‹ Maladies par ralentissement de la nutritionChapitre 3 sur 194 · ÉCOLE HIPPOCRATIQUE · texte numérisé non relu

ÉCOLE HIPPOCRATIQUE

ce n'est pas une hypothèse a priori; c'est une déduction des faits empruntés à l'observation journalière des actes morbides ; c'est l'expression concise et saisissante de cette vérité expérimentale que, lorsqu'une cause nuisible lèse une partie du corps ou trouble le jeu d'une fonction, sans que la mort en résulte immédiatement, il se produit dans la partie intéressée ou dans tout l'organisme une série d'actes qui ont pour effet ou pour tendance de réparer la lésion et de rétablir le fonctionnement. De là à dire que la cause nuisible met en jeu une propriété naturelle de l'organisme qui tend au rétablissement de la santé, et que la maladie est Tensemble des actes qui doivent conduire à la guérison, il n'y avait qu'im pas, et ce pas a été franchi par la plupart des théoriciens de la maladie. Ce fut également l'idée dominante des grands cliniciens de tous les temps.

Je n'insisterai pas sur les autres systématisations générales qu'Hippocrate a déduites de l'observation des faits morbides. Son idée de l'unité de la maladie où les phénomènes successifs qui prennent place dans le développement évolutif d'une maladie particulière ne lui semblent pas être des accidents isolés, indépendants, fortuits, mais des manifestations subordonnées, solidaires, reliées par un enchaînement hiérarchique ; son opinion sur les crises, sur la signification des jours critiques, sont autant de généralisations 'légitimement déduites d^une observation qui n'était pas parfaite, et, à ce titre, éternellement soumise à la revision, à la vérification de l'observation ultérieure.

Vous le voyez, Messieurs, dès les origines de la médecine, l'observation a été le fondement de la science, et la raison groupant et comparant les faits, s'est élevée aux formules générales qui sont les principes de la science, les règles de Fart, règles et principes auxquels je me refuse à donner le nom de dogmes et de lois immuables. Ces origines de la science médicale, Baglivi les a indiquées en quelques mots : « Nécessitas medicinam invcnit, experientia perfecit... régente ac modérante rationis lumine. »

Ainsi, dès l'aurore de la médecine, nous trouvons l'observa-

tion, mais en face de Tobservation nous rencontrons la systématisation. Nous maintenons la prévalence des faits ; mais nous n'avons pas cet héroïsme stoïque qui consisterait à arracher des entrailles de Thumanité^ ce besoin invincible de chercher le pourquoi des faits. Toutefois, si nous risquons des interprétations, nous les soumettons au contrôle et à la vérification de Tobservation. Nous pouvons tenir en défiance la synthèse ; mais nous devons reconnaître, comme loi de révolution scientifique, que la médecine a, de tout temps, sacrifié à la synthèse ; et Ton peut remarquer que si notre siècle, avec ses découvertes si nombreuses et si rapides, se désintéresse plus que tout autre des notions synthétiques, il ne pouvait en être ainsi des premiers âges de notre science, qui, n'ayant pas encore eu le loisir de pénétrer dans les minuties de l'analyse, ne pouvaient considérer les faits morbides que d'un point de vue général et d'un coup d'oeil d'ensemble.

Je ne viendrai donc pas dans cette chaire vous révéler des vérités absolues, éternelles. L'absolu n'appartient qu'aux mathématiques, et, dans le domaine de Tobservation, les vérités éternelles ne sont que des vérités de l'autre monde. Ce qui nous appartient légitimement, c'est la recherche et la connaissance des rapports des choses. L'observation nous fait connaître ces rapports d'abord d'une* façon confuse et incomplète ; puis les points de vue changeant et se multipliant, nous arrivons à en avoir une notion plus précise et plus exacte ; mais, quand nous parvenons enfin à formuler la loi d'un phénomène morbide, nous devons savoir que cette loi n'est que Texpression de constatations empiriques et non le principe nécessaire d'où doivent dériver fatalement les faits particuliers.

Nous procédons en médecine comme Kepler procédait en astronomie. Il avait été frappé par cette remarque que la durée des révolutions planétaires a quelque rapport avec la distance qui sépare chacune d'elles du soleil ; il expérimenta en quelque sorte sur les nombres et arriva par le tâtonnement à reconnaître que le carré des révolutions est comme le cube des distances moyennes, et vérifia que ce rapport, dont il ne concevait

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pas la raison, était le même pour chacune d'elles. Il avait ainsi formulé une loi empirique, analogue à celles qui sont de notre domaine ; la loi ne fut vraiment scientifique que lorsque Newton démontra par le calcul qu'il ne saurait en être autrement. Ces lois existent aussi en biologie, je ne les nie pas; mais je les ignore et je n'entrevois pas Tavenir où la loi empirique disparaîtra et où l'on pourra déduire les faits biologiques de notions abstraites absolues. Sachons donc nous contenter de chercher et de saisir les rapports des faits; et, quand nous formulons une loi, n'oublions pas qu'elle n'est que l'expression de faits communs empiriquement observés. Ainsi comprises, les lois médicales sont des systématisations légitimes et utiles. Nous ne savons pas ce qu'est essentiellement la pneumonie, nous ne connaissons ni sa nature, ni son mode de production ; mais nous sommes renseignés sur quelques particularités de son mode de terminaison, et la science a pu à diverses époques ébaucher quelques traits de cette systématisation. Hippocrate avait reconnu que lorsque cette maladie arrive à la résolution, lorsqu'elle se juge, la crise s'accompagne d'une modification de l'expectoration d'un changement subi par la matière peccante qui est rejetée au dehors, et la crise pour lui était le résultat de la coction de cette humeur. Après plus de vingt siècles, Laennec reconnut que la résolution de la pneumonie consiste en la disparition de l'hépatisation, et il assigna comme caractère à cette résolution les phénomènes stéthoscopiques produits par le retour de la perméabilité pulmonaire, par la liquéfaction de l'exsudat. La disparition du souffle et le retour des râles crépitants n'étaient que la constatation d'un nouveau rapport des choses; c'était considérer d'un autre point de vue la même modification humorale qu'Hippocrate attribuait à la coction. Encore quelques années, et Wunderlich assigne à la crise un autre caractère dont on ne saisit ni directement ni facilement les rapports qu'elle peut avoir avec la coction d'Hippocrate et avec la résolution de Laennec, c'est la défervescence. Encore un peu de temps, et Uowitz découvrira un nouveau rapport et fera voir que, avec la défervescence, avec la disparition du

souffle, avec la modification de TexpectoratioD, un autre phénomène critique apparait : c^est le retour des chlorures dans les urines, et Ton a pu comprendre que, si les chlorures avaient été fixés dans Texsudat, ils pouvaient être repris par le sang et livrés aux sécrétions au moment où la coction liquéfie cet exsudât, modifie Texpectoration et rend au poumon sa perméabilité.

Je viens de prendre pour exemple une systématisation qui ne porte que sur un point restreint et dont Timportance est relativement minime. Mais nous vivons à une époque où la doctrine va se renouveler non plus dans des questions de détail, mais dans les notions fondamentales de la science. Le domaine de la pathogénie s'agrandit. La clinique et Tétiologie empirique ne s'éclairent plus seulement aux lumières de Tanatomie et de la physiologie pathologique; la médecine réclame le concours des sciences voisines, de ce que nous appelions les sciences accessoires, de ce que récemment, dans un document officiel, je voyais avec plaisir désigner plus justement sous le nom de sciences auxiliaires. La chimie et les sciences naturelles nous apportent une assistance dont les conséquences semblent devoir dépasser les plus ambitieuses espérances.

Nous savions qu'un membre entier peut être écrasé, que les os peuvent être broyés, les muscles dilacérés; que cependant il peut ne résulter de si effroyables désordres, ni gangrène, ni suppuration, ni réaction phlegmasique locale, ni retentissement fébrile général. Nous savions que la réparation s'opère ainsi par les seuls actes physiologiques, à la condition que la peau n'aura pas été intéressée dans la blessure, que la plaie ne sera pas exposée. Nous savions d'autre part qu'une excoriation en apparence insignifiante peut devenir le point de départ de complications locales sérieuses et d'accidents généraux graves, si elle est ou demeure au contact de l'air. On en avait conclu que l'air peut, dans certains cas, être le vecteur de quelque agent nuisible, et la chirurgie avait imaginé des méthodes qui prémunissaient l'organisme contre la contamination qui peut se faire par l'air. Ce n'était encore qu'une notion vague.

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