‹ Malaria et moustiquesChapitre 5 sur 7 · A RON E · texte numérisé non relu

A RON E

MM. Smyth, Manson, Thin et Bland-Sutton; un rapport du travail et des observations de ces messieurs fut publié un peu plus tard. Malheureusement, mes recherches subirent à ce moment une sérieuse interruption, pas avant toutefois, que j’eusse encore réussi à trouver les zygotes chez deux autres moustiques : l’un d’une autre espèce d'Anopheles fournie aussi par des larves et alimentée sur un malade dont le sang renfermait des gamétocytes en croissant; l’autre un « moustique gris » (type Culex pipiens) qui avait été pris en train de sucer un malade atteint de fièvre tierce et qui, je le crois aujourd’hui, avait été antérieurement infecté par un oiseau avec des Hzæmamæba relicta.

Dès 1898, grâce surtout à l'influence de M. Manson, de M. H.-W. Bliss et de l’association des Planteurs du Sud de l'Inde, je fus chargé par le gouvernement des Indes de continuer mes recherches à Calcutta. Dans l'impossibilité d'étudier la malaria humaine, surtout à cause de la peste qui régnait à Calcutta, je portai mon attention sur les Hæmamæbidés des oiseaux. On trouve deux espèces au moins d'Hæmamœbidés chez les oiseaux. Je soumis un certain nombre d'oiseaux, contenant l’un ou l’autre de ces parasites, aux piqüres de diverses espèces de moustiques. Les résultats furent les mêmes que pour les parasites humains. Des cellules pigmentées, semblables à celles trouvées chez les Anopheles, apparurent chez les moustiques de l'espèce appelée Culex fatigans Wiedemann, quand ces insectes eurent été nourris sur des moineaux et des alouettes contenant des Hæmameæba relicta. D'un autre côté, ces cellules ne furent jamais rencontrées chez les insectes de même espèce nourris sur des oiseaux sains ou sur des oi-

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seaux contenant l’autre parasite appelé Zæmamæba Danilewskyt.

Il est évident que ce fait constituait une preuve décisive aussi bien à l'égard de la nature parasitaire de ces cellules qu’à l'égard de leur développement aux dépens des hæmocytozoaires des oiseaux; aussi ne l’acceptai-je qu'après des expériences très minutieuses et très laborieuses dont voici les résultats : |

Sur 245 Culex fatigans nourris sur des oiseaux contenant l’Aæmamæba relicta, 178, soit 72 p. 100, contenaient les « cellules pigmentées »; mais sur 41 Culex fatigans nourris sur un homme contenant des gamétocytes en croissant, 5 nourris sur un homme contenant des parasites non encore à maturité de la fièvre tierce, 154 nourris sur des oiseaux contenant l’Jæmamæba Danilewskyi, 25 nourris sur des moineaux sains et 24 sur des oiseaux avec Hæmamæba relicta non à maturité, soit au total 249 insectes, tous soigneusement examinés, on n’en trouva aucun qui contint même une seule « cellule pigmentée ».

Une autre expérience fut faite de la facon suivante: on plaça, dans trois cages garnies chacune d’une moustiquaire, trois moineaux, l’un ne contenant aucun parasite, un autre contenant un nombre modéré d’Aæmamæba relicta et le troisième contenant un grand nombre de ces mêmes parasites. Un certain nombre de Culex fatigans tous éclos simultanément de larves conservées dans la même éprouvette furent libérés le même soir, partie sous la première moustiquaire, partie sous la seconde et partie sous la troisième. Le lendemain matin, on constata que beaucoup de ces insectes s'étaient nourris sur les oiseaux

durant la nuit. Dix sujets de chaque lot de moustiques furent disséqués au bout de quelques jours et l’opération donna les résultats suivants :

Les dix moustiques nourris sur les moineaux sains ne contenaient aucune « cellule pigmentée » ; les dix nourris sur les moineaux ne contenant qu’un nombre modéré de parasites fournirent ensemble 292 « cellules pigmentées », soit une moyenne de 29 par insecte ; enfin les dixnourris sur les moineaux contenant un grand nombre de parasites donnèrent 1 009 «cellules pigmentées »,soit une moyenne de 100 par insecte. Ces trente spécimens furent envoyés à Manson en Angleterre, qui fit un décompte similaire du nombre des cellules.

Je mentionnerai encore une des nombreuses expériences analogues qui furent faites à ce moment. Un stock de Culex fatigans, tous issus de larves, furent nourris pendant la même nuit partie sur deux moineaux contenant /. relicta et partie sur un corbeau contenant 77. Danilewskyi (placés naturellement sous des moustiquaires distinctes). Les cellules pigmentées furent trouvées chez 22 insectes du premier lot (composé de 23 sujets), tandis qu'on n’en put découvrir chez aucun des 16 insectes du second lot.

Donc, il n’y a pas le moindre doute à cet égard, les « cellules pigmentées » constituent réellement un stade du développement des parasites chezles moustiques, et cette conception fut acceptéeetpar Laveran et par Manson à qui des spécimens avaient été envoyés. En juin 1898, Manson publia son mémoire illustré relatif à mes recherches et montra que les cellules pigmentées devaient être, en fait, les zygotes résultant du processus de fertilisation découvert par Mac Callum. |

Il restait à suivre l’histoire du développement des zygotes. À cet effet, il importait peu que je poursuivisse mes travaux avec les parasites des oiseaux ou avec ceux de l'homme, puisque ces parasites sont extrêmement voisins. Je choisis les parasites des oiseaux, surtout parce que l'épidémie de peste qui désolait le Bengale rendait encore à peu près impossible toute observation sur l’homme. En alimentant les Culex fatigans sur des oiseaux contenant /. relicta et en examinant ces insectes un, deux, trois jours au plus, après, il était aisé de suivre la trace du développement graduel des zygotes. L'histoire de leur croissance peut se résumer ainsi : après fertilisation du macrogamète dans la cavité stomacale du moustique, le parasite fertilisé ou zygote a le pouvoir de se frayer un chemin à travers la masse du sang contenu dans l’estomac, de pénétrer dans les parois de l’organe et de se fixer sur ou juste audessous de son enveloppe extérieure. I] apparaît dans cette région environ trente-six heures après l’ingestion, par l’insecte, du sang contaminé et se présente sous l'aspect de « cellule pigmentée », c’est-à-dire d’un petit corps ovale, de la dimension à peu près d’un gros corpuscule rouge, contenant les granules de mélanine que possédait le gamétocyte parent dont est issu originairement le macrogamète. Dans cette position, le zygote ne donne aucun signe de mouvement, mais il commence à grandir rapidement, à acquérir une capsule épaisse et à faire saillie dans la cavité du corps de l’insecte qui lui sert d'hôte. Au bout de six jours, si la température de l'air est suffisamment élevée (environ 26° C.), le diamètre du zygote a augmenté d'environ huit fois ce qu’il était d’abord et est devenu d'environ 60 y. Si

PEN je l’on extrait à ce moment l'estomac de l’insecte, on peut voir, avec un microscope ordinaire, de nombreuses sphères qui ont quelque chose de l’apparence des verrues sur un doigt. Ce sont les gros zygotes qui sont maintenant arrivés à maturité et qui pénétrent d’une manière marquée dans la cavité du corps du moustique.

Tout ce qui précède pouvait être établi aisément par la méthode que j'ai indiquée; on comprend que les moustiques puissent être tenus vivants pendant des semaines et même pendant des mois et qu’on puisse les nourrir chaque jour avec du sang ou, comme Bancroft l’a fait, sur des bananes.

Un point important restait encore à étudier. Qu’ arrive-t-il après que les zygotes sont parvenus à maturité ?

J’ai constaté que chaque zygote, à mesure qu'il augmente se divise en mères dont chacune devient à son tour un blastophore portant un certain nombre de blastes attachés à sa surface. Finalement, le blastophore disparaît, laissant la capsule épaisse du zygote remplie de milliers de blastes. Ces capsules se rompent et les blastes peuvent s'échapper et se répandre dans les fluides du corps de l’insecte.

Ces blastes, quand ils sont arrivés à maturité, se présentent sous l’aspect de petit corps filamenteux, d'environ 12 à 16 v de longueur, d’une extrême délicatesse, et un peu en forme d’aiguille. De même que les zygotes rappellent la forme des coccidies, de même les blastes évoquent le souvenir des « corps falciformes ». M. Herdmann et moi, nous avons adopté pour ces corps, après mûre réflexion, ce mot de « blastes », mais d’autres préfèrent d’autres désignations. Ce sont des spores, mais des spores qui ont

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été produites par un processus sexuel et qui se présentent, en somme, comme le résultat d’une sorte de polyembryonie. De même que l’œuf fertilisé donne naissance aux blastes qui produisent l’essaim de cellules constituant un animal multicellulaire, de même, dans ce cas, l’œuf fertilisé ou zygote donne naissance à des blastes dont chacun devient un animal séparé. M. Ray Lankester a proposé pour désigner les blastes des Hæmamæbidés le simple terme « d'éléments filiformes ».

Parvenues à ce point, les observations prennent une importance et un intérêt extrêmes, le cédant à peine même à l'intérêt qui s’attachait à la première étude des zygotes. Puisque les blastes sont évidemment la progéniture des zygotes, ils doivent conduire à un stade ultérieur du développement des parasites. Comment? Quelle est leur fonction ? S'échappent-ils des moustiques et de quelle façon, directe ou indirecte, apportent-ils l'infection chez les hommes et les oiseaux sains ? Sinon, quel autre rôle leur est-il réservé? Il est évident que notre connaissance du mode d'infection dans la malaria, et peut-être même la prévention de cette maladie, dépendent de la réponse à ces questions.

Ainsi que je l’ai dit, les zygotes arrivent à maturité et se divisent une semaine environ après l'infection de l’insecte, ils se répandent sous forme de blastes dans le corps de l'hôte. Qu’arrive-t-il ensuite ? On constate d’abord que, par un processus quelconque, probablement lié à la circulation des fluides du corps de l’insecte (car les blastes eux-mêmes paraissent à peu près sans mouvement), ces petits corpuscules trouvent leur chemin dans toutes les parties du moustique, dans les sucs de la tête, du thorax et

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même des pattes. Mais, au delà, que se passe-t-il ? C’est ce qu'il était très difficile de déterminer. Toute théorie susceptible de m'inspirer une confiance suffisante avait été laissée de côté et je ne pouvais compter que sur l'observation directe. Moustiques sur moustiques furent sacrifiés pour essayer de suivre ces corpuscules dans leurs transformations ultérieures, et, à la fin, en examinant la tête et le thorax d’un insecte, je trouvai une grosse glande formée d’un canal central entouré par une large grappe de cellules. Mon étonnement fut grand quand je constatai que nombre de ces cellules étaient intimement mêlées à des blastes (qui, puis-je ajouter, ne sont pas le moins du monde analogues aux éléments normaux des moustiques). Je ne sus pas tout d’abord ce que c'était que cette glande, mais je ne tardai pas à me rendre compte que c'était une grosse glande en grappe formée de six lobes placés trois de chaque côté du cou de l’insecte ; les canaux des lobes s'unissent finalement en un tube commun qui longe la surface inférieure de la tête et pénètre dans le stylet médian, ou lancette de la trompe de l’insecte.

La conclusion s’imposait. Observations sur observations montraient que les blastes étaient invariable- : ment recueillis dans les cellules de cette glande. C’est la glande salivaire ou venimeuse de l'insecte, semblable à la glande salivaire trouvée chez beaucoup d'insectes et dont la fonction chez le moustique avait déjà été découverte, bien que je ne fusse pas au courant de cette découverte. Cette fonction consiste à secréter le fluide qui est injecté par l’insecte quand il pique la peau, ce fluide qui cause l’irritation bien connue au point piqué et qui a probablement pour but soit d'empêcher la contraction des capillaires

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ou la coagulation du sang ingéré. La trouvaille des blastes dans les cellules de cette glande ne pouvait être interprétée que d’une seule façon : les blastes devaient évidemment passer des canaux de la glande salivaire dans la plaie faite par la trompe de l’insecte et causer ainsi l'infection d'un nouvel hôte vertébré.

Il fut heureusement facile de prouver qu'il en était ainsi. Comme j'étudiais les parasites des oiseaux depuis des mois, je possédais un grand nombre d'oiseaux de différentes espèces dont j'avais examiné le sang de temps en temps. Les uns étaient infectés, d’autres ne l’étaient pas. Sur 111 moineaux, examinés par moi à Calcutta, j'avais trouvé }. relicta, le parasite que j'avais cultivé chez le Culex fatigans, chez 15 sujets, soit 13,5 p. 100. En général, les oiseaux non infectés étaient relàchés, mais j'en conservais habituellement quelques-uns pour servir de témoins dans les expériences rappelées plus haut; le sang de ces oiseaux examiné à plusieurs reprises a toujours été trouvé exempt de parasites.

À la fin de juin 1898, je possédais cinq de ces oiseaux sains servant de contrôle : quatre moineaux et un passereau (weaverbird); examinés à nouveau, ils furent trouvés une fois de plus absolument sains. On les plaça dans des cages pourvues de moustiquaires et on lâcha sous ces moustiquaires un stock de moustiques infectés de vieille date, c’est-à-dire de moustiques ayant été alimentés antérieurement, à plusieurs reprises, sur des oiseaux infectés et chez lesquels la dissection avait révélé la présence d’un très grand nombre de blastes dans les glandes salivaires. Le lendemain matin nombre de ces moustiques furent trouvés gorgés de sang, ce qui prouvait bien

qu'ils avaient sucé les oiseaux sains durant la nuit. L'opération fut répétée pendant plusieurs nuits successives de manière que, selon toute probabilité, chaque oiseau eût été piqué une douzaine de fois au moins ; puis, le 9 juillet, le sang des oiseaux fut examiné de nouveau.

Je n’espérais pas un résultat aussi complet et aussi décisif : on constata que chacun des cinq oiseaux contenait maintenant des parasites,et non seulement en contenait mais en était infecté, ces parasites se trouvant chez ces sujets en quantités considérables.

Alors que le moineau sauvage de Calcutta renferme rarement plus d’un parasite dans chaque champ du microscope, ceux que j'avais réussi à infecter comme il vient d’être dit en contenaient dix, quinze, vingt et même davantage dans chaque champ, circonstance due probablement à ce que les moustiques avaient été préalablement nourris sur toute une série d'oiseaux infectés, ce qui arrive rarement dans la nature.

L'expérience fut répétée plusieurs fois, généralement sur deux ou trois oiseaux sains mis ensemble, avec ce perfectionnement que j instituai un contrôle de la façon suivante : un stock de moineaux sauvages était examiné et les oiseaux infectés éliminés, le surplus était tenu à part et, la nuit, on les abritait contre les piqûres des moustiques, en les plaçant sous des moustiquaires. Ces oiseaux constituèrent mon stock d'oiseaux sains. De temps en temps, deux ou trois de ces oiseaux étaient séparés et examinés à nouveau pour vérifier qu'ils étaient absolument exempts de parasites, puis on les exposait aux piqûres des «moustiques infectés de vieille date » et, bien enten-

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du, on leg tenait à part ensuite pour l'étude diurne. Dela sorte, mon stock d'animaux sains était en même temps un stock d'oiseaux contrôlés. Tant qu'ils n'étaient pas exposés aux piqûres des moustiques, ces oiseaux ne montrèrent jamais trace d'infection (sauf dans un seul cas pour lequel je crois avoir méconnu la présence des parasites), bien qu’un grand nombre d'oiseaux sains ait été conservé de la sorte.

Le résultat était tout différent pour les moineaux soumis aux piqûres des moustiques infectés. Sur 28 oiseaux ainsi exposés de temps à autre, il n’y en eut pas moins de 22 soit 79 p. 100 qui furent infectés au bout de cinq à huit jours; et, comme dans la première expérience, tous les oiseaux infectés contenaient finalement de très nombreux parasites.

Il était très interessant de suivre le développement graduel de l'invasion parasitique chez ces oiseaux, et ce développement présentait des caractères tellement constants, que, sans parler des autres raisons, il était tout à fait impossible de douter que l'infection fût causée par les moustiques. Les choses se passent invariablement de la façon suivante : pas de trace de parasites dans le sang pendant quatre, cinq, six ou même sept jours. Puis un ou deux parasites apparaissent et leur nombre va croissant sans cesse, si bien qu’au bout de quelques jours ils sont innombrables ; j'en ai souvent observé jusqu’à sept dans un seul corpuscule! Finalement la plupart des oiseaux meurent et on constate que leurs organes sont chargés de la mélanine caractéristique de la mala- Tia.

J'ai également réussi à infecter, dans un second essai, l’un des six moineaux sortis indemnes de la

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