CRITIQUE DE L'IRRITABILITÉ
mais je lui refuse Tirritabilité ; à moins qu'on ne veuille faire de l'irritabilité le synonyme d'activité fonctionnelle, auquel cas le mot ferait double emploi ; à moins encore qu'on ne Tidentifie avec la vie, ce qui en ferait encore une expression superflue. Ibn'y a pas une irritabilité nerveuse; mais il y a une activité spéciale au tube nerveux vivant et qu'on appelle la neurilité; il n'y a pas une irritabilité musculaire, mais il y a une activité spéciale à la fibre musculaire vivante, et c'est la contractilité ; et ces activités spéciales se manifestent chaque fois que viennent à se réaliser les conditions intimes ou extérieures nécessaires pour que ces activités fonctionnelles spéciales entrent en jeu. De même il n'y a pas d'irritabilité du protoplasma, mais il y a une activité immanente produite par une incitation primordiale, native, à laquelle succèdent bientôt des forces autochtones, et cette activité, qui est la vie, imprime à la matière le mouvement nutritif qui se poursuit, pourvu que se trouvent réalisées les conditions de milieu nécessaires à sa continuation. Et si dans certaines cellules le protoplasma est animé de mouvements que modifient les changements survenus dans le milieu, ces mouvements et ces modifications ne supposent pas plus rirritabilité que la contraction du muscle ne suppose l'irritabilité. Il y a dans ces faits l'indice d'une activité physiologique obscure qui est comme une ébauche ou comme une fausse apparence de la sensibilité consciente ou inconsciente et de la motricité volontaire ou réflexe ; sensibilité et motricité qui, dans les organismes compliqués, sont à peu près exclusivement dévolues aux éléments d'appareils spéciaux, mais qui peuvent se trouver réunies dans un même élément chez les êtres monocellulaires. Il y a la vie, d'une part, et d'autre part, des activités fonctionnelles spéciales, la vie permanente, les activités fonctionnelles se manifestant dans des conditions déterminées ; je ne trouve pas place pour l'irritabilité : car l'irritabilité n'est pas quelque chose qui ne serait pas la vie ou quelque chose qui ne serait pas l'activité fonctionnelle. L'irritabilité est donc une superfétation. Ce n'est pas une vue philosophique; ce n'est pas une conception métaphysique ou même
mystique; c'est de la vaine rhétorique, ce n'est que de la métaphore.
Cette notion de l'irritabilité dérive de l'idée mal comprise de la nature médicatrice. A considérer les actes vitaux dans leur ensemble, il est incontestable que l'organisme réagit contre les causes de perturbation et que la vie ne se maintient, malgré les assauts qui lui sont livrés par les agents extérieurs, que grâce à cette faculté de réaction. Il est incontestable -aussi que, si cette faculté s'interprète, chez les êtres supérieurs, par la synergie d'actions particulières à certains systèmes, réglées et coordonnées dans un but, de préservation générale par le système nerveux, cette faculté se retrouve aussi dans les éléments isolés. Mais si la nutrition de ces éléments s'active, si leur puissance de multiplication s'exagère quand les conditions de milieu deviennent défavorables à la conservation de l'élément, il n'y a là rien autre que la nutrition avec ses variations d'intensité commandées par les variations du milieu. Ces actions de préservation provoquées par les influences nocives sont la résultante des propriétés physiologiques des éléments et des fonctions supérieures des appareils; elles ne constituent pas une propriété à part ni une fonction surajoutée. Je ne comprends pas comme une activité distincte Tirritabilité de Haller, pas plus que celle de Broussais ou de Bichat, pas plus que celle de YirchoAv.
Vous entendrez souvent résumer dans cette phrase la théorie que je combats : « Tout ce qui vit est irritable, car tout ce qui vil réagit en présence des excitations; » et Ton ajoute : « L'irritabilité suppose la sensibihté. » A ce compte, il faudrait doter tout le monde inorganique de l'irritabilité et attribuer la sensibilité à la matière morte. Si agir en présence d'une excitation suppose l'irritabilité et la sensibilité, on devra dire que le mercure se dilate d'aise quand on le place en présence d'une source de calorique, et l'on pourra parler des embrassements ardents de loxygène et de Thydrogène. Vous le voyez, ce n'est que de la métaphore ; c'est peut-être de la poésie ; ce n'est pas de la science.
La vie ne suppose donc pas nécessairement rirrilabilité.