VINGT-NEUVIÈME LEÇON
Dtl BinJMATISHE.
Confusion de la polyarthrite chronique déformante avec la goutte, pais avec le rhumatisme. — Rhumatisme articulaire aiga confondu lui-même pendant longtemps avec la goutte. — SigniGcalions anciennes du mot rhunaatisme. Délimitation du rhumatisme par Bâillon. Le rhumatisme caractérisé par le siège et par les symptômes. Introduction de l'élément étiologiqne dans la détermination du rhumatisme. — Démembrement dn rhumatisme au nom de l'analomie pathologique. Insuffisance de Tanatomie pathologique. — Caractéristique symptomatique du rhumatisme. Son insuffisance. Parenté des maladies rhumatismales avec la polyarthrite. Plnralité des maladies à polyarthrites. — Caractéristique thérapeutique du rhumatisme. — La polyarthrite aiguë fébrile primitive considérée comme type et comme point de repère dans la recherche des maladies rhumatismales. Rhumatisme articulaire aigu et rhumatisme articulaire chronique. Parenté des maladies rhumatismales avec les maladies qui dérivent de la nutrition retardante.
Dans l'étude de la goutte que nous venons de terminer, nous avons vu que, lorsque la maladie arrive à la période chronique, elle peut produire des déformations permanentes des jointures. Or il existe, surtout chez la femme et particulièrement dans les classes pauvres, une maladie également chronique, qui est caractérisée aussi par des déformations permanentes des jointures. Cette analogie entre les deux maladies est parfois tellement accusée que le diagnostic devient difficile et que souvent, le clinicien s'est trouvé embarrassé. H y a cependant des caractères différentiels, et l'analogie n^est que superficielle. Au point de vue clinique, les accès douloureux et fluxionnaires qui ont affecté les articulations avant leur déformation, et qui i^e reproduisent encore quand les jointures sont déjà noueuses,
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permettront d'affirmer l'existence de la goutte, car de tels accès manquent presque toujours dans la seconde maladie. S'il s'agit de décider d'après les caractères anatomo-pathologiques,rurate de soude, qui ne manque jamais dans les articulations chroniquement déformées par la goutte, ne se trouve jamais dans les jointures affectées de l'autre maladie. Dans cette dernière, au contraire, on trouve, comme lésions essentielles, des inflammations chroniques de la synoviale, du cartilage, de l'os, des épaississements synoviaux, des érosions cartilagineuses, des néoformations osseuses. Enfin, à ne tenir compte que des différences étiologiques, les deux maladies ont chacune un sexe de prédilection, et, tandis que l'une frappe dans les rangs élevés de la société, l'autre s'attaque de préférence aux indigents.
A une époque où l'anatomie pathologique n'existait pas, on comprend que les analogies symptomatiques ont dû faire, confondre les deux maladies; c'est aussi sous le nom de goutte qu'était désignée la seconde maladie. Il semble que la distinction n'ait pas été soupçonnée avant Sydenham. Musgrave l'a indiquée à son tour; elle n'a été nettement formulée que par Landré-Beauvais dans la première année de ce siècle. Les travaux de Haygarth (1809), de Chomel (1813), de Lobstein (1832), de Colles, vers la même époque, d'Adams en 1857, ont achevé de les différencier. Il est à remarquer que les observations qui ont permis de décrire la maladie nouvelle et d'établir ses caractères ont été fournies, en France, par la Salpétrière, en Angleterre, par les workhouses, asiles où la goutte ne se rencontre qu'à titre exceptionnel.
Quand je désigne cette maladie comme maladie nouvelle, j'entends qu'elle est nouvelle pour les médecins, mais elle est ancienne pour l'humanité. Ses lésions caractéristiques auraient été reconnues sur des ossements trouvés dans les fouilles de Pompéi. J'ai vu des altérations du squelette, mais n'ai pas pu parvenir à découvrir, soit au musée de Pompéi, soit au musée de Naples, des pièces se rapportant évidemment à cette maladie : il est probable que celles qui sont signalées dans VOsteologia Pompeiana de Délie Ghiaje ont reçu une autre destina-
tion. En tout cas, la maladie, qui sans doute existait déjà à répoque du cataclysme qui a détruit*cette cité, aurait attendu pendant près de deux mille ans pour être enfin distinguée de la goutte.
Ce sont, je Tai dit, les analogies symptomatiques qui Font fait confondre avec la goutte. Ce sont des analogies anatomiques qui l'ont fait confondre avec le rhumatisme. Landré-Beauvais Tavait nommée goutte astbénique primitive; Haygarth rappelle simplement nodosités des jointures; pour Fuller déjà, c'est la goutte rhumatismale, que, par une simple interversion de mots, nous avons longtemps appelée le rhumatisme goutteux; pour Garrod, c'est l'arthrite rhumatismale, ce qui exclut toute idée d'origine goutteuse; pour Trousseau, c'est le rhumatisme noueux; enfin les auteurs contemporains en font une variété de rhumatisme articulaire chronique. Si l'idée de rhumatisme a été substituée à celle de goutte dans la conception de la genèse de cette maladie, c'est, je le répète, en se basant sur des considérations anatomiques. Il y a, en effet, des maladies articulaires chroniques qui ont avec le rhumatisme articulaire aigu des rapports évidents de parenté et qui, pour ce motif, ont mérité le nom de rhumatisme articulaire chronique. Ces maladies sont caractérisées anatomiquement par des végétations synoviales, par des ulcérations cartilagineuses, par des ^productions ostéophy tiques; or, toutes ces lésions se retrouvent dans la goutte astbénique primitive de Landré-Beauvais ou dans le rhumatisme noueux de Trousseau, qui, pour ce motif, et pour ce motif seulement, a été rangé au nombre des manifestations chroniques du rhumatisme. En effet» on n*a pas attendu, pour l'assimiler au rhumatisme, d'avoir établi cliniquement ses relations de parenté avec le rhumatisme articulaire aigu, ainsi qu'on l'avait fait pour d'autres maladies articulaires chroniques qui sont notoirement rhumatismales.
Quant au rhumatisme articulaire aigu, qui est le grand type clinique autour duquel se groupent les affections dites rhumatismales, il avait été aussi lui-même confondu pendant longtemps avec la goutte. On ne trouve chez les anciens aucune
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distinction entre les deux maladies. Le mot rhumatisme existait cependant, mais il ne s'appliquait pas à la chose. Rheuma était synonyme de catarrhe ou de fluxion, comme Tindiquent les étymologies pé(o et xarà psco ; il indiquait des maladies où, suivant les théories humorales du temps, le phlegme élaboré par le cerveau coulait en bas. L'expression vulgaire rhume de cerveau a conservé le mot avec sa signification originelle : c'est que le langage populaire garde souvent pendant des siècles la trace de doctrines médicales évanouies depuis longtemps. Aujourd'hui encore, rhume et catarrhe sont synonymes. Le mot rheuma a eu cependant une signification plus large. Tout en exprimant une idée humoriste, il indignait le déplacement, la congestion, le flux ou l'afflux d'une humeur, la fluxion. Rheuma et fluxion ont eu la même signification, tout comme leurs radicaux péto et fluo. C'est dans le sens de maladie à écoulement ou à déplacement d'humeur t[ue les mots rheuma et rhumatismus sont employés par Hippocrate, par Galien, par Paul d'Egine, par Cœlius Aurelianus, par Alexandre de Tralles. Quant à notre rhumatisme articulaire aigu, ils l'appelaient arthritiSj ce qui veut' dire goutte.
Baillou le premier, à la fin du xvi* siècle, a donné le nom de rhumatisme aux douleurs des parties externes. Sydenham et Gullen ont accentué la distinction qu'il convient d'établir entre la goutte et ce rhumatisme de Baillou, c'est-à-dire ces aff*ections douloureuses des parties externes, au nombre desquelles se trouvait assurément notre rhumatisme articulaire aigu.
Si la goutte était mise à part, la signification du mot rhumatisme restait singulièrement confuse, car elle s'appliquait à des espèces morbides très nombreuses et très dissemblables. On fit cette remarque que ces maladies douloureuses des parties €xtemes sont souvent causées par un refroidissement, et on eut ridée de substituer la notion étiologique, dans la définition du rhumatisme, à la caractéristique symptomatique (maladie douloureuse), et à la caractéristique fournie par le siège (maladie des parties externes). Le mot rhumatisme devint ainsi synonyme de maladie a frigore. Or, comme nombre de mala-
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dies internes viennent du froid, on eut des rhumatismes de$ parties internes, qui vinrent grossir encore Tamas des maladies englobées dans le rhumatisme de Baillou.
La notion étiologique avait aggravé la confusion, la notion anatomo-pathologique devait la dissiper en partie. Quand les localisateurs eurent établi ou cru établir, à titre d'entités morbides essentielles, une pleurésie, une pneumonie, une péricardite, une péritonite, une splénite, une néphrite, il ne restait plus de place pour le rhumatisme des parties internes ; on continua Tœuvre d'émiettement en s'attaquant au rhumatisme des parties externes ; on fit voir qu'il pouvait se résoudre en périostites, en myosites, en synovites. Cependant il restait des affections douloureuses des articulations, des muscles, des aponévroses, des nerfs, que Tanatomie pathologique était souvent impuissante à classer. Ces maladies incommodes, qui se prêtaient difficilement à une classification anatomique, les localisateurs renoncèrent provisoirement à s'en préoccuper ; mais les médecins étaient obligés de s'en occuper, et, tout en gardant les entités anatomiques admises par Técole, ils englobèrent sous le nom de rhumatisme ces affections douloureuses qui n'avaient pas une caractéristique anatomique suffisante.
Ce groupe de maladies, que les cliniciens s'obstinaient ainsi à maintenir réunies sous la dénomination d'affections rhumatismales, ne se présentait encore qu'avec des caractères négatifs. La notion étiologique ne suffisait pas pour les expliquer; l'anatomie pathologique s'était déclarée impuissante ^ les classer. La clinique a cherché à mettre de l'ordre dans ce chaos déjà restreint. On appela rhumatismale toute maladie à la fois douloureuse, soudaine, mobile; cependant nombre de médecins continuèrent à désigner comme rhumatismales des maladies chroniques des jointures et des muscles qui pouvaient n'être ni douloureuses, ni soudaines, ni mobiles.
C'est alors qu*on imagina la diathèse rhumatismale. On entrevit qu'un certain nombre de maladies différentes au point de vue du siège, de la forme symptomatique, de l'évolution aiguë ou chronique, étaient reliées par une disposition com-