OBSERVATION II
Paralysie syphilitique de l'œil gauche, deux ans et demi après un chancre induré de la verge; traitement spécifique. Guérison.
Le nommé Giorgy, âgéde vingt-huit ans, tempérament sanguin, bien constitué, issu de parents sains, courtier changeur, à Galata, contracta, au mois de mars 1 851 , un chancre à la rainure de la base du gland, bientôt accompagné d'engorgement indolent des ganglions des aines. M. le docteur Léoni, qui avait diagnostiqué : chancre induré, traita ce malade pendant plusieurs mois par la liqueur de van Swieten. Au bout de ce temps, le chancre s'est cicatrisé, l'adénopathie a disparu, sans suppuration, et on a cru à une guérison définitive. Mais, sept mois après, il lui est survenu, sans fièvre, une éruption
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caractérisée par de petites taches rosées, ovalaires, sans élevure, que notre confrère reconnut pour être la roséole syphilitique, 43t, un peu plus tard, des pustules d'impétigo au cuir chevelu. Un traitement hydrargyrique fut de nouveau prescrit, et, au bout de quatre mois, on avait lieu de croire que le malade était guéri.
En 1852, ce malade ne pensait plus à sa vérole, lorsqu'il fut pris de douleurs rhumatoïdes vagues, qui s'exaspéraient par la chaleur et surtout la nuit.
Cette fois, il n'a pas consulté son médecin, et s'est borné à prendre des bains d'étuve, dont il s'est bien trouvé. Mais ces douleurs reparurent au mois de septembre, en même temps que des ulcérations profondes survinrent à la gorge. On a repris alors le traitement mercuriei, qui fut continué pendant quatre mois environ, et les douleurs ont disparu, ainsi que les ulcères pharyngiens.
Au mois de février 1853, céphalée, douleurs ostéocopes, faiblesse générale, affaiblissement surtout des membres. — Pilules Dupuytren, topiques narcotiques, comme traitement.
Telles sont les circonstances commémoratives fournies par son médecin, qui lui a donné ses soins jusqu'au 25 février.
Le 4 mai, strabisme convergent de l'œil gauche.
Le 12, sa famille me fait demander près du malade, et voici ce que je trouve.
Etat actuel: Giorgy est assis sur un divan, la face tournée vers la fenêtre. Le parallélisme est manifestement détruit, l'œil gauche est porté en dedans, il reste comme encloué dans le grand angle, où la cornée se trouve masquée presque en totalité; on ne peut d'ailleurs l'apercevoir qu'en l'examinant de profil.
Tous les efforts du malade restent impuissants pour ramener l'œil en dehors; il ne peut le diriger que très légèrement en haut et en bas.
La pupille, bien que difficile à examiner, paraît néanmoins d'une contractililé normale et sans déformation.
L'œil droit fonctionne bien et ne présente rien de remarquable à noter.
La perception visuelle est manifestement troublée ; il y a diplopie et confusion des objets placés devant ce malade. Mais si l'on ferme l'œil gauche (paralysé), la vision de l'autre étant normale, le malade peut distinguer la forme et le nombre des objets; ferme-t-on, au contraire, l'œil droit (sain), et force-t-on le malade à ne regarder que de l'œil affecté, les mêmes troubles se reproduisent nussitôt. Pendant tout letempsque l'on ferme ou qu'on laisse
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ouvert l'œil sain, il ne s'opère aucun changement dans la disposition de l'œil malade : l'adduction est donc permanente.
La symétrie de la face paraît intacte, la langue tirée ne présente pas de déviation à la pointe, les commissures labiales sont horizontales.
L"examen de la cavité buccale et du crâne ne fournit rien de particulier.
Le nez seul offre, à la vue, un peu de déformation. Un stylet introduit dans les fosses nasales, donne la sensation d'une dénudation osseuse. Du reste, le malade se rappelle parfaitement avoir rendu, en se mouchant, il y a quelques semaines, des parcelles osseuses plates.
Les deux tibias, le radius gauche, sont le siège de tumeurs osseuses.
Céphalée, faiblesse générale, appétit normal , évacuations volontaires, mouvements libres, sensation conservée partout; pas de fièvre.
Diagnostic : Paralysie de la sixième paire, sans lésion cérébrale; altération syphilitique du système osseux.
Prescription : 3 grammes d'iodurede potassium par jour. Tisannede quassia amara ; vésicatoire sur la tempe gauche ; régime tonique.
Le 20 mars, même état de l'œil; amendement des douleurs ostéocopee. — - Même prescription.
Le 2 avril, peude changement.- — 4 grammes d'iodure de potassium ; vésicaloires sur les parties malades (tibias, radius).
Le 9, l'adduction de l'œil est moins prononcée. Mômes phénomènes diplopiques. — Même traitement.
Le 15, l'adduction est encore bien moins marquée; l'œil peut même se porter un peu en avant: mais la cornée ne dépasse pas encore le milieu compris entre le grand et le petit angle de l'œil. Bien que les objets soient plus distincts, la diplopie ne persiste pas moins. Même prescription. Huile de foie de morue.
Le 22, amélioration considérable; Fadduction n'existe plus; le malade peut diriger l'œil gauche en dehors, toutefois, pas autant qu'avant la paralysie ; il y a même dans l'état de repos une certaine tendance à l'adduction ; néanmoins, le malade peut lire les phrases écrites en gros caractères. — 5 grammes d'iodurede potassium ; huile de foie de morue; bains sulfureux.
Le 4 mai, plus de déviation; le parallélisme des yeux est rétabli; liberté du mouvement du globe oculaire en dehors et en dedans ; pas de diplopie ni de confusion des objets, excepté quand ils sont placés à sa gauche, — Même traitement.
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Le 15, guérison complète. J'engage le malade à conliiiuer encore lo Irailement pendant quelques mois.
Le 21 juillet, j'ai revu Giorgy, son œil est dans un état physiologique ; son état général satisfaisant.
OBSERVATION IIL
Paralysie syphilitique de l'œil gauche trois ans après un chancre inclnré an menton ; traitement spécifique. Guérison.
P. M... est un jeune diplomate de trente-deux ans, issu de parents sains ; tempérament nerveux, bien constitué, sans antécédents syphilitiques, ayant eu plusieurs blennorrhagies simples, la dernière en 1855.
En 1856, il contracta un chancre au menton, pour lequel M. Ricord, consulté, avait inscrit sur la prescription donnée : Chancre induré, adénopalhie: sous-maxillaire, et avait justement porté un pronostic grave.
Quelques semaines après cette consultation , une mission en Russie força le malade de suspendre le traitement spécifique ordonné par M. Ricord.
Néanmoins, ce chancre se cicatrisa spontanément, de même que Tengorgement ganglionnaire se termina par résolution au bout de quarante-cinq à cinquantejours.
A son retour à Paris, le malade ne suivit aucun traitement, il vivait d'ailleurs comme s'il n'avait jamais rien eu, lorsqu'on 1857, au mois de septembre, il fut pris de maux de gorge pour lesquels M. Ricord fut de nouveau consulté. Ce syphilographe avait alors diagnostiqué : Plaques muqueuses avec engorgement des ganglions cervicaux postérieurs, et prescrit du protoiodurede mercure. Cette fois-ci encore P. M... se sentant mieux, avait cessé le traitement au bout de quelques jours.
Mais, deux mois après, le mal de gorge reparut, et fut bientôt suivi d'une éruption de taches ovalaires rosées dont la surface du corps et surtout celle de l'abdomen et de la poitrine furent recouvertes. Cette éruption s'est développée sans fièvre, ni démangeaison. Peu de temps après cette roséole, il se forma au cuir chevelu des croûtes d'impétigo qui entraînèrent la chute des cheveux. A cette époque, adressé à M. le docteur Uzac, qui lui fit subir un traitement mercuriel jusqu'au mois do février 1 838, les accidents secondaires de la syphilis disparurent.
En 1 8 59, an mois de janvier, il fut pris de douleurs vives, s'exaspérant
20 MALADIES VÉNKRIFANES.
surtout la nuit et par la chaleur. D'abord inlennittenles, elles sont devenues presqces continues. Leur siège principal était au sternum, aux clavicules, aux avant-bras et aux jambes. Le malade dit avoir pris des bains de vapeur et des bains sulfureux, et les douleurs s'amendèrent.
Au mois de juin, P. M... a encore souffert des mêmes douleurs, mais cette fois elles se sont localisées à la tête et avec des caractères gravatifs et intermittents, et ont résisté au sulfate de quinine, ordonné par M. le docteur Masson. Alors le malade s'est mis à l'usage de la liqueur van Sw^ieten concurremment à l'iodure de potassium.
Le 20 août, P. M... me consulte après M. le docteur Masson, pour des accidents d'un nouveau genre, dont il est atteint depuis le 8 de ce mois.
Etal actuel : La physionomie du malade, que je connaissais déjà, me frappe tout d'abord par le défaut de parallélisme des yeux : le globe oculaire gauche est dévié en dedans, vers le grand angle de l'(uil, où il paraît fortement fixé. L'œil droit occupe sa place habituelle.
Le malade fait tous ses efforts pour déplacer l'œil gauche, et le ramener vers le petit angle, mais il ne peut y parvenir; cet organe reste toujours dans l'adduction. Les seuls mouvements qui soient possibles sont l'élévation et l'abaissement vers la voûte ou le plancher de l'orbite, mais dans une étendue tellement limitée qu'il exige une grande attention pour les constater.
En examinant l'œil de profil, c'est à peine si l'on perçoit une petite partie de la cornée ; cependant elle se montre parfois davantage. La pupille gauche paraît moins dilatée que celle du côté droit.
Il y a perturbation notable dans la vision, le malade ne distingue pas bien le nombre et la forme des objets placés devant lui. Ainsi, lui présente-t-on un doigt, il dit voir double et d'une manière confuse; éloigne-t-on un peu le doigt, il accuse toujours la perception de deux images, mais distinctes l'une de l'autre; éloigne-t-on le doigt davantage, la confusion se reproduit, et cette fois le malade ne distingue plus rien.
Il est à remarquer que si le doigt est placé dans le sens horizontal, le malade perçoit deux images superposées, et s'il est placé verticalement, les deux images paraissent être sur la même ligne. Il faut ajouter aussi que si l'on ferme d'une main l'œil affecté, le malade distingue parfaitement de l'autre œil ; et si l'on ferme au contraire l'œil sain et qu'on laisse ouvert l'œil affecté, la diplopie et la confusion des objets reparaissent immédiatement. Dans toutes ces expériences l'œil paralysé ne change pas de place, l'adduction est toujours permanente, que l œil sain soit ouvert on fermé.