I. Entr. mit., IV, il
blissent une distinction très savante, il faut le reconnaître, et à beaucoup d'égards très exacte entre le libre arbitre et la liberté en soi. Or, on ne peut douter que la liberté absolue, parfaite, inaltérable, impeccable, libérée enfin de toute tentation et de tout péché, ne soit le but idéal, et que le libre arbitre ne soit qu'un moyen pour s'en rapprocher, car il n'est que la possibilité de faire eJDfort en vue de diminuer la distance qui en sépare. Voici donc ce que dit Jansénius dans un des passages les plus spécieux et les plus philosophiques de son livre :
« Autre est l'acte libre, autre est l'état de liberté. Pendant le voyage terrestre, notre libre arbitre est caractérisé non seulement par une absence de contrainte, mais encore par l'absence d'une nécessité immuable de la volonté; en d'autres termes, nous nous accordons avec la Sainte Écriture, avec saint Augustin, avec les Pères, avec la foi catholique, pour le faire consister en une indifférence à deux alternatives ; mais que la liberté du franc-arbitre soit en général et par essence constituée par cette indifférence, ces mêmes Pères le nieraient assurément. Qui, en effet, serait assez dépourvu de bon sens pour croire qu'il va perdre son libre arbitre, quand par l'effet d'une charité libératrice et dont le caractère essentiel est la liberté, sa volonté sera au contraire affermie, affranchie, au point de jouir comme par avance de ce qui fait la récompense des saints, c'est-à-dire quand déjà dans cette vie même il ne peut plus pécher? D'ailleurs Dieu, selon la foi catho-
MALEBRANCUE.
lique, est le premier libre, lui qui cependant ne peut choisir le mal ni s'écarter du bien dont il s'est assigné le choix de toute éternité. »
Oui, la liberté infaillible est supérieure au libre arbitre; oui, le libre arbitre (comme le raisonnement, comme l'effort...) est le signe d'un état de lutte et, par conséquent, d'un état qui, en un sens, est inférieur, si on le compare à l'affranchissement céleste ^ Mais précisément, la terre n'est pas, même pour les saints, le lieu d'une libération si parfaite ; c'est le lieu où tous méritent, où Jésus-Christ lui-même a été appelé à mériter, et, ajoutons-le, car c'est là que la secte conmiet son erreur capitale, où personne n'est mis, malgré lui, en situation de démériter nécessairement. Donc, sur ce point même (qui est celui où elle se présente avec l'aspect le plus trompeur) la doctrine de Jansénius a le triple tort de promettre le ciel trop tôt et trop facilement à quelques-uns, de l'interdire sans raison à d'autres et d'altérer profondément pour tous les conditions de la vie d'épreuve.
1. C'est pourquoi Malebranche (dans sa 6* Méditation) fait dire à Dieu : a Ne te glorifie pas de ce pouvoir (de pécher) et souhaite que ma grAce t'en délivre. » Et le fidèle répond : a Sauveur des pécheurs, venez me délivrer de cette fatale liberté que j'ai de mal faire, de la servitude du péché, du pouvoir que je n'ai que trop d'abuser du mouvement que Dieu ne me donne que pour m'élever jusqu'à lui. » Mais là, Malebranche ne souhaite de perdre que la liberté de mal faire ; elle perdue, subsisterait encore une liberté dont nul être doué de raison ne saurait être dépouillé. « Les anges ne sont pas privés de la liberté de faire choix entre les biens, quoi qu'ils n'aient pas la liberté de rien vouloir contre la loi éternelle. » Et de même « le démon demeure libre après son péché : il peut fiûre choix entre deux maux... » {Prémotion physique, p. 227).
LE THEOLOGIEN-PHILOSOPHE. 1
Tout cela, Malebranche l'a parfaitemeat vu et coi pris. Il avait tout à fait le droit d'écrire : n J'ai fait i petit traité de la nature et de la gr&ce, j'espère dans traité faire revenir des gens qui ont donné dans 1 opinions de Jansénius'. » « Je ne sms jamais entré je n'entrerai jamais dans vos sentiments sur la gr&i j'en ai toigours eu de l'hotreur, » écrivait-il à Amau lui-même. Ouand il composa sur la fin de sa vie s traité un peu lent, un peu rempli de ces répétitio familières & tout vieillard, mais très lucide et ti logique, de la Prémolion physique, il ne rectifiait pi il confirmait les opinions théologiques de toute sa v
« Dieu a voulu, y disait-il, qu'il dépendit de no de consentir ou de ne pas consentir. Nos mérites st des dons de Dieu ; mais ce sont aussi nos mérites, en sens que nous avons accepté librement ces dons coopéré à sa grftce, malgré les désirs de la chair ^ Et il ajoutait : « Je crois que la principale erreur Jansénius est qu'il n'a pas assez distingué la délectati et l'amour même, le mouvement que le plaisir prod dans la volonté du consentement qu'elle y donne, que, comme il ne dépend pas de nous de sentir d'être mù, il a cm qu'il ne dépendait pas de nous consentir, ou que la grâce efficace qui prévient meut la volonté le mettait dans la nécessité de ce sentir^. » Non, certes, ce n'est pas là une rétractati
1. Lettre donaée par l'abbi BlampignoD, p. 9 de l'appendice 1 u tb