Ibid., XI
surnaturel doit échapper aux nécessités inexorables de la nature? Le second règne n'est-il pas fait précisément pour redresser les injustices ou les fatalités du premier? N'est-ce point pour corriger ce qu'il y a de mécanique, d'uniforme, d'impersonnel dans le premier de ces deux ordres, que dans le second la personne du Christ intervient avec la liberté de ses dons? Ainsi chacun de nous pourra être traité selon ses besoins, puis selon ses mérites ultérieurs; personne de nous ne sera abandonné à des tentations qui dépasseraient ses forces et réduit à ses ressources naturelles en conflit avec un monde où tout est inflexible et sans pitié. Ainsi les deux règnes seront bien liés l'un à l'autre et procéderont d'une même sagesse ; mais dans le second nous verrons apparaître ces ménagements particuliers, ces aides spéciales et ces appels de commisération qu'attend une nature malade : seule eût pu en quelque sorte s'en passer l'innocence première, partout également forte en présence de lois partout également respectueuses et bienfaisantes.
Beaucoup de théologiens ont reproché, ce semble, à celui qui nous occupe d'avoir résolu autrement ce difficile problème. Lui cependant ne croyait avoir rien sacrifié des droits de l'amour et de la liberté en maintenant que la grâce, elle aussi, était soumise à des lois générales et simples. Son argumentation est subtile; essayons de la suivre et de la saisir exactement.
a La loi générale, l'Ordre de la grâce, c'est que Dieu veut sauver tous les hommes en son fils et par son fils, vérité que saint Paul répète à tout moment comme le
développe ne sont autres que les mouvements mêmes de la grâce.
Une telle vie, se superposant à la vie naturelle ou se greffant sur elle, ne peut évidemment que la relever; et ici , l'inventeur de la théorie si discutée de Faction des lois générales n'oublie pas que la grâce doit réparer bien des accidents particuliers.
En créant ou en rétablissant la vie de l'esprit, la grâce prépare la vie étemelle , vérité catholique , s'il en fut, mais que le théologien-philosophe exprime à sa manière. « Comme le monde futur, dit-il, doit subsister éternellement et être infiniment plus parfait que le monde présent, il était à propos que Dieu établit une cause occasionnelle intelligente et éclairée de sa sagesse étemelle, afin qu'elle pût remédier aux défauts qui se rencontrent nécessairement dans les ouvrages formés par des lois générales. La rencontre des corps, qui détermine l'efficace des lois générales de la nature, est une cause occasionnelle sans intelligence et sans liberté. Ainsi il ne se peut faire qu'il n'y ait des défauts dans le monde et qu'il ne s'y produise des monstres, auxquels défauts il serait indigne de la sagesse de Dieu de remédier par des volontés particulières. Mais Jésus-Christ étant une cause occasionnelle intelligente, éclairée par la sagesse étemelle et capable d'avoir des volontés particulières, selon les besoins particuliers que demande l'ouvrage qu'il forme, il est visible que le monde futur sera infiniment plus parfait que le monde présent, que l'Église sera sans difformité, ainsi que nous l'apprend
LE TUËOLOGIBN-PHILOSOPHE.
Jésus est à la fois Dieu et homme ; mais c'est son humanité cniciûée qu'il est cause occasionnel la grâce. Or, en tant qu'homme, il voit, lui aussi, en Dieu le Père ; et bien que lié si étroitement à 1 vinité infiniment parfaite et toute-puissante, il lu impossible de voir ni tous les êtres particuliers, ni les états complexes et changeants des âmes iadivic les. Coounent d'ailleurs, lui qui, en tant qu'hoD n'a pas une capacité de penser indéfinie, conu partagerait-il ses pensées entre cette infinité à' imparfaits etla contemplation, qui lui est permise i des perfections divines du souverain Bien? Presque jours il doit lui suffire ^ d'envisager en général ce demandent les besoins de l'Église, de penser i groupes d'honunes ou à des types d'apôtres, de fesseurs, de docteurs... Architecte du temple été il pense à tel ou tel genre de pierre ou d'orne nécessaire, et sa prière obtient aussitôt les grâce devront les susciter; mais il ne se fait pas lui-n « scrutateur des cœurs », au point de détermine) ce sera précisément tel ou tel qui viendra prendre place et y consolider l'édifice.
Un raisonnement, sinon toutà fait identique, aux analogue, est àfaire pour les bienheureuses intelligi qui peuvent être, elles aussi, causes occasionnellt certaines grâces '. Nous, causes occasionnelles des
1. Vo|ei Tr. de la mt. et delà Gr., 2* dite.. Il* partie, addilioa i
2. Ao toeiai de grlcei corporelles, naii qai, par l'union de l'iinc eorpa, agtueat indirectement sur noi Ames.
HALEBBAKCHE.
de notre corps, nous ne nous réglons que des circonstances accidenteUes et sur les ca- B l'amour-propre. Les esprits qui vivent plus Dieu ne manquent jamais de « consulter les lelles que renferme sa sagesse ^ », et ils se linsi de vouloir troubler par des interventions onnclles la simplicité admirable de ses voies, mmes ont cependant par devers eux des moyens sur leurs âmes tes pensées, les désirs et les a Christ. Si Jésus a des désirs actuels et pas- 1 a encore bien plus des désirs durables et i : c'est à l'action de ceux-ci qu'il faut se préil est possible de le faire. Comment? En esentrer dans ces groupes d'àmes auxquelles vont ence les battements de son cœur. Les pensées Christ sont accompagnées de désirs qui tendent ctiâcation des ftmes; celles qui se trouvent lent dans des dispositions semblables aux oivent recevoir avec plus d'abondance les grâil est cause occasionnelle. Il a pense plus sou- :ux qui observent ses conseils qu'aux autres, ements de charité qu'il a pour ses ûdèles sont uents et plus durables que ceux qu'il a pour ins et poiu* les impies. Ayant le dessein de m Ëglise, il doit s'occuper davantage de ceux mt plus facilement y entrer que de ceux qui xtrèmement éloignés ^ ». Ainsi encore » l'Ëcri-
la Nal. et de la Gr-, darnier MairdMetnent, !• duc., I» partie, J 13.
turc Sainte nous enseigne que les humbles, les pénitents reçoivent de plus grinâes gr autres hommes, parée que ceux qui mépris aenrs, les richesses et les plaisirs sont bien ] pour le royaume de Dieu ' ». S'en rendent :
encore, peut-on dire, ceux qui, coonaissi l'Église, les canaux par où se distribuent 1( gr&ce, s'en approchent pour y puiser. Ces les sacrements, chacun le sait... ou le doit loir en user vient d'une inspiration prévei " justifie H pas encore; mais le bon usag^ fait change l'amour actuel de l'ordre en un tuel : c'est ce dernier qui justifie, « en cons désirs permanents de Jésus-Christ ^ ».
En résumé, « Dieu veut nous sauver et tous, mais par des voies que nous devons < soin et suivre avec exactitude' ».
Pour l'auteur du Traité de la Nature et < voilà donc conciliées l'unité du plan divi simplicité de toutes ses voies avec la distri grâce apportant ici et là les fruits de l'a Non seulement cette c-ipUcation ne lui par mettre en rien le salut des Ames; mais il ment qu'elle le favorise, tout en respectai] humaine beaucoup plus que les théories c
En effet, dit-il, supposez que la grftce ag
1. Tr. delà Ifat. et <U la Gr.. 3- AiK., I» partie, {IS. % Voir Traité de Morale, I" psrUe.ch. viii, lommaire. 3. Reehtrche de la Vériti. ËclairtUwmeat «ur le liTre
prétend l'expliquer ne sont-elles pas bien comj mises?
11 est évident — tous les critiques l'ont reconnu que les miracles gênent Halebrancbe. Il voudrait an moins expliquer le mot de façon à se satisfaire même; car il est fâcheux, dit-il, d'être obligé de 1' ployer tel quel, comme beaucoup d'autres de ces pressions « que l'usage du peuple a introduitei que cbacun interprète selon ses préjugés et ses disj; lions ».
II faut bien qu'il le reconnaisse pourtant, l'idée miracle implique assez clairement deux idées : l'i d'un acte accompli par une volonté particulière l'idée d'un acte qui déroge aux lois habituelles. A rément, il n'ose pas nier qu'il s'accomplisse de pai actes, et il se contente d'abord de demander, [ ainsi dire, qu'ils soient justifiés par certaines exigei de l'ordre étemel; car si les exigences de l'unité e l'immutabilité sont les premières, elles ne sont pa! seules, u Dieu ne fait jamais de miracles, il n'agit mais par des volontés particulières et contre ses | près lois', que l'Ordre ne le demande ou ne le | mette. Sa conduite porte toujours le caractère de attributs. Elle demeure toujours la même, si ce c doit à son immutabilité n'est de moindre considéra que ce qu'il doit à quelque autre de ses perfections
1. Inallle de faire remarquer que celte secoade propodUon est uni pIlcatloB delà précédeote.
a. Entr. mit., IV, 10.
■AUBUnCHC. 12
effets qui dépendent de lois générales qui ne nous sont pas connues. » A ce compte, rien ne s'oppose à ce qu'il y en ait un grand nombre, et en effet l'auteur du Traité de la Nature et de la Grâce ne craignait pas d'écrire : « Je crois qu'il s'en fait dans le monde beaucoup plus qu'on ne s'imagine. »
Déjà, nous autres hommes, n'apportons-nous pas à ces lois de la conmiunication des mouvements des dérogations apparentes? Par les lois de la mécanique, tout corps doit tomber vers le centre de la terre ; et cependant je lève mon bras en l'air. « Ce mouvement passerait pour miraculeux, si nous ne reconnaissions point d'autres lois naturelles que celles de la communication des mouvements. » A celles-ci se superpose la loi non moins générale de l'union de l'âme et du corps r notre âme intervient comme cause occasionnelle, et Dieu, pour assurer la conservation de ses créatures, s'est obligé lui-même à mettre son action efficace au service de nos désirs. C'est par une loi identique, quoique moins visible, que, pour assurer la vie de l'Église et la défense de ses intérêts étemels, il a mis la même causalité au service des anges et au service de Jésus-Christ. Ceux-ci en usent d'après des lois non moins générales que celles qui président à l'union de notre corps et de notre âme. Ils arrêtent le cours d'une maladie comme nous arrêtons la chute d'un corps en le soutenant avec notre main. Il y a superposition de lois également générales sans violation d'aucune d'entre elles.
HALBBRANCHE.
problème des volontés particulières. Hais déjà résolu dans le même sens et en applimëmes principes? Halebranche le croit en st à dessein qu'il mêle si souvent les deux Ici non plus, il ne se demande pas assez s'il est impossible de mettre en jeu des lois our des tins et par des volontés particulières. !sque d'expliquer qu'en se réservant l'étade celles-là, le Dieu tout-puissant a pu ■ celle-ci aux an^es et à la personne du [■ la production des miracles, comme pour ion de la grâce, il lui faut que tout se raus possible à des volontés générales exécu- . voies générales. Lui demande-t-on irooiqueu a cboisi saint Michel pour le gouvernement juif, parce que saint Michel s'obligeait à être ^cr de miracles qu'un autre ange ; il avoue ien là, au fond, sa pensée. Tout par des lois volontés générales, oui, c'est bien là le adamental de la métaphysique : il souhaite aussi celui de la théologie. Les supposition&
lieu fiit par des volontés parlicaliërea est cerlainenenl nn et Gr., fécl. ts). Usls Malebnnche restreint ensoite cette
point qu'on peut se dtmsDder s'il ne !■ coatredil pw. ■■e passage ; < Sapposé que Jésus-Christ, pour exAeater
son Père], ait désiré... qoe le leu qni ternit an saorifioe st ait perdu sa clisleur, il esl certain qu'alors il s'est bit le «H miracle, et cependant Dieu n'a point Tait ce miracle ï partlcolière, mais en conséquence de la loi générale, dont léterminée par le désir actuel de l'ime de Jésos-Christ, ■ emier éclaircissement.)
contraires, si elles ne sont pas absolument sans quelque apparence, ne peuvent pourtant pas se prouver. Indépendamment des raisons d'ordre moral, « on peut souvent s'assurer que Dieu agit par des volontés générales; mais Ton ne peut de même s'assurer qu'il agisse par des volontés particulières dans les miracles même les plus avérés^ »• — « Qu'on n'aille donc pas, conclutil, abandonner la vérité clairement connue, à cause de quelques objections qu'on peut tirer de l'ignorance où nous sommes de beaucoup de choses 2. »
S'il est un problème sur lequel cette ignorance soit épaisse, c'est celui de la prédestination. Ici encore cependant Malebranche sait nous ramener à ses conclusions favorites à travers les sentiers les plus épineux.
Quelle différence y a-t-il entre la grâce et la prédestination? Saint Augustin^ l'explique en disant que la prédestination est la prescience de la préparation du don de la grâce, et que la grâce est le don même conféré. Or, la grâce — selon le dogme catholique bien fixé contre les hérésies des Pélagiens et des semi-Pélagiens — est gratuite. La prédestination doit Têtre aussi.
Hais pour être gratuite et pour précéder les mérites
!• Nai. et Gr,, i*'^ éclaircissement, 5.