‹ Malebranche (volume 2)Chapitre 64 sur 96 · Page · texte numérisé non relu

Page

exerce-t-elle de là sur le reste du système? Il vaut la peine de le chercher.

Observons-le d'abord. Tous les principes que la métaphysique a posés subsistent : il n'en est aucun dont Tobéissance au dogme risque d'atténuer la valeur. Dieu fait tout (en ce sens que seul il exerce une action efficace et seul produit directement des effets physiques), Dieu fait tout pour sa plus grande gloire, Dieu fait tout par des voies simples et générales; voilà, on s'en souvient, trois vérités fondamentales. Or, ces formules, mais particulièrement les deux dernières, sont constamment interprétées par leur auteur comme appelant la coopération libre des créatures intelligentes. Est-ce à tort?

Dieu fait tout, mais il fait tout selon nos consentements et nos désirs et en se mettant littéralement à nos ordres. Il est superflu de revenir sur cette théorie que nulle considération tirée du dogme ne saurait affaiblir : nous avons même vu que les plus augustes mystères sont de nature à la fortifier.

Dieu fait tout pour sa plus grande gloire. Est-il par conséquent à supposer qu'il se contente de former dans des êtres impuissants des désirs contraints dont il ne saurait retirer aucun hommage? Est-il à supposer que ^humanité, pour laquelle son Fils s'est sacrifié, ajoute si peu de chose au mécanisme de l'Univers? Certes ce mécanisme lui fait honneur; mais combien plus lui feront honneur une adoration et une obéissance émanant d'âmes demeurées maltresses de leurs destinées ! « Dieu

lois et qu ils respectent l'esprit de ces dernières. Remplacer une loi par un ou plusieurs décrets visant telle ou telle catégorie de citoyens, c'est là l'arbitraire par excellence; c'est cet esprit sectaire qui établit des distinctions intéressées là où la justice défend qu'on en invente ; et quelle que soit la forme ou la dénomination du gouvernement, c'est incontestablement de la tyrannie. N'est-il pas remarquable que la métaphysique du XVII* siècle, si éloignée, semble-t-il, de penser à cette distinction dans la vie publique, en ait esquissé une semblable, avec les mêmes expressions, dans son explication du gouvernement des âmes?

Pour que la liberté des âmes soit une réalité, il faut que ni leur obéissance ni leur désobéissance à la loi ne soient inévitables et forcées. Il y a du mérite à obéir, et à ce mérite est promise une récompense, comme il est une punition qui attend les révoltés. Si cela est, la justice exige que les commandements de Dieu ne soient pas absolument impossibles, et que le pécheur même puisse se mettre en état de les observer. En fait, c'est ce qui est, parce que « les hommes peuvent et doivent travailler sans cesse à augmenter et à perfectionner leur liberté* ».

Mais, dira-t-on, n'est-ce point là un raisonnement qui s'applique in abstracto ou idéalement à la nature avant la chute? Le règne de la grâce s'étendant sur une humanité déchue n'est-il pas justement le règne du bon

Page 1