‹ MalebrancheChapitre 101 sur 132 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

sentent toutes de ces secrètes alKances, voulues, établies, maintenues par Dieu entre les diverses parties de notre être et de notre vie. Dans cette action de Timagination est le secret de beaucoup d'états de notre sensibilité, de beaucoup de formes de notre activité proprement dite et de beaucoup d'opérations de notre intelligence. D'une façon générale, point de traces du cerveau (sensations ou images) qui ne soient accompagnées de sentiments et d'idées dans l'âme; point d'émotions des esprits animaux qui n'aient dans l'âme des mouvements qui leur répondent. De cette correspondance naissent en particulier deux groupes de faits qui sont la compassion et l'imitation, le premier gouvernant surtout nos sentiments, agréables ou pénibles, le second nos actes extérieurs. Quant aux ressorts qui mettent en jeu ces alliances et ces correspondances, ils sont à leur tour de deux sortes : les uns sont tout préparés dès notre naissance, les autres sont comme montés et mus par l'habitude.

Démêlons de notre mieux ces phénomènes; nous y trouverons l'association (car c'est bien ce fait si étudié chea les modernes que nous rencontrons sous cette expression : la liaison des idées avec leurs traces), l'habitude et la mémoire. Jamais l'étroite union de ces trois formes et leur dépendance du mécanisme n'ont été affirmées avec autant de résolution et de clarté.

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Il faut distinguer deux sortes de liaisons à expliquer : la liaison des idées avec les traces du cerveau et la liaison des traces les unes avec les autres. Le premier de ces problèmes est plutôt d'ordre métaphysique, car la solution d'abord invoquée n'est autre que la volonté constante et immuable du Créateur : il est cependant des liaisons de cet ordre qui reçoivent une explication tout empirique, puisqu'elles sont rapportées à « l'identité de temps ». — « Il suffit souvent que nous ayons eu certaines pensées dans le temps qu'il y avait dans notre cerveau quelques nouvelles traces, afin que ces traces ne puissent plus se produire sans que nous ayons de nouveau ces mêmes pensées*. »

L'identité de temps, voilà qui reparaît et, cette fois, comme explication unique, pour la liaison des traces les unes avec les autres — c'est-à-dire pour ce que nous entendons précisément aujourd'hui par l'association. Si les développements sont courts, les formules sont nettes. « Il suffit que plusieurs traces aient été produites dans le même temps afin qu'elles ne puissent plus se réveiller que toutes ensemble... parce que les esprits animaux trouvent le chemin de toutes les traces qui se sont faites dans le même temps entr'ouvert, ils y passent plus facilement... Peu à peu les esprits animaux, par leur cours continuel, ouvrent et aplanissent tous ces chemins, en sorte qu'avec le temps ils n'y trouvent plus de résistance. Or, c'est dans cette facilité que les esprits

1. Pour ce passage et les suivants, V. Rech. de la Vérilc, liv. II, I" partie, ch. i.

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animaux ont de passer dans tous les membres de notre corps que consistent les habitudes. 11 n'est pas plus difficile de se représenter comment les membres accpiîèrent peu à peu différentes habitudes qu'à concevoir comment une machine nouvellement faite ne joue pas aussi facilement que lorsqu'on en a fait quelque usage. » .

A quoi tendent et aboutissent maintenant toutes ces traces? Est-ce à agir sur les organes d'action; alors c'est l'habitude proprement dite. Est-ce à' agir sur les organes de l'imagination; alors c'est la mémoire. Le fonds commun est donc cette facilité que nous avons de penser à des choses auxquelles nous avons déjà pensé et de faire des choses que nous avons déjà faites. » — « La mémoire ne consiste que dans cette facilité... » — <( C'est là la cause de la mémoire et des habitudes qui nous sont communes avec les bètes. » — « La mémoire peut passer pour une espèce d'habitude. »

Nous étonnerons-nous de ne trouver ici aucune explication spiritualiste de la mémoire — aucune mention du fait de la reconnaissance et de l'identité personnelle qu'elle implique, de l'effort suivi et ordonné qu'elle suppose, rien de l'action des lois de la raison sur l'association, non plus seulement des « traces », mais des idées, rien sur la distinction que formulera bientôt Leibniz entre les consécutions, sources d'attentes machinales, et « les liaisons certaines dans la force des conséquences nécessaires »? Eh bien, non! Nous n'avons pas le droit d'en être surpris, si nous avons bien com-

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pris que pour Malebrancbe Faction de rame sur ellemême ne produit rien d^fficace qu'indirectement, en provoquant Faction divine, et qae, sous cette réserve, c'est cette dernière qui explique en nous tout ce qui est entendement pur et connaissance : c'est encore elle qui explique tout ce qui est mémoire spirituelle, si tant est que Funion avec Dieu et la réception continue de ses bienfaits rende cette mémoire nécessaire. Tout en adoptant la doctrine cartésienne sur Fétendue démesurée du mécanisme, son disciple s'est fait seulement un devoir d'expliquer par ces mêmes principes tout ce que le maître avait laissé d'obscur dans les phénomènes de la vie, de Finstinct, de Fimagination. Que cette tentative ait été tout à fait satisfaisante, assurément peu de penseurs le croient. Je n'en excepte même pas ceux qui ne s'occupent ni de la raison pure ni de Dieu; car une partie, et non la moins scientifique, accepte cependant certaines tendances caractéristiques de la vie; et elle admet la finalité interne qui gouverne cette vie dans des adaptations où elle « sélige », c'est-à-dire choisit le meilleur possible pour elle. Mais enfin il s'agit avant tout, comme nous Favons expliqué plus d'une fois, de comprendre l'œuvre que nous étudions. Or, toute cette partie des opérations de Fàme devenue l'esclave de son corps, à quoi sert-elle dans la vie? A quoi sert-elle dans la science? Dans la rie, elle ne sert qu'à détourner notre corps de certains dangers dont Dieu a voulu nous mettre à même de nous préserver sans réflexion. Dans la science, elle n'a qu'une utilité : à notre

esprit, devenu malheureusement et par sa faute trop avide de choses sensibles, elle donne une aide pour étudier sans tant de fatigue et de dégoût ce qui seul importe véritablement, c'est-à-dire les rapports intelligibles des parties essentielles de Tordre divin. Malebranche est donc conséquent avec lui-même en ne nous donnant ici que du mécanisme. Quant à la connaissance digne de ce nom, il eh dit ce qu'il dit de l'esprit : « Nous en parlerons selon ce qu'il est en lui-même et sans aucun rapport au corps auquel il est uni, de sorte que ce que nous en dirons se pourrait dire des pures intelligences ^ »

Ces pensées de pure intellection ne laissent aucune trace dans le cerveau. Elles ne consistent d'autre part qu'en spéculations métaphysiques; la géométrie ellemême n'est que la forme par excellence, la forme la plus certaine peut-être de cette sublime spéculation. Ce serait donc au métaphysicien que nous devrions ici nous adresser, si nous n'avions déjà recueilli toutes ses réponses ; car les spéculations métaphysiques, fonction de l'entendement pur, ont trait aux idées et rien qu'aux idées. Ce que le psychologue peut avoir à ajouter ne se rapporte qu'aux erreurs venant de la faiblesse de notre raison déchue ou de Imfluence qu'exercent sur nous soit l'entraînement de nos passions, soit l'inconstance de notre volonté.

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