‹ Malebranche (volume 2)Chapitre 11 sur 96 · L^HOBIHB ET SON MILIEU · texte numérisé non relu

L^HOBIHB ET SON MILIEU

culatif et ami de la clarté, soucieux des grands problèmes, mais ne voyant guère autour de lui d'esprits vigoureux et neufs que dans certaines régions scientifiques où ses goûts ne le portaient guère, il devait surtout étudier saint Augustin; car pour Descartes, il ne l'entrevoyait encore qu'à travers ses premiers disciples et surtout à travers ses contradicteurs, les uns et les autres présentant la doctrine nouvelle par toutes sortes de petits côtés. Aussi le P. André affirme-t-il que son grand ami était « extrêmement prévenu * » contre Descartes, lorsque, en 1668, sur ces matériaux plus ou moins bien préparés tomba l'étincelle fameuse. Elle sortit du Traité de l'Homme de Descartes, que le fureteur rencontra par hasard chez un libraire du quai des Augustins — d'autres disent de la rue Saint-Jacques. On lui montra le livre, « il en parcourut quelque chose, il y trouva du bon sens, il en admira la méthode, il l'acheta ». — « Ayant conmiencé — poursuit le P. André — à lire cet ouvrage tout de suite avec son application ordinaire, il y découvrit des vérités si lumineuses, déduites avec un ordre si merveilleux, et surtout une mécanique du corps humain si admirable et si divine, qu'il en fut

1. Voy. ùuvr. cité, p. 12. — L'asserlion peut passer pour étonnante, puisque le Discours de la Méthode datait déjà de 20 ans. Mais qu'on songe à tout ce qu'il faut de temps, en général, pour qu'une Yéritable révolution s'accomplisse, car elle commence par bouleverser toutes les idées de ceuxlà même dont elle a besoin pour réussir. Newton ne fut pas compris dans son siècle. — En tout cas, l'assertion du P. André est Justifiée par la violence de l'émotion que Malebrancbe allait éprouver devant une révélation visiblemeit inattendue.

extasié. Je ne saurais mieux exprimer Timpression qu'il en ressentit qu'en rapportant ce que lui-même a si souvent raconté à ses amis : la joie d'apprendre un si grand nombre de nouvelles découvertes lui causa des palpitations de cœur si violentes, qu'il était obligé de quitter le livre à toute heure et d'en interrompre la lecture pour respirer tout à son aise. »

Que trouvait-il donc dans ce volume? Par-dessus tout, on vient de le lire, une mécanique universelle. Malebranche — ses biographes nous l'ont fait savoir, et lui-même en a donné des preuves nombreuses — était un mathématicien fort distingué. Il poussa très loin Fétude de la géométrie; il aimait la mécanique, non seulement théorique, mais pratique. C'est donc par la porte du mécanisme et du mécanisme enveloppant la vie elle-même, qu'il pénétra dans le cartésianisme.

En présence d'une secousse aussi puissante, il nous est impossible de ne pas nous reporter quelques instants à celui qui l'avait communiquée... Le Traité de t Homme est ce que nous appellerions un traité de physiologie, avec plusieurs chapitres philosophiques sur les sens, sur le système nerveux, sur le cerveau, sur le sommeil, enfin sur la méthode à appliquer à l'étude, tant des corps vivants que des corps en général. Malcbr anche trouvait là formulés avec une extrême précision, dans la même phrase, et ce grand principe de philosophie naturelle et ce principe de méthode intuitive et construc-

1. Voyez Œuvres philosophiques de Detcartes, éd. Garoier, tome lU.

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tive dont il allait lui-même faire tant d'usage* : « Sachant que la nature agit toujours par les moyens les plus faciles de tous et les plus simples, vous ne jugerez peutêtre pas qu'il soit possible d'en trouver de plus semblables à ceux dont elle se sert que ceux qui sont ici proposés. »

Quant à l'ampleur du champ que le lecteur si ému se sentait invité à parcourir sous un tel guide, on en jugera par la page suivante :

« Je désire que vous considériez après cela que toutes les fonctions que j'ai attribuées à cette machine (le corps), comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil; la réception de la lumière, des sons, des odeurs, des goûts, de la chaleur et de telles autres qualités dans les oi^anes des sens extérieurs; l'impression de leurs idées dans l'organe du sens commun et de l'imagination; la rétention ou l'empreinte de ces idées dans la mémoire; les mouvements intérieurs des appétits et des passions; et enfin les mouvements extérieurs de tous les membres, qui suivent si à propos tant des actions des objets qui se présentent aux sens que des passions et des impressions qui se rencontrent dans la mémoire, qu'ils imitent le plus parfaitement qu'il est possible ceux d'un vrai homme; je désire, dis-je, que vous considériez que ces fonctions suivent tout naturellement en cette machine de la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que pour les mouvements'

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d'une horloge ou autre automate de celle de ses contrepoids et de ses roues; en sorte qu'il ne faut point, à leur occasion, concevoir en elle aucune autre âme végétative ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang et ses esprits agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés. »

Voilà donc toute une partie de la science humaine révélée à l'élève émancipé déjà du P. Lecointe et même de Richard Simon, voilà les obscures complications des principes multipliés de la scholastique qui s'évanouissent, et l'ordre apparaît dans le dédale. C'est bien là ce qui fait palpiter le cœur du néophyte comme à l'apparition d'une merveille désirée et pourtant inattendue ! Ce cartésianisme qui venait de s'ofifrir ainsi à lui si subitement, il va le retourner sous toutes ses faces; sans vain empressement, car il mettra quatre ans à l'étudier en silence, il va s'en pénétrer pour sa propre satisfaction. Il se l'appropriera d'ailleurs à un tel point qu'il le connaîtra, pour ainsi dire, par cœur et que, dans tout le reste de sa vie, on le trouvera toujours prêt à en donner ou à en rétablir, au cours d'une discussion quelconque, les textes essentiels.

Va-t-il abandonner pour cela tout ce que lui avaient enseigné ses premiers maîtres? Ce qu'ils lui avaient appris de la scholastique, oui, peut-on dire, quoiqu'il soit peut-être plus juste de penser que cette philosophie si déchue n'avait jamais eu pour lui aucun attrait. Mais

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il lui restait saint Augustin et les quelques } saint Thomas où l'auteur de la Somme com Aristotc par quelques-uns des grands aperç niciens. Comment pourrait-il concilier cette métaphysique avec la science de Descartes?

croire que ce fut là précisément la t&che à 1 se dévoua pendant les quatre aimées de m personnelles qui précédèrent la compositi Recherche de la Vérité.

Le P. André, qui venait de tant analyser i goûter les écrits de son illustre ami, se plaît à l'accord se fit, pour ainsi dire, tout seul. C'est est souvent porté à croire devant tout travai fait, quand il est bien fait. On ne voit que les on oublie les efforts et les difltcultés de la heureusement exécutée. Donc, dit le P. And branche ne pouvait goûter quelques endroits taphysique de Descartes sur l'essence des cho! nature des idées, sur les vérités éternelles, avait autrefois lu les ouvrages philosophique Augustin où ces matières lui avaient paru mieu et plus approfondies. Il les relut, et en effet, i longue méditation, il trouva que le docteur d( avait mieux connu l'esprit, et que M. Descar peut justement appeler le docteur de la nat mieux connu le corps. Il crut donc que de '.

l'autre on pouvait faire quelque chose d'accon cette pensée, s'étant rendu maître de leurs pr les rapprocha pour les comparer ensemble.

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n'a point de peine à se mettre d'accord avec la vérité. La métaphysique sublime de saint Augustin parut toute faite pour la physique de H. Descartes et la physique de M. Descartes pour la métaphysique de saint Augustin. » — « Parut toute faite! N'a point de peine! » tout cela est vite dit. Malebranche lui-même nous met très en défiance contre cet optimisme scientifique; car il nous montre que, bien loin de juxtaposer d'emblée les deux systèmes, il fit subir à l'un et à l'autre une critique approfondie.

Nous lisons dans les Conversations chrétiennes * : « Si H. Descartes est devenu si savant dans la géométrie, dans la physique et dans les autres parties de la philosophie, c'est qu'il a passé vingt-cinq ans dans la retraite, c'est qu'il a parfaitement reconnu les erreurs des sens, c'est qu'il en a évité avec soin l'impression; en un mot, c'est que, tenant à peu de chose, il a pu s'unir & Dieu d'une manière assez étroite pour en recevoir toutes les lumières nécessaires ; voilà ce qui l'a rendu véritablement savant.

« Que s'il se fût encore davantage détaché de ses sens, s'il eût été encore moins engagé dans le monde, s'il se fût encore plus soigneusement appliqué à la recherche de la vérité, il est certain qu'il aurait poussé plus avant les sciences qu'il a traitées, et que sa métaphysique ne serait pas telle qu'il Fa laissée dans ses écrits. »

Quelle est donc la grande lacune de cette métaphy-

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