NÉVROSES PASSIVES
De r Héméralopie et de V Amaurose.
Nous réunissons, dans un même chapitre, l’héméralopie et l’amaurose , parce que ce sont deux degrés d’une même affection.
La rétine , après avoir été long-temps irritée , perd quelquefois sa sensibilité , tombe dans l’asthénie , ce qui constitue Y héméralopie idiopathique. La diminution de la sensibilité de la rétine est tellement évidente, que cette membrane a besoin d’être fortement ébranlée pour remplir ses fonctions, et, sous ce rapport, les vieillards fort avancés en âge sont, jusqu’à certain point, héméralopes, puisqu’ils ont besoin , pour distinguer les corps qui les environnent , d’une lumière naturelle ou artificielle très-vive. L’asthénie de la rétine peut devenir telle , que les seuls rayons solaires puissent l’ébranler. Les malades voient
très-bien le malin , clans la journée , quand le soleil est au milieu de l’horizon; mais ils perdent 3a faculté de voir lorsque le jour baisse, et no distinguent plus rien pendant la nuit, sans qu’il soit possible , suivant les auteurs, de réveiller la sensibilité oculaire à l’aide de foyers lumineux artificiels. La pupille est, dans tous les cas, fortement dilatée , et elle se contracte difficilement lorsque l’œil est exposé à la lumière.
L’ amaurose consiste dans une diminution ou abolition complète de la faculté de voir , que déterminent l’asthénie nerveuse, l’atrophie du nerf optique , ou une désorganisation partielle du cerveau. Les causes de cette formidable affection sont a peu près les mêmes que celles des autres maladies des yeux : les excès dans les travaux , dans les plaisirs vénériens , une alimentation trop abondante, la pléthore, les blessures de la tête du sourcil , lorsque les filets du nerf frontal sont intéressés. L’exposition aux rayons du soleil réfléchis parla neige dans les régions septentrionales , par les sables dans les régions équatoriales, l’habitude de fixer les corps lumineux , ou fortement colorés ; les irritations cérébrales , suivies de douleurs fortes ; les irritations aiguës et chroniques du tube intestinal , toutes ces causes , en agissant immédiatement ou secondairement
de l’amaurose.
sur l’appareil nerveux oculaire, ou sur l’encéphale, peuvent éteindre la sensibilité, et déterminer l’amaurose. Cette affection, d’après Faction des causes, siège dans larétine, dans le nerf optique, ou dans la substance du cerveau, ou bien elle est symptomatique, c’est-à-dire, l’effet secondaire d’une lésion viscérale. Lorsque la maladie dépend d’une modification morbide et idiopathique du système nerveux oculaire, ou de l’encéphale, il s’agirait de déterminer positivement les signes propres à faire reconnaître le lieu de l’affection, ce qui n’a pas été fait, attendu que les symptômes sont presque toujours identiques. Cependant , si Famaurose avait été précédée de violens maux de tète , d’une irritation cérébrale manifestée par la migraine , de douleurs éprouvées dans le fond des orbites , sans que la pupille soit extrêmement dilatée, on pourrait augurer que la lésion de la vue provient d’une altération de l’encéphale. Dans le cas, au contraire , ou la sensibilité se serait éteinte par Faims des ex ci tans directs de l’œil, si , d’ailleurs, l’iris était frappée d’une immobilité complète, on pourrait penser que la lésion existe dans la rétine ou le nerf optique. Les ophtalmies trèsaiguës, accompagnées d’une vive sensibilité de l’œil , ou Fhypérestésie de la rétine sans inflammation , précèdent quelquefois l’apparition de
l’amaurose; d’autres fois, la sensibilité diminue progressivement, par l’asthénie toujours croissante, ou par dégénération et atrophie du nerf optique, ou bien encore, elle survient tout-à-coup sans avoir été précédée d’aucun symptôme morbide. L’asthénie nerveuse oculaire n’est pas toujours complète ; mais elle le devient au point qu’on ne peut plus distinguer le jour de la nuit ; les yeux ont perdu toute leur vivacité ; les pupilles sont larges , elles n’ont plus la faculté de se contracter, ou elles se contractent difficilement ; les yeux sont mornes , ils expriment l’étonnement. L’amaurose attaque ordinairement les deuxyeux en même temps, quoiqu’on ait cependant des exemples de l’insensibilité de la rétine d’un seul œil. Les malades ne sont pas toujours frappés de prime abord d’une cécité complète , attendu que la rétine n’est souvent affectée que dans quelques points de son étendue , alors Finsensibilité est seulement partielle , et elle détermine l’apparition de mouches fixes par rapport à l’axe optique, qui ont été attribuées à un épanchement dans le tissu , ou sur la surface de la rétine, ou bien à la dilatation variqueuse des vaisseaux; mais sans aucun épanchement , sans inflammation , ces mouches peuvent se développer; il y a plus, une grande portion de la mem-
4ü I >£ if AMAUROSE.
brane peut être frappée d’insensibilité , sans que les fonctions des parties saines soient altérées. C’est ainsi que madame de Pompadour , s’étant exposée au froid , éprouva une insensibilité subite d’une portion de la rétine de l’œil gauche , qui la privait de la faculté de voir la moitié des objets qu’elle regardait en face. M. Demours dissipa cette affection en excitant les fonctions de la peau , que l’exposition à l’air froid avait supprimées.
L’apparition des mouches fixes, qui correspond à une diminution de la sensibilité de la l'étine , est d’un très - fâcheux augure, puisqu’elle annonce une asthénie partielle qui souvent devient générale; aussi, les gens du monde qui n’ignorent pas cette circonstance, et des médecins eux-mêmes, sont-ils frappés de terreur, lorsqu’ils aperçoivent quelques-uns de ces corps devant leurs yeux; mais il y a ici une distinction fort importante à faire par rapport à ces corps: les uns, en effet, sont fixes, les autres mobiles .
Les premiers sont dus à une insensibilité partielle de la rétine, et sont fort graves de leur nature ; les autres ont la forme de légers filamens de coton, ou de flocons de neige : ils sont mobiles, voltigent sans cesse, et ils n’ont aucun rapport avec l’état pathologique de cette menu-
brane ; on les observe quelquefois dès la naissance, ou ils se développent dans le cours de la vie, sans cause appréciable, ou bien à la suite des ophtalmies externes ou internes; alors, en fixant les objets, principalement ceux qui réfléchissent fortement la lumière , on aperçoit des corps presque toujours demi-diaphanes , qui , d’abord fixes , vacillent, tournoient et descendent au bas de l’orbite; si on répète l’expérience, en renversant la tète de manière à ce que le front soit projeté en arrière et en bas, alors ces corps suivent une route opposée ; après avoir vacillé , ils descendent et semblent se perdre dans les sourcils; si le globe de l’œil est immobile dans ces diverses positions, on n’aperçoit plus rien; mais aussitôt qu’il est mis en mouvement, les memes corps reparaissent ; beaucoup de personnes voient seulement ces nuages lorsqu’elles y font attention , parce que l’habitude émousse l’action que ces corps produisent sur la rétine. M. Demours place le siège de ces corpuscules dans l’humeur de Morgagni ’ dont quelques portions, sans avoir perdu leur transparence, acquièrent une densité, une pesanteur et une réfringence plus considérables; la présence de ces corps ne doit inspirer aucune inquiétude aux malades , et c’est à tort qu’on les a confondus avec les mouches fixes;
4a de l’amaurose.
l'habitude de les voir dissipe la légère incommodité qu’ils occasionnent.
L’amaurose , qu’elle soit d’ailleurs subite ou lente, récente ou invétérée, complète ou incomplète, dépend toujours d’une asthénie nerveuse ou d’une altération organique, soit du nerf optique , soit du cerveau. On a prétendu qu’il existait une amaurose sthénique qui s’accompagnait alors de vives douleurs, de contractions de la pupille avec rougeur de la conjonctive, d’apparition de taches rouges, violettes, blanches, d’auréoles lumineuses, etc. ; ces symptômes indiquent une névrose active; l’augmentation de la sensibilité donne naissance aux phénomènes qui viennent d’être tracés ; l’aveuglement incomplet dépend de cette sensibilité ; les illusions d’optique en sont le résultat, mais ces désordres ne constituent pasune amaurose, à moinsqu’on ne veuille donner ce nom à toutes les maladies qui, en augmentant la vitalité de l’organe, troublent les phénomènes naturels de la vision; alors, l’ophtalmie serait une amaurose. On doit, suivant nous, conserver ce nom à la perte de sensibilité, à la névrose passive de la rétine résultant de l’asthénie de cette
membrane , de la désorganisation du nerf optique , ou de la portion du cerveau où il prend naissance.
L’amaurose est ordinairement continue; on i’a observée néanmoins intermittente : elle devait alors se rallier à une irritation viscérale et probablement à l’irritation gastro - intestinale dont on ne s’est pas aperçu ; le plus ordinairement cette affection marche avec rapidité vers la cécité complète, elle s’arrête cependant quelquefois dans son cours et reste stationnaire; elle peut d’ailleurs se compliquer avec toutes les inflammations des parties externes et internes de l’œil , et avec la cataracte.
L’ouverture des cadavres a démontré des désordres locaux et des altérations viscérales qui ont été peut-être la cause du développement de l’amaurose ; Heisier a trouvé sur des cadavres d’amaurotiques des désordres dans l’abdomen et la poitrine; Fabrice De Hilden, Morgagni, Sauvage , Boerliaave , Saniorini , M. I) emours et d’autres médecins , ont découvert des altérations dans la rétine, plus communément dans le nerf optique atrophié , suppuré , comprimé par des exostoses. On a également rencontré des lésions dans le cerveau, des abcès, des ram ollissemens partiels, des épanchemens, des irritations chroniques des points cérébraux d’ou naissent les nerfs optiques.
Le traitement de cette maladie repose sur la
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distinction de Famaurose en idiopathique et en symptomatique, lorsque l’irritation idiopathique de la rétine est accompagnée d’une excitation générale de l’œil et du cerveau, ce qui arrive souvent au début. Les saignées générales ci locales préviennent l’asthénie , et doivent être mises en usage , ainsi que les fumigations émollientes et les bains de pieds fortement sinapisés; le malade doit en même temps habiter un appartement peu éclairé et ne se livrer à aucun travail. Dans Famaurose bien caractérisée , les saignées générales et surtout l’application des sangsues, des ventouses scarifiées, sont contreindiquées , à moins qu’il y ait en même temps pléthore, et que le cerveau soit engorgé , autrement, les excitans locaux et généraux deviennent nécessaires. On a employé les fumigations aromatiques, la vapeur de résine de benjoin, de succin , de la décoction aqueuse de café torréfié, dirigées sur les cornées transparentes , les frictions alkooliqucs aromatisées sur les paupières, aux tempes, autour des yeux, les bains et les frictions électriques, et comme révulsifs, lorsque le canal intestinal n’est point enflammé ; les substances émétiques et purgatives. Lorsque ces moyens ne produisent aucun effet, les auteurs conseillent généralement l’emploi du sé-
ton, des moxas aux tempes, à îa nuque, mais l’amaurose est souvent rebelle à l’action des moyens les plus puissans, et les médecins ne peuvent meme concevoir d’espoir fondé de guérison que lorsque l’affection est peu ancienne , qu’elle est développée chez un sujet jeune, qu’elle est incomplète , qu’elle se rallie a un état pléthorique , ou qu’elle est symptomatique. Si la pupille est entièrement dilatée et immobile, sans que le malade puisse distinguer le jour de la nuit, et que, d’après l’état antécédent, on puisse soupçonner une altération dans la rétine , le nerf optique ou le cerveau, toute tentative de guérison devient inutile : l’insensibilité est éteinte pour jamais.
L’amaurose symptomatique est en général beaucoup moins grave que la précédente , et beaucoup plus facile à guérir. Si l’on recherche les organes qui, dans l’état physiologique , réagissent le plus puissamment sur les yeux, on place en première ligne le canal digestif. Il suffit en effet de l’acte de la digestion pour que les yeux s’échauffent , s’injectent, rougissent, et deviennent plus sensibles a l’action de la lumière pendant toute la durée de l’excitation gastrique. Les érections vitales du cerveau , des organes sexuels, produisent des effets analogues. Il n’est
donc pas étonnant que ces organes, dans l’état maladif, réagissent fortement sur le système vasculo-nerveux de l’œil, et y produisent des phénomènes symptomatiques: ce sont surtout les irritations chroniques du tube intestinal qui provoquent, chez les sujets névropathiques, l’hypérestésie delà rétine, des illusions , la diplopie et l’amaurose. Cette dernière est ordinairement incomplète, intermittente ; elle se développe sous l’influence des stimulans, etse dissipe au moyen des anti-phlogistiques. Le traitement de cette névrose secondaire diffère essentiellement de celui de l’amaurose idiopathique, puisque la cause des symptômes morbides oculaires réside dans les voies digestives ; c’est en remédiant à laphlogose aiguë ou chronique , continue ou intermittente du canal intestinal ; en calmant la souffrance des viscères par des moyens rationels, qu’on peut espérer une complète guérison. j Boerhaave rapporte l’histoire d’un homme qui était attaqué d’une amaurose parfaite toutes les fois qu’il buvait du vin, et qui n’était nullement indisposé lorsqu’il se privait de cette liqueur. Il est bien probable que cet homme aurait été frappé d’une cécité complète s’il eut continué à faire usage d’un liquide qui, par son action sur l’estomac , produisait des effets si redoutables.