CHAPITRE m
LE THiOLOGIEN-PHILOSOPHE
Le mélange incessant de la métaphysique et de la théologie dans l'auteur de la Recherche de la Vérité ne fut pas ce qui étonna le moins ses contemporains. Peu de temps après la publication de son premier livre, un de ses critiques les plus connus, Tabbé Foucher, chanoine de Dijon, exprima cette surprise dans les termes que voici.
« Il est trop apparent que la moitié de ses ouvrages ne sont que des réflexions sur le péché originel, sur la bonté de Dieu, sur les mœurs dépravées et les mauvaises inclinations que la morale chrétienne doit corriger. Je ne blâme point sa piété en cela, et je ne crois pas que ce soit une chose indigne d'un chrétien de travailler sur ces sujets. Mais cela devrait être réservé pour des sermons. » Et le chanoine « académicien * » — il se donnait lui-même ce titre afin de bien marquer son éloigne-
1. Je n'ai pas besoin d'averUr quil s'agit des a académieiens » probabilistes de la « nonvelle académie » d'autrefois.
bonnes actions alors même qu'on ne sait pas pourquoi elles sont bonnes ; ainsi est-il nécessaire de professer la foi, même si on n'en connaît pas les raisons métaphysiques. Il est d'intimes dispositions, il est des jugements et des mouvements de l'âme qui nous mettent dans « ime situation respectueuse » à l'égai'd de la majesté divine. « mon Jésus ! dit une belle prière des Méditations chrétiennes *, ne m'abandonnez jamais! que votre lumière conduise tous mes pas et règle toutes mes réflexions! Laissez-moi plutôt dans la simplicité de mon ignorance, soumis à l'autorité de votre parole et sous la conduite de ma mère, votre chère Épouse, que de me faire part de cette lumière qui éblouit et qui enfle les esprits lorsqu'ils manquent de charité et d'humilité. » Quelle que soit la portée de son intelligence et l'étendue de son instruction, l'homme qui est dans cet état d'esprit et de cœur comprend tout au moins que les vérités religieuses, si elles ne sont pas toujours claires et évidentes, sont certaines. Pourquoi? Parce qu'elles viennent d'une autorité infaillible. Dieu en effet doit bien vouloir sauver les savants ; « mais Dieu veut aussi sauver les pauvres, les simples, les ignorants, ceux qui lie savent pas lire, aussi bien que messieurs les critiques^ ». Pour arriver à cette fin qu'avait-il à faire , sinon établir une autorité infaillible? « L'infaillibilité est renfermée dans l'idée d'une religion divine, d'une société qui a pour chef une nature subsistante dans la sagesse éternelle, d'une so-