les greffes des mammifères (lapin et chat) au poulet ont échoué, bien que l'on ait pu croire, pendant quelques jours, à la réussite de l'expérience.
Il y a insuccès constant lorsqu'on greffe du tissu osseux d'un animal supérieur à un inférieur. Au contraire, les transplantations réussissent du poulet au lapin ; un fragment de radius de 35 millimètres, mis à la place d'un fragment de même dimension pris sur le cubitus d'un lapin, était solidement adhérent par une de ses extrémités, vasculaire au moins dans sa plus grande partie, mais ne présentait nulle part de signe de croissance ; l'épaisseur était la même.
Ayant en même temps transplanté, dans la crête et sous la peau du poulet, des fragments d'os du même animal, Ollier constatait, quelques mois après, une compacité plus grande du transplant et son augmentation de volume.
Un lambeau de radius de lapin, long de 26 millimètres, est transplanté sur l'avant-bras d'un chat, à la place d'un fragment de radius de même dimension; au bout de deux mois, il est très adhérent, vasculaire, fait corps avec les extrémités osseuses contiguës, mais n'a pas augmenté de volume, et ne présente aucune néoformation à sa périphérie. Cette greffe hétéroplastique, qui a les meilleures apparences au point de vue de la soudure osseuse, s'effectue de la manière suivante. Le transplant est fixé par des expansions périostiques venant des bouts osseux contigus. Ces expansions, qui commencent à s'ossifier, coiffent les extrémités du transplant ; au-dessous de luij on voit une gaine incomplète, qui provient du ligament interosseux ou du périoste du cubitus, et qui lui forme une sorte de berceau. Totalement fournies parles tissus du sujet-récepteur, ces expansions sont les Véritables moyens d'union et de consolidation du transplant. Celui-ci ne sert que par sa résistance et son volume, qui rétablissent momentanément la continuité du radius ; mais il ne joue qu'un rôle passif, dans lequel il sera remplacé bientôt par une tige osseuse nouvelle, formée par les tissus du sujet récepteur. Le transplant n'est,
en pareil cas, qu'un soutien temporaire destiné à disparaître ; raréfié et remanié dans sa structure, il sera finalement remplacé par des tissus venant des bouts de l'os ancien.
Quant aux os entiers transplantés d'un animal sur un autre, ils ont toujours disparu, sauf chez le lapin (Ollier). 11 y aurait là quelque chose de comparable à la suture nerveuse à distance par l'intermédiaire de drains d'os décalcifié. Le tube d'osséine sert de travée directrice aux filets nerveux, et parait hâter ainsi la réunion nerveuse.
Tous les physiologistes ne sont pas de cet a,vis ; tandis que M. Ollier pense que le transplant hétéroplastique est résorbé peu à peu, remplacé par un tissu osseux nouveau, venant soit du tissu médullaire de la partie greffée, soit des parties voisines ; d'autres, Durante, Mossé, Ferrari, Kosmowsky, Adamkiewicz, soutiennent qu'il peut y avoir adhérence et réunion du transplant avec le tissu osseux voisin.
Dans quinze cas, Ferrari (1) ayant greffé des fragments ayant jusqu'à 4 centimètres, a obtenu treize succès (chien, lapin, poulet). Ayant injecté les os, il démontre que les fragments avaient contracté des adhérences vasculaires. Il aurait pu suivre histologiquement tout le processus de cette soudure osseuse.
Durante, Mossé (2), Kosmowsky ont apporté des faits à l'appui de cette opinion.
Quant à Adamkiewicz (3), au sujet de la réimplantalion de rondelles osseuses enlevées par trépanation, il dit que la réunion entre le transplant et le terrain récepteur est d'abord établie par du tissu conjonctif, au sein duquel se montre plus tard l'ossification. Il ajoute même, ce qui nous paraît contraire aux résultats expérimentaux d 'Ollier, que, dans la réunion, le périoste ne joue aucun rôle; cette réunion se fait même lorsque l'on enlève le périoste des os avant leur transplantation. Un nouveau périoste se formerait en même temps que s'effectue la réunion osseuse. Il est probable que ce prétendu périoste néoformé n'en possède que les apparences et non les propriétés ostéogéniques.
Nous renverrons aux publications spéciales, et notamment à la thèse récente de M. Buscarlet (4), pour les détails qui concernent la greffe osseuse chez l'homme. Disons seulement que l'on a songé à tirer parti de la greffe dans une foule de cas pathologiques ou traumatiques (5).
Depuis Job à Mekrem, de Walther, Percy, Ollier, Mac Ewen,
(1) Ferrari, Semaine médicale, p. 324, 1885.
(2) iMossé, Gaz. hebi/., 188S. — Académie de médecine, 1893, mai.
(3) Adamkiewicz, Semaine médicale, p. 14, 191, 1889.
(4) Buscarlet, La greffe osseuse chez l'homme et l'implantation d'os décalcifié. Thèse Paris, 1891.
(5) Forgues. C. français de chii: 1891.
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Nussbaum, Poncet (1), on a eu souvent recours à la greffe massive ou fragmentaire. Malgré les faits qui semblent condamner toutes les greffes autres qu'interhumaines, on a publié (Marshall, White, Shermann, Jakob, Ricard) des cas où les greffes animales ont réussi. Comme on le sait, on a tenté de remplacer des parties osseuses déficientes par de l'os plus ou moins décalcifié, des substances inertes telles que l'ivoire, le métal (2).
Nous terminerons en disant que la question des greffes osseuses n'est pas encore complètement élucidée, et que la série des recherches entreprises depuis Ollier ne peut être considérée comme absolument close. Peut-être, grâce à certaines conditions, la greffe hétéroplastique pourra-t-elle, à l'avenir, rendre de plus fréquents services que dans le passé.
§ 6. — De l'accroissement des os.
L'accroissement de l'os est périphérique, celui des parties molles est interstitiel (Ollier).
L'opinion de Volkmann, Julius Wolff, n'a pas prévalu ; peu après son apparition, elle avait été combattue en Allemagne même par Kolliker, Lieberkuhn, Yegner, Haab, Helferich, enfin, par Busch, qui a montré le peu de valeur des faits invoqués en faveur de l'accroissement interstitiel des os. Mertchinsky, dans une étude des plus intéressantes, confirme les données d'Ollier sur le peu de valeur de l'accroissement interstitiel. Sans le repousser, sans doute, d'une manière absolue, on peut dire qu'il n'entre que pour une part insignifiante, et même négligeable, dans la théorie du développement général des os. A peine peut-on trouver quelques faits pathologiques qui le réalisent (lésions néoplasiques à marche lente, ostéomyélite gommeuse, osséite déformante de Paget); d'autre part, c'est seulement sur de très jeunes oiseaux, et dans une proportion insignifiante, qu'il a été observé par Ollier (3). Les expériences capitales, qui prouvent que l'os s'accroît par apposition à sa surface, et non par interposition dans son épaisseur de nouveaux éléments, sont les suivantes :
Si; sur un os d'un très jeune animal, on implante solidement, dans la substance osseuse de la diaphyse d'un os long, de petits
(1) Poncet, Revue chirurg., 1880; Congrès français de chirurgie, 1889. — Gaz. des hôp., 1891.
(2) Neumann, Virchow's. Arch., 1890. — Ochotin, Virch. Arch., Bd. CXXIV, p. 97. — Kûmruel, Deutsche med. Woch., 1891. — Le Dentu, C. fr. de chirurgie, 1893. — Ricard, Acad. de méd., 1893.
(3) Nous ne pouvons que renvoyer à l'œuvre magistrale de M. le professeur Ollier pour l'exposé complet, historique et expérimental, de cette question si importante. Traité des résections, t. I, p. 10?, 1885. — Mertchinsky, Archive f. mikrosc. An., 189'?. — Helferich, Arcliive f. Anat. und Phys., 1817.
clous de plomb à une distance déterminée, on retrouvera ces clous à la même distance quand l'animal aura achevé sa croissance.
L'accroissement en longueur se fait par delà les clous, à moins qu'un clou n'ait été mis dans l'épiphyse et l'autre dans la diaphyse. Dans ce dernier cas les clous s'écartent de toute la hauteur de la couche osseuse formée par le cartilage de conjugaison qui est compris dans leur intervalle (Ollier).
Pour l'accroissement en épaisseur, Duhamel et Flourens l'ont démontré par des anneaux métalliques passés autour de la diaphyse. Au bout d'un certain temps on retrouve ces anneaux dans le canal médullaire qui s'est agrandi par résorption de la substance osseuse. Comme on pouvait dire à la rigueur que l'os, en s'accroissant interstitiellement, se coupait contre l'anneau métallique et se rejoignait par delà, Ollier a remplacé le fil d'argent par un fil de caoutchouc très mince et nullement serré autour de l'os. Si celui-ci eût exercé la moindre pression excentrique contre le caoutchouc, il l'eût fait céder et le cercle se fût agrandi. Il n'en a pas été ainsi, l'anneau de caoutchouc a présenté toujours le même diamètre pendant qu'il était englobé dans la substance osseuse et puis il est tombé dans le canal médullaire comme les anneaux métalliques.
Les expériences, faites par Duhamel au moyen de la garance, malgré les contradictions qu'elles ont soulevées, avaient concouru à la même démonstration. En soumettant un animal au régime de la garance on observe que les couches osseuses nouvellement formées à la périphérie de l'os sont teintées en rouge, alorsque la coloration de l'os ancien n'est nullement modifiée.
Un os ne grandit pas proportionnellement sur tous les points et dans tous les sens, le maxillaire d'un adulte n'est pas seulement le maxillaire d'un enfant amplifié, il a une autre forme. C'est pour expliquer ce changement que Hunter avait invoqué Vabsorption modelante par laquelle la substance osseuse serait enlevée en un point pendant qu'elle se déposerait en d'autres. Bien que ce mot d'absorption modelante ne soit pas irréprochable, cette théorie est indispensable pour comprendre le développement de certains os à forme accidentée. Il faut admettre que c'est par la résorption de la substance osseuse en certains points et son accumulation en d'autres que les os changent de forme (Ollier). Souvent l'inégalité seule du dépôt osseux suffit pour expliquer ces changements sans qu'il soit nécessaire d'invoquer la résorption. Brûlé et Henneguy ont repris cette idée et montré qu'il se fait constamment à la périphérie de l'os, soit en dehors, soit en dedans, des additions et des soustractions de matière osseuse : c'est du reste une opinion absolument admise aujourd'hui
que ce pouvoir à la fois formateur et destructeur de la moelle osseuse.
Loi d'accroissement des os longs des membres. — Les os longs des membres ne croissent pas également par chaque extrémité. Duhamel avait remarqué que l'extrémité supérieure du tibia s'accroît un peu plus que l'inférieure. Un siècle après, Flourens fit la même remarque sans se préoccuper de savoir si les autres os présentent cette particularité. En 1861, Ollier communiqua à l'Institut ses expériences sur l'inégalité d'accroissement des deux extrémités des os longs des membres. Après avoir déterminé le point correspondant au milieu de la diaphyse de l'os, il implante solidement un clou de plomb dans la diaphyse de l'os de jeunes animaux et deux ou trois mois plus tard on contrôle la longueur dont la diaphyse s'est agrandie à chacune de ses extrémités. C'est du côté où l'épiphyse se soude la dernière que l'accroissement est le plus prononcé.
A. Bérard a signalé chez l'homme un rapport constant entre la direction des trous nourriciers et l'ordre de soudure des épiphyses ; il est arrivé alors à formuler cette proposition : « Des deux extrémités d'un os long, c'est toujours celle vers laquelle se dirige le conduit nourricier qui se soude la première avec le corps de l'os. »
C'est une coïncidence chez l'homme, voilà tout; mais cette disposition n'existe pas chez les animaux.
Broca était arrivé, par l'induction anatomique, à admettre l'inégalité d'accroissement des deux extrémités d'un os long. Il admet que l'activité de l'ossification est proportionnelle à l'épaisseur de la couche chondroïde qui se trouve sur les limites de la diaphyse et du cartilage de conjugaison, et cette proposition est très juste d'une manière générale.
Au membre supérieur pour les os du bras et de l'avant-bras, c'est l'extrémité concourant à former le coude qui s'accroît le moins.
Au membre inférieur pour les os de la cuisse et de la jambe, c'est l'extrémité qui concourt à former le genou qui s'accroît le plus (Ollier).
Les deux segments principaux d'un même membre se trouvent par cela même dans un rapport inverse entre eux; les os du membre supérieur sont ainsi dans un rapport inverse relativement aux os analogues du membre inférieur.
La résection du coude exposera à un arrêt d'accroissement beaucoup moindre que la résection du genou.
L'extrémité d'élection pour l 'accroissement est aussi l'extrémité d'élection pour les lésions hyperplusiques (Ollier). Soulier (1) a démontré le parallélisme parfait qui existe entre le développement du squelette
(1) Thèse Paris, 1864.
et celui de certaines exostoses osseuses. La même loi générale paraît applicable aux lésions néoplasiques et infectieuses.
L'accroissement de l'os se faisant en longueur au moyen du cartilage, en épaisseur, par le périoste, dans certains cas (angle du maxillaire inférieur, bord des os du crâne), le cartilage est remplacé par un périoste épais ou un tissu fibreux d'aspect chondroïde.
La quantité des éléments ossifiables sur un point donné est proportionnelle au développement que l'os doit acquérir à ce niveau.
Quant aux os courts et aux os plats, leur accroissement est également tout entier périphérique. Pour les os plats, les cartilages marginaux jouent le même rôle que les cartilages de conjugaison des os longs.